Le matérialisme
Par Arthur Moeller van den Bruck
(Extrait de l'ouvrage Le troisième Reich, Sorlot, 1981, pp. 82-90)
La
conception matérialiste de l'histoire voulait être une science
expérimentale. Mais dès le début du socialisme apparaissait une lourde
contradiction : il s'en rapportait à un avenir, dont aucune expérience
n'existait encore. Il ne put jamais que contourner la difficulté en
disant qu'il renonçait à l'objectivité de l'expérience et admettait une
ligne politique.
Le socialisme se montra cependant assez dénué d'esprit critique pour s'appuyer sur les sciences naturelles afin d'y trouver, a posteriori, un argument en faveur de l'avenir qu'il annonçait. Le socialisme se réclama donc de Darwin.
Mais
le socialisme fut aussitôt contraint de remarquer que Darwin ne
constituait pas un argument en sa faveur, mais qu'il allait tout au
contraire contre lui-même. Le principe de la sélection naturelle
implique la réfutation de cette organisation communiste de la société,
présumée solide, durable et définitive. Mais l'absence de clairvoyance
socialiste, qui voulait se donner une allure scientifique, était
incurable. Elle s'accrochait à tout ce qui avait une tournure
civilisatrice et pouvait devenir un élément d'agitation. La
social-démocratie allemande faisait notamment appel au principe de
l'adaptation naturelle, pour l'appliquer au socialisme, et le vieux
Sebel, tout imbu de progrès en concluait : que puisque, selon Darwin,
tous les êtres organisés s'adaptent à leurs conditions d'existence, il
n'y a qu'à donner à l'homme l'organisation sociale désirable, et que les
caractères essentiels de l'homme se modifieraient en conséquence – il
n'y a qu'à faire de l'ensemble des peuples « l'humanité », et bientôt il
ne sera plus question de nationalités. Et les naturalistes purent, une
fois de plus, faire observer au socialisme que la nouvelle organisation
sociale aurait le temps de tomber en désuétude avant que les hommes s'y
soient adaptés, car il leur fallait déjà bien des générations pour
l'adaptation de certaines hérédités.
La
conception matérialiste a contre elle les véritables sciences
naturelles, elle n'a pour elle que la vulgarisation scientifique à
l'usage des tracts. Le socialisme ne sait rien des peuples, de même
qu'il ne sait rien des hommes. Il s'est toujours soustrait au dualisme
de la suite des idées et n'a jamais compris que les lieux communs du
monisme. Il nie que l'univers, dans ses oppositions puisse être un
principe de nature, il nie l'existence de ce dualisme entre l'esprit et
la matière et il dénie à l'homme, dans ce dualisme, l'initiative de la
coordination. Il ne veut pas admettre que c'est l'homme lui-même qui a
donné à son corps une construction ontologique et non point
transformiste et que c'est à son cerveau qu'il doit de marcher droit et
non point l'inverse. Il ne veut pas admettre que c'est lui-même qui a
créé son histoire. La conception idéaliste de l'histoire avait jadis
proclamé par la bouche de Schiller que l'homme libre, dominant
moralement la nature, était le créateur de l'histoire. La conception
matérialiste partait du fait que l'homme était le produit de ses propres
conditions, et su Marx, et surtout Engels, s'élevèrent finalement
contre les exagérations de cette pensée et tentèrent de lui donner une
interprétation plus large, ils ne dépassèrent pas, néanmoins, le point
de vue positiviste d'après lequel le matérialisme n'avait plus qu'à
s'insérer dans ces conditions, à en décrire les phénomènes et à
rassembler leurs composantes. Mais ce n'est qu'en se plaçant à un
troisièle point de vue, qui ne sera pas un point de vue moraliste non
plus qu'un point de vue positiviste, mais un point de vue positiviste,
mais un point de vue spirituel, que l'on pourra répondre à cette
question : qui a créé ces conditions ? Une question à laquelle il n'y a
pas de réponse, si nous admettons qu'elles se sont créées elles-mêmes,
et à laquelle on ne peut répondre que d'un point de vue métaphysique
renfermant le point de vue physique, de ce point de vue spiritualiste
dont nous nous rapprochons aujourd'hui, alors que la dialectique, que
Marx tenait de Hegel se retourne, par suite de la réaction de l'histoire
vécue, contre la conception matérialiste de l'histoire, et à présent se
« neutralise », comme le dirait Hegel – en ce sens, que la conception
matérialiste de l'histoire est encore incluse dans cette perception
métaphysique de l'histoire et qu'en même temps, elle en est détachée.
