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samedi 16 décembre 2017

Le matérialisme (Par Arthur Moeller van den Bruck)


Bolchevique – Boris Michailowitsch Kustodiew
Bolchevique – Boris Michailowitsch Kustodiew

Le matérialisme

Par Arthur Moeller van den Bruck

(Extrait de l'ouvrage Le troisième Reich, Sorlot, 1981, pp. 82-90)

La conception matérialiste de l'histoire voulait être une science expérimentale. Mais dès le début du socialisme apparaissait une lourde contradiction : il s'en rapportait à un avenir, dont aucune expérience n'existait encore. Il ne put jamais que contourner la difficulté en disant qu'il renonçait à l'objectivité de l'expérience et admettait une ligne politique.
Le socialisme se montra cependant assez dénué d'esprit critique pour s'appuyer sur les sciences naturelles afin d'y trouver, a posteriori, un argument en faveur de l'avenir qu'il annonçait. Le socialisme se réclama donc de Darwin.
Mais le socialisme fut aussitôt contraint de remarquer que Darwin ne constituait pas un argument en sa faveur, mais qu'il allait tout au contraire contre lui-même. Le principe de la sélection naturelle implique la réfutation de cette organisation communiste de la société, présumée solide, durable et définitive. Mais l'absence de clairvoyance socialiste, qui voulait se donner une allure scientifique, était incurable. Elle s'accrochait à tout ce qui avait une tournure civilisatrice et pouvait devenir un élément d'agitation. La social-démocratie allemande faisait notamment appel au principe de l'adaptation naturelle, pour l'appliquer au socialisme, et le vieux Sebel, tout imbu de progrès en concluait : que puisque, selon Darwin, tous les êtres organisés s'adaptent à leurs conditions d'existence, il n'y a qu'à donner à l'homme l'organisation sociale désirable, et que les caractères essentiels de l'homme se modifieraient en conséquence – il n'y a qu'à faire de l'ensemble des peuples « l'humanité », et bientôt il ne sera plus question de nationalités. Et les naturalistes purent, une fois de plus, faire observer au socialisme que la nouvelle organisation sociale aurait le temps de tomber en désuétude avant que les hommes s'y soient adaptés, car il leur fallait déjà bien des générations pour l'adaptation de certaines hérédités.
La conception matérialiste a contre elle les véritables sciences naturelles, elle n'a pour elle que la vulgarisation scientifique à l'usage des tracts. Le socialisme ne sait rien des peuples, de même qu'il ne sait rien des hommes. Il s'est toujours soustrait au dualisme de la suite des idées et n'a jamais compris que les lieux communs du monisme. Il nie que l'univers, dans ses oppositions puisse être un principe de nature, il nie l'existence de ce dualisme entre l'esprit et la matière et il dénie à l'homme, dans ce dualisme, l'initiative de la coordination. Il ne veut pas admettre que c'est l'homme lui-même qui a donné à son corps une construction ontologique et non point transformiste et que c'est à son cerveau qu'il doit de marcher droit et non point l'inverse. Il ne veut pas admettre que c'est lui-même qui a créé son histoire. La conception idéaliste de l'histoire avait jadis proclamé par la bouche de Schiller que l'homme libre, dominant moralement la nature, était le créateur de l'histoire. La conception matérialiste partait du fait que l'homme était le produit de ses propres conditions, et su Marx, et surtout Engels, s'élevèrent finalement contre les exagérations de cette pensée et tentèrent de lui donner une interprétation plus large, ils ne dépassèrent pas, néanmoins, le point de vue positiviste d'après lequel le matérialisme n'avait plus qu'à s'insérer dans ces conditions, à en décrire les phénomènes et à rassembler leurs composantes. Mais ce n'est qu'en se plaçant à un troisièle point de vue, qui ne sera pas un point de vue moraliste non plus qu'un point de vue positiviste, mais un point de vue positiviste, mais un point de vue spirituel, que l'on pourra répondre à cette question : qui a créé ces conditions ? Une question à laquelle il n'y a pas de réponse, si nous admettons