Orages d'acier et La Croix
Après le succès de la manifestation de dimanche, la gauche semble
plus que jamais embarrassée concernant les questions de société. La
droite, elle, n’en tire pas parti pour autant.
L’information a de quoi réjouir les manifestants de dimanche : lundi 3
février, Matignon a annoncé que le gouvernement ne présenterait pas de
projet de loi sur la famille en 2014, contrairement à ce qu’il avait
prévu. La « Manif pour tous », qui a rassemblé entre 100 000 et 540 000
personnes à Paris et à Lyon contre ce texte dimanche, a donc réussi son
pari à court terme en s’imposant dans le débat public.
Lundi matin, avant même l’annonce de Matignon, Manuel Valls, le ministre
de l’intérieur, avait déclaré que le gouvernement« s’opposer [ait] aux
amendements parlementaires » visant à ouvrir la PMA aux couples de
femmes ou à légaliser la gestation pour autrui, deux préoccupations
majeures des manifestants.
De son côté, David Assouline, porte-parole du PS, avait affirmé que son
parti ne voulait pas de « débat » ou de « propositions » sur ces sujets,
manière de mettre fin aux protestations. Dans les rangs de la gauche,
des divisions commençaient à apparaître, certains députés comme Bruno Le
Roux, chef de file des élus PS à l’Assemblée, refusant de se voir
privés de toute initiative. Le gouvernement a préféré couper court,
arguant de « travaux préparatoires » devant « se poursuivre » et d’un
calendrier parlementaire « très dense ».
LA MANIF POUR TOUS VEUT MAINTENIR LA PRESSION
Pour la présidente de la « Manif pour tous », « la mobilisation a porté
ses fruits. Le gouvernement a compris notre détermination », s’est
réjoui Ludovine de la Rochère tandis que les associations de défense des
homosexuels ont, à l’inverse, fait part de leur colère.
Pour autant, la responsable de la Manif pour tous estime qu’il ne faut
pas relâcher la pression, notamment concernant la fiscalité et les ABCD
de l’égalité expérimentés dans les écoles, qu’elle considère comme
imprégnés par l’idéologie du genre. Elle espère que les parents d’élèves
seront entendus. D’autres actions sont en tout cas à prévoir : la
synthèse du « Grenelle de la Famille », le 8 mars ; la possible création
d’un « think tank » sur ces questions ; etc.
« Une frange des catholiques a pris goût au combat politique, décrypte
le sociologue Vincent Tiberj, chercheur à Sciences-Po. Cette frange
constate en effet que, bien que minoritaire, elle parvient à se faire
entendre. » Lui y voit une conséquence de « l’incohérence » de la gauche
« qui n’assume pas sa politique jusqu’au bout en cherchant un consensus
qui, de toute façon, n’existe pas ».
LA DROITE RÉFLÉCHIT À LA TACTIQUE À ADOPTER
Paradoxalement, la droite n’est guère plus à l’aise. Certains, comme
Jérôme Lavrilleux, tête de liste UMP aux Européennes dans le nord-ouest,
veulent croire que le principal parti de droite est le « débouché
principal » des revendications de la « Manif pour tous ». Il cite
notamment le mouvement « Sens commun », créé au sein de l’UMP par des
militants anti « mariage pour tous ».
De son côté, le député Hervé Mariton (UMP, Drôme) s’active pour que son
parti s’engage sur la famille. Il entend ainsi faire voter, en conseil
national, l’idée d’un référendum proposant d’abroger la loi Taubira au
profit d’une union civile pour les couples de même sexe. Tout en étant
bien conscient des obstacles. Le premier, c’est qu’une partie de l’UMP
n’est pas fondamentalement opposée aux évolutions engagées par la gauche
concernant les mœurs. Le second, c’est le souci tactique de certains
élus craignant d’être estampillés « réactionnaires ».
« Il manque, chez nombre de responsables de droite, un travail approfondi sur ces enjeux anthropologiques, remarque le philosophe Thibaud Collin. Or seule cette réflexion de fond permettrait d’aborder ces questions de société de façon modérée et sereine. »
LA DROITE POURRAIT ENTÉRINER LE MARIAGE POUR TOUS
Dans ce contexte d’embarras généralisé, quelle peut être la suite du
mouvement incarné par la « Manif pour tous » ? À Sciences-Po, Vincent
Tiberj évoque divers scénarios. « Il faut regarder ce qui s’est passé
ailleurs ou dans l’histoire, souligne-t-il. Aux États-Unis, dans les
années 1980, le mouvement appelé “moral majority” a influencé
durablement le parti républicain, qui s’est depuis crispé sur les
questions sociétales. La différence, c’est que les élites se
renouvellent très rapidement outre-Atlantique. »
Autre scénario possible, que les choses se tassent, explique-t-il en
substance. « Au moment du Pacs, la droite était vent debout, des gens
sont descendus dans la rue mais au final, la droite de retour au pouvoir
a entériné la réforme. Ce pourrait être la même chose », conclut le
sociologue.