Marx, bien que complètement imbu de la dialectique hégélienne, ne s'est
jamais préoccupé de savoir si le processus dialectique se poursuivait
encore au-delà du palier matérialiste. Il s'est toujours tenu à l'écart
des notions qui pouvaient conduire à de telles suites d'idées et,
pressentant que le socialisme se condamnerait lui-même en reconnaissant
la source des éléments de l'histoire qui réside dans l'homme, il
disait : « Ce sont les hommes qui font leur propre histoire, mais ils ne
la font pas de leur propre volonté, ni au moyen de circonstances
volontairement choisies, mais en les utilisant telles qu'elles leur sont
données et transmises ». La conception matérialiste de l'histoire n'est
jamais sortie de ce circuit. Qui donc encore une fois faisait les
circonstances ? À cela, il n'y a qu'une réponse : les circonstances,
c'est l'homme lui-même !
Le
matérialisme serait dans son droit, si l'humanité n'avait produit que
de la matière. Mais elle a produit des valeurs, une hiérarchie de
valeurs, parmi lesquelles les valeurs matérielles occupent le rang le
plus infime. L'explication de l'histoire n'est certainement pas à faire
en partant uniquement des personnalités représentant ces valeurs, ni en
partant de races ou de religions qui sont la substructure charnelle et
spirituelle de tout ce qui se produit, ni à plus forte raison en partant
uniquement de circonstances économiques dans lesquelles nous ne voyons
toujours que les phénomènes matériels concomitants à des événements
intellectuels. Elle est plutôt une histoire de connexions. Nous ne
connaissons des choses que la face qu'elles tournent vers nous, tandis
que l'autre face nous est soustraite, mais nous pouvons constater avec
certitude que l'une empiète sur l'autre.
La
conception matérialiste de l'histoire, en ne s'occupant pas, d'abord,
de l'homme mais de l'économie, a tout simplement renoncé à l'histoire.
Une conception matérialiste de l'histoire, qui conteste la souveraineté
de l'esprit, qui méprise les valeurs intellectuelles et les tient dans
la dépendance de la matière, aboutit certainement dans son idéal
politique à une organisation socialiste de la société, après la
réalisation de laquelle il ne reste plus à l'humanité qu'une seule
tâche : régler sa digestion. On reconnaîtra un jour que la grande
indignité du dix-neuvième siècle aura été d'avoir fait de l'estomac,
l'unique mesure de ce qui est humain. Il y a toujours eu des époques où
les côtés bassement humains ont particulièrement dominé, mais il n'y
avait pas encore eu de siècle où l'on était descendu jusqu'à une théorie
utilitaire confondant l'idée d'évolution avec la transformation de la
matière et entreprenant de déduire l'histoire des nécessités physiques
de l'homme. La conception matérialiste de l'histoire est une expression
du dix-neuvième siècle, elle l'est encore du vingtième. Les partisans de
cette conception jugent, quand ils portent un jugement sur l'histoire,
les autres époques d'après la leur. Il eût été loyal et vrai, de la part
du marxisme, de dire : voilà ce que sont les hommes d'aujourd'hui,
pauvres et malheureux et exploités, au siècle des usines et de la
Bourse. Mais le marxisme n'a pas dit cela. Au contraire, il a conclu de
l'homme matériel à l'homme immanent. La conception matérialiste de
l'histoire a même revendiqué comme un mérite particulièrement
scientifique, non seulement d'avoir montré partout le côté matériel,
mais aussi d'avoir révélé les états primitifs et de les avoir ramenés à
des causes économiques. Mais si la méthode de psychanalyse, à laquelle
finit, physiologiquement, par aboutir la conception matérialiste de
l'histoire avait été encline à étudier l'homme moins sur ses turpitudes
que sur ce qui lui fait honneur, elle eût porté plus d'attention à un
penchant, visible déjà chez l'homme primitif, et qui le portait à
surmonter, par honte et par goût, tout ce qui tenait à lui
charnellement. La chute du premier homme dénote déjà, chez lui, un
besoin métaphysique ; sous l'arbre de la science il ne se tranquillisa