qu'elles se sont créées elles-mêmes, et à laquelle on ne peut répondre que d'un point de vue métaphysique renfermant le point de vue physique, de ce point de vue spiritualiste dont nous nous rapprochons aujourd'hui, alors que la dialectique, que Marx tenait de Hegel se retourne, par suite de la réaction de l'histoire vécue, contre la conception matérialiste de l'histoire, et à présent se « neutralise », comme le dirait Hegel – en ce sens, que la conception matérialiste de l'histoire est encore incluse dans cette perception métaphysique de l'histoire et qu'en même temps, elle en est détachée. Marx, bien que complètement imbu de la dialectique hégélienne, ne s'est jamais préoccupé de savoir si le processus dialectique se poursuivait encore au-delà du palier matérialiste. Il s'est toujours tenu à l'écart des notions qui pouvaient conduire à de telles suites d'idées et, pressentant que le socialisme se condamnerait lui-même en reconnaissant la source des éléments de l'histoire qui réside dans l'homme, il disait : « Ce sont les hommes qui font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur propre volonté, ni au moyen de circonstances volontairement choisies, mais en les utilisant telles qu'elles leur sont données et transmises ». La conception matérialiste de l'histoire n'est jamais sortie de ce circuit. Qui donc encore une fois faisait les circonstances ? À cela, il n'y a qu'une réponse : les circonstances, c'est l'homme lui-même !
Le matérialisme serait dans son droit, si l'humanité n'avait produit que de la matière. Mais elle a produit des valeurs, une hiérarchie de valeurs, parmi lesquelles les valeurs matérielles occupent le rang le plus infime. L'explication de l'histoire n'est certainement pas à faire en partant uniquement des personnalités représentant ces valeurs, ni en partant de races ou de religions qui sont la substructure charnelle et spirituelle de tout ce qui se produit, ni à plus forte raison en partant uniquement de circonstances économiques dans lesquelles nous ne voyons toujours que les phénomènes matériels concomitants à des événements intellectuels. Elle est plutôt une histoire de connexions. Nous ne connaissons des choses que la face qu'elles tournent vers nous, tandis que l'autre face nous est soustraite, mais nous pouvons constater avec certitude que l'une empiète sur l'autre.
La conception matérialiste de l'histoire, en ne s'occupant pas, d'abord, de l'homme mais de l'économie, a tout simplement renoncé à l'histoire. Une conception matérialiste de l'histoire, qui conteste la souveraineté de l'esprit, qui méprise les valeurs intellectuelles et les tient dans la dépendance de la matière, aboutit certainement dans son idéal politique à une organisation socialiste de la société, après la réalisation de laquelle il ne reste plus à l'humanité qu'une seule tâche : régler sa digestion. On reconnaîtra un jour que la grande indignité du dix-neuvième siècle aura été d'avoir fait de l'estomac, l'unique mesure de ce qui est humain. Il y a toujours eu des époques où les côtés bassement humains ont particulièrement dominé, mais il n'y avait pas encore eu de siècle où l'on était descendu jusqu'à une théorie utilitaire confondant l'idée d'évolution avec la transformation de la matière et entreprenant de déduire l'histoire des nécessités physiques de l'homme. La conception matérialiste de l'histoire est une expression du dix-neuvième siècle, elle l'est encore du vingtième. Les partisans de cette conception jugent, quand ils portent un jugement sur l'histoire, les autres époques d'après la leur. Il eût été loyal et vrai, de la part du marxisme, de dire : voilà ce que sont les hommes d'aujourd'hui, pauvres et malheureux et exploités, au siècle des usines et de la Bourse. Mais le marxisme n'a pas dit cela. Au contraire, il a conclu de l'homme matériel à l'homme immanent. La conception matérialiste de l'histoire a même revendiqué comme un mérite particulièrement scientifique, non seulement d'avoir montré partout le côté matériel, mais aussi d'avoir révélé les états primitifs et de les avoir ramenés à des causes économiques. Mais si la méthode de psychanalyse, à laquelle finit, physiologiquement, par aboutir la conception matérialiste de l'histoire avait été encline à étudier l'homme moins sur ses turpitudes que sur ce qui lui fait honneur, elle eût porté plus d'attention à un penchant, visible déjà chez l'homme primitif, et qui le portait à surmonter, par honte et par goût, tout ce qui tenait à lui charnellement. La chute du premier homme dénote déjà, chez lui, un besoin métaphysique ; sous l'arbre de la science il ne se tranquillisa pas sur sa nature, et se décida au contraire pour la tragédie. L'homme veut sortir de sa nature et la dépasser. Il veut vivre, il a cela de commun avec l'animal. L'homme primitif, comme maintenant encore l'homme de la nature, a déjà honte de sa condition matérielle, de sa dépendance charnelle, de ses contraintes corporelles, auxquelles appartient le souci de sa nourriture, il les ressent comme un rappel d'animalité, comme quelque chose d'infamant, comme un peu de terre, gênante et sale, qui serait restée attachée à lui et qu'il lui faudrait porter. Honte et conscience ont la même origine, dont l'homme est parti pour surmonter ce qu'il y a d'humain en lui par la connaissance du contraire. Et l'homme, qui réagit ainsi, qui prend le parti de ne pas se soucier uniquement de sa nourriture, de ne pas vivre uniquement pour son économie, arrive alors à la conscience de sa dignité d'homme.
Jamais la conception matérialiste de l'histoire n'a même effleuré ces questions. Elle ne fut, comme son nom l'indique, qu'une conception de l'histoire de la matière. Elle a dominé l'histoire de la moitié de l'humanité – mais point de celle qui est digne de louange. Mais le socialisme trouva sa punition dans sa propre philosophie, pour n'avoir jamais considéré que l'économie et non la politique ; il trouva sa punition dans la non-justification de l'hypothèse matérialiste, selon laquelle l'histoire et l'économie se superposent et selon laquelle la première est dans la dépendance de la seconde. Le grand développement économique n'eut pas pour conséquence le socialisme, comme l'eût voulu la thèse marxiste, mais la guerre. La guerre éclata en vertu de forces historiques différentes de celles admises par le dogme selon lequel l'histoire dépend des oppositions de classes et consiste en des luttes de classes. Même en n'envisageant l'histoire des origines de la grande guerre, que d'après les oppositions de l'économie universelle, qui tendaient à la guerre, et non d'après les idées de puissance de la politique mondiale, qui l'amenèrent, la conduisirent et la terminèrent, on doit reconnaître qu'elle n'eût pas été possible sans les oppositions de peuples qui la précédèrent et sans les idées de justice et d'injustice qui l'accompagnèrent. Au-dessus de l'économie et en-dehors d'elle, c'est de passions nationalistes que dépendit la guerre. Et à la fin, c'est une volonté d'injustice qui, sous les apparence d'une réalisation de la justice, façonna la paix. Ces forces ne pouvaient entrer dans le cadre du marxisme. Le socialisme ne comptait pas avec elles. Aussi se trompa-t-il dans ses calculs. Aussi la grande guerre a-t-elle pu, avant tout, remettre l'histoire dans la bonne voie ; et de toutes les leçons qu'elle nous a données la plus importante est celle qui nous montre que ce n'est pas l'économie mais la politique qui détermine l'histoire.
Au moment de la révolution, le socialisme avait encore les meilleurs espoirs. Un extrémiste du marxisme et de l'idéologie révolutionnaire, Robert Muller, prônait alors, la formule de la « saturation économique ». Le socialisme ne devait pas s'en tenir à la matière, mais au contraire s'en affranchir. Et la « distension économique » qui devait régner sur le monde grâce au socialisme, fut considérée comme un moyen de libérer les hommes en donnant au socialisme le pouvoir de révolutionner l'univers. La « distension économique », obtenue par une réorganisation de l'économie, devait affranchir l'homme de la fâcheuse et pénible tâche quotidienne d'être contraint de pourvoir uniquement à son