pas sur sa nature, et se décida au contraire pour la tragédie. L'homme
veut sortir de sa nature et la dépasser. Il veut vivre, il a cela de
commun avec l'animal. L'homme primitif, comme maintenant encore l'homme
de la nature, a déjà honte de sa condition matérielle, de sa dépendance
charnelle, de ses contraintes corporelles, auxquelles appartient le
souci de sa nourriture, il les ressent comme un rappel d'animalité,
comme quelque chose d'infamant, comme un peu de terre, gênante et sale,
qui serait restée attachée à lui et qu'il lui faudrait porter. Honte et
conscience ont la même origine, dont l'homme est parti pour surmonter ce
qu'il y a d'humain en lui par la connaissance du contraire. Et l'homme,
qui réagit ainsi, qui prend le parti de ne pas se soucier uniquement de
sa nourriture, de ne pas vivre uniquement pour son économie, arrive
alors à la conscience de sa dignité d'homme.
Jamais
la conception matérialiste de l'histoire n'a même effleuré ces
questions. Elle ne fut, comme son nom l'indique, qu'une conception de
l'histoire de la matière. Elle a dominé l'histoire de la moitié de
l'humanité – mais point de celle qui est digne de louange. Mais le
socialisme trouva sa punition dans sa propre philosophie, pour n'avoir
jamais considéré que l'économie et non la politique ; il trouva sa
punition dans la non-justification de l'hypothèse matérialiste, selon
laquelle l'histoire et l'économie se superposent et selon laquelle la
première est dans la dépendance de la seconde. Le grand développement
économique n'eut pas pour conséquence le socialisme, comme l'eût voulu
la thèse marxiste, mais la guerre. La guerre éclata en vertu de forces
historiques différentes de celles admises par le dogme selon lequel
l'histoire dépend des oppositions de classes et consiste en des luttes
de classes. Même en n'envisageant l'histoire des origines de la grande
guerre, que d'après les oppositions de l'économie universelle, qui
tendaient à la guerre, et non d'après les idées de puissance de la
politique mondiale, qui l'amenèrent, la conduisirent et la terminèrent,
on doit reconnaître qu'elle n'eût pas été possible sans les oppositions
de peuples qui la précédèrent et sans les idées de justice et
d'injustice qui l'accompagnèrent. Au-dessus de l'économie et en-dehors
d'elle, c'est de passions nationalistes que dépendit la guerre. Et à la
fin, c'est une volonté d'injustice qui, sous les apparence d'une
réalisation de la justice, façonna la paix. Ces forces ne pouvaient
entrer dans le cadre du marxisme. Le socialisme ne comptait pas avec
elles. Aussi se trompa-t-il dans ses calculs. Aussi la grande guerre
a-t-elle pu, avant tout, remettre l'histoire dans la bonne voie ; et de
toutes les leçons qu'elle nous a données la plus importante est celle
qui nous montre que ce n'est pas l'économie mais la politique qui
détermine l'histoire.
Au
moment de la révolution, le socialisme avait encore les meilleurs
espoirs. Un extrémiste du marxisme et de l'idéologie révolutionnaire,
Robert Muller, prônait alors, la formule de la « saturation
économique ». Le socialisme ne devait pas s'en tenir à la matière, mais
au contraire s'en affranchir. Et la « distension économique » qui devait
régner sur le monde grâce au socialisme, fut considérée comme un moyen
de libérer les hommes en donnant au socialisme le pouvoir de
révolutionner l'univers. La « distension économique », obtenue par une
réorganisation de l'économie, devait affranchir l'homme de la fâcheuse
et pénible tâche quotidienne d'être contraint de pourvoir uniquement à
son entretien ; tel était maintenant le but tout à la fois paradisiaque
et anarchiste du mouvement économico-rationaliste. Mais au lieu de la
« distension économique » nous avons eu la « dissociation économique »
et ce mot de dissociation n'est pas à prendre au sens de dispersion,
mais au sens de dissolution. Nos réflexions ne furent plus désormais que
pour l'économie. Nous pensions aux devises et aux règlements des
réparations. Nous songions au prix des marchandises, à ce qu'elles
étaient encore hier et avant-hier, et à ce qu'elles seraient demain.