entretien ; tel était maintenant le but tout à la fois paradisiaque et anarchiste du mouvement économico-rationaliste. Mais au lieu de la « distension économique » nous avons eu la « dissociation économique » et ce mot de dissociation n'est pas à prendre au sens de dispersion, mais au sens de dissolution. Nos réflexions ne furent plus désormais que pour l'économie. Nous pensions aux devises et aux règlements des réparations. Nous songions au prix des marchandises, à ce qu'elles étaient encore hier et avant-hier, et à ce qu'elles seraient demain. Nous discutions sur des relèvements de tarifs et sur des indices, nous songions au résultat de la prochaine grève et à la prochaine augmentation des salaires. La pensée du cours journalier du dollar remplaçait la prière quotidienne. Et nous ne pensions toujours qu'à notre piètre existence. Le capitaliste y pense et le prolétaire y pense également. Nous sommes tous ruinés, ruinés comme jamais encore aucun peuple ne l'a été : la conception matérialiste de l'histoire enregistre une victoire temporaire, une victoire qui est un désastre.
Cela peut-il continuer éternellement ? Nous avons la sensation que cela ne se peut pas. Le matérialisme nous donne le dégoût de la matière, et de nous-mêmes. Et avec le dégoût, comme toujours, se fait sentir la nécessité d'une épuration, la nécessité d'un revirement contre le socialisme même : contre la base matérialiste sur laquelle il repose en tant que phénomène temporel. Le socialisme ne pourra jamais contribuer directement à ce revirement que dans la mesure où il réussira à modifier sa teneur en matérialisme, en rationalisme et, ce qui lui a été le plus néfaste, en libéralisme.
Mais ce n'est pas le parti socialiste qui peut suivre cette voie, il s'est profondément engagé dans l'opportunisme, qu'il soit en tout point extrémiste comme en Russie, ou qu'il ne le soit que dans ses actes comme en Allemagne. Cette voie n'est vraiment ouverte qu'aux socialistes pris individuellement, qu'à la jeunesse socialiste ; elle l'est peut-être aussi aux ouvriers socialistes en qui s'implantera, au lieu d'un socialisme de la raison, qui a échoué, un socialisme du sentiment qui découvre des perspectives plus vastes, plus profondes et plus durables que le calcul marxiste ne le permettait jamais. Oui, pour le communisme allemand, qui constitue maintenant l'héritage marxiste, tout, en fin de compte consiste à reconnaître que le marxisme, dont il réclamait jadis, n'est qu'une prétendue force, qui confère des moyens démagogiques, à reconnaître qu'il est une faiblesse notoire pour une fin politique parce qu'il contraint les communistes allemands à garder une attitude de doctrinaires et les empêche de jouer le rôle auquel ils sont destinés dans l'histoire.
Le communisme allemand croit avoir pour lui la logique marxiste. Il est vrai qu'il passerait pour une utopie s'il renonçait au marxisme. Mais au même moment il pourrait devenir une politique, il pourrait être plus qu'une simple doctrine, qui échoua, ou qu'un simple élément d'agitation, ce qu'il est actuellement. Le marxisme avait aussi la logique pour lui : mais à force d'être logique il s'écarta de la vérité, quand la grande guerre le mit en face de faits qui ne rentraient pas dans son programme.
Il n'est finalement resté du programme marxiste que la question du prolétariat, qui se trouve maintenant en face de problèmes auxquels il ne peut être donné de solutions marxistes, parce que la grande guerre a montré avec évidence, ce qu'il était et ce qu'il est : moins problème de classe que problème de peuples.
La Troisième Internationale ne se décide pas à les reprendre aux mains des bolcheviques. Le socialisme est complètement emboîté, complètement embourbé dans la démocratie. Le prolétariat est resté : et c'en est au point que maintenant lorsque nous parlons du parti socialiste, nous ne parlons plus du prolétariat.

La question du prolétariat est devenue une question à laquelle le socialisme ne sait quelle réponse donner : une question immense, sombre et effrayante

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