Nous discutions sur des relèvements de tarifs et sur des indices, nous
songions au résultat de la prochaine grève et à la prochaine
augmentation des salaires. La pensée du cours journalier du dollar
remplaçait la prière quotidienne. Et nous ne pensions toujours qu'à
notre piètre existence. Le capitaliste y pense et le prolétaire y pense
également. Nous sommes tous ruinés, ruinés comme jamais encore aucun
peuple ne l'a été : la conception matérialiste de l'histoire enregistre
une victoire temporaire, une victoire qui est un désastre.
Cela
peut-il continuer éternellement ? Nous avons la sensation que cela ne
se peut pas. Le matérialisme nous donne le dégoût de la matière, et de
nous-mêmes. Et avec le dégoût, comme toujours, se fait sentir la
nécessité d'une épuration, la nécessité d'un revirement contre le
socialisme même : contre la base matérialiste sur laquelle il repose en
tant que phénomène temporel. Le socialisme ne pourra jamais contribuer
directement à ce revirement que dans la mesure où il réussira à modifier
sa teneur en matérialisme, en rationalisme et, ce qui lui a été le plus
néfaste, en libéralisme.
Mais
ce n'est pas le parti socialiste qui peut suivre cette voie, il s'est
profondément engagé dans l'opportunisme, qu'il soit en tout point
extrémiste comme en Russie, ou qu'il ne le soit que dans ses actes comme
en Allemagne. Cette voie n'est vraiment ouverte qu'aux socialistes pris
individuellement, qu'à la jeunesse socialiste ; elle l'est peut-être
aussi aux ouvriers socialistes en qui s'implantera, au lieu d'un
socialisme de la raison, qui a échoué, un socialisme du sentiment qui
découvre des perspectives plus vastes, plus profondes et plus durables
que le calcul marxiste ne le permettait jamais. Oui, pour le communisme
allemand, qui constitue maintenant l'héritage marxiste, tout, en fin de
compte consiste à reconnaître que le marxisme, dont il réclamait jadis,
n'est qu'une prétendue force, qui confère des moyens démagogiques, à
reconnaître qu'il est une faiblesse notoire pour une fin politique parce
qu'il contraint les communistes allemands à garder une attitude de
doctrinaires et les empêche de jouer le rôle auquel ils sont destinés
dans l'histoire.
Le
communisme allemand croit avoir pour lui la logique marxiste. Il est
vrai qu'il passerait pour une utopie s'il renonçait au marxisme. Mais au
même moment il pourrait devenir une politique, il pourrait être plus
qu'une simple doctrine, qui échoua, ou qu'un simple élément d'agitation,
ce qu'il est actuellement. Le marxisme avait aussi la logique pour
lui : mais à force d'être logique il s'écarta de la vérité, quand la
grande guerre le mit en face de faits qui ne rentraient pas dans son
programme.
Il n'est
finalement resté du programme marxiste que la question du prolétariat,
qui se trouve maintenant en face de problèmes auxquels il ne peut être
donné de solutions marxistes, parce que la grande guerre a montré avec
évidence, ce qu'il était et ce qu'il est : moins problème de classe que
problème de peuples.
La
Troisième Internationale ne se décide pas à les reprendre aux mains des
bolcheviques. Le socialisme est complètement emboîté, complètement
embourbé dans la démocratie. Le prolétariat est resté : et c'en est au
point que maintenant lorsque nous parlons du parti socialiste, nous ne
parlons plus du prolétariat.
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