Caroline Galactéros
Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de
Caroline Galactéros, cueilli sur le site du Point et consacré à
l'impuissance de l'Europe face à la question stratégique de l'invasion
migratoire. Docteur en science politique, Caroline Galactéros est
l'auteur de Manières du monde, manières de guerre(Nuvis, 2013).
Migrants, le cas de conscience comme nouvelle arme de destruction massive
Selon
l'agence Frontex, 107 500 migrants se sont présentés aux frontières de
l'Union européenne en juillet, autant que durant toute l'année 2014.
Depuis janvier, plus de 224 000 seraient partis à l'assaut de l'Europe
(HCR), 160 000 seraient déjà arrivés sur les côtes grecques, et plus de 2
500 se seraient noyés dans ces traversées de tous les dangers. Selon
Berlin, plus de 700 000 malheureux devraient d'ici la fin de l'année
avoir cherché à s'établir en Allemagne, dont 40 % en provenance des
Balkans (qui viennent d'être déclarés « sûrs » pour limiter l'appel
d'air). 10 à 15 % seulement de ces populations sont des « réfugiés
politiques », l'immense majorité des autres fuient la misère. Judicieux
calcul, singulièrement en France, si l'on considère, avec la Cour des
comptes, que 1 % des déboutés du droit d'asile sont effectivement
reconduits à la frontière...
Chaque jour porte son lot de
nouvelles sinistres : un naufrage en Méditerranée de miséreux terrifiés,
le Tunnel sous la Manche paralysé par les passages sauvages, les îles
grecques prises d'assaut, la France débordée à Calais, l'Italie à
Vintimille, la panique d'États membres déchirés entre empathie et
indifférence. La cacophonie européenne habituelle, se rassure-t-on. Non.
Cette fois, l'Europe fait face à une attaque sans précédent, au moins
partiellement planifiée, qui vise la déstructuration en profondeur de
nos sociétés. L'Allemagne se raidit et dénonce la réalité d'une
immigration « de confort ». La Hongrie, l'Autriche, la Bulgarie, le
Danemark n'entendent pas plus se laisser prendre dans la mélasse de la
mauvaise conscience. Mais, sans action radicale et coordonnée, c'est
l'adversaire qui triomphe, instrumentalisant notre humanisme empathique,
secondé par des médias avides de sensationnalisme. Lorsqu'on voit des
policiers ou des marins excédés dégonfler des canots surchargés de
pauvres hères, c'est l'image de l'Europe accueillante qui succombe,
c'est notre vulnérabilité qui crève l'écran. L'Europe n'est plus une
forteresse protectrice de ses peuples, c'est une passoire.
Une crise est géopolitique bien plus qu'humanitaire
Mais
cette crise est géopolitique bien plus qu'humanitaire : nous nous
débattons dans le piège tendu par une organisation terroriste État
islamique très organisée et surtout conséquente. Le « calife »
al-Baghdadi, chef de Daesh, que nous répugnons toujours à combattre au
sol, nous contentant de frappes si ciblées qu'elles ne font que
galvaniser ses effectifs grandissants, n'avait-il pas annoncé dès
février dernier qu'il submergerait le fragile esquif européen « de 500
000 migrants à partir de la Libye » si l'Italie se joignait à la
coalition ? Les Soudanais, Érythréens, Afghans, Irakiens et Syriens, eux
aussi malmenés par les bouleversements géopolitiques en cours en
Afrique et au Moyen-Orient, n'ont fait que prendre en marche le train de
cette macabre prophétie…
Les dirigeants de Daesh disent ce
qu'ils font et font ce qu'ils disent. L'Europe, elle, ne dit toujours
pas ce qu'elle veut faire ni ne fait ce qu'elle énonce : le blocus des
côtes libyennes, la destruction préventive des bateaux, etc. Souhaitons
que l'accord franco-britannique sur la lutte contre les passeurs à
Calais nous fasse mentir. Engluée dans la procrastination, l'Europe
donne le spectacle quotidien de sa désunion et de sa pusillanimité. Elle
est coupable en premier lieu envers ses propres populations. Coupable
de ne pas porter le bon diagnostic sur la nature et la gravité de la
menace ; de ne pas admettre que ses États sont en guerre, de s'accrocher
comme à une bouée dégonflée à ses « valeurs », sans oser le seul choix
salutaire : répondre à Daesh. Sur le double front de l'intransigeance
migratoire, en mettant déjà en œuvre un blocus militaire sans failles de
la Libye et une fermeture efficace de ses frontières, et d'une
intervention militaire massive au sol (avec forces spéciales américaines
et frappes françaises en Syrie), pour contrer ceux que l'on a trop
longtemps soutenus : les islamistes sunnites de « l'Armée de la conquête
», qui n'ont rien de modéré ou de représentatif, et veulent mettre en
pièces le régime de Bachar el-Assad afin de prendre le pouvoir en Syrie.
Même leurs mentors saoudiens commencent à s'en inquiéter.
Idéalisme entêté, mâtiné de cynisme
Évidemment,
le non-dit implicite du discours de nos « responsables » est que nous
sommes les fauteurs de troubles de ces territoires en guerre (Irak,
Afghanistan, Syrie, Libye, Sahel…) et que nous devons recueillir les
malheureux que notre aventurisme militaire et politique a jetés hors de
chez eux. Partiellement vrai. La France s'est, certes, imprudemment
engagée en Libye et a contribué à la déstructuration violente de cet
État. Mais le chaos irakien, matrice de toute la déstabilisation
régionale, ne lui est nullement imputable, et son action courageuse au
Sahel, même à l'aune de ses moyens insuffisants, doit être portée à son
crédit. Quant à la Syrie, notre dogmatisme à l'égard de Bachar el-Assad
qui était (comme Saddam Hussein ou Kadhafi d'ailleurs) le dernier
rempart d'un équilibre ethnico-religieux imparfait mais protecteur des
minorités, notamment chrétiennes, est désormais clairement en
porte-à-faux par rapport au réalisme américain (comme sur les dossiers
russe ou iranien).
Combien de massacres faudra-t-il encore
laisser commettre, combien de morts, de chrétiens d'Orient livrés à la
sauvagerie de l'ennemi, d'otages et d'attentats, avant de reconnaître
que l'on s'est trompé d'ennemi une fois encore ? Espérons que le soutien
unanime le 17 août du Conseil de sécurité des Nations unies à un plan «
inclusif » pour des pourparlers de paix en Syrie amorce un retour au
réalisme politique et stratégique, notamment du côté occidental. Notre
idéalisme entêté, parfois mâtiné de cynisme, a contribué depuis quatre
ans au martyre de ce pays.
Il n'est pas trop tard. Mais il faut
du courage, celui de dire la vérité et d'en assumer les conséquences.
Nous sommes en guerre. Nos opinions l'ont compris. Ce sont nos
politiques (et aussi certains « analystes » aussi lunaires
qu'irresponsables), notamment en France, qui refusent de l'admettre et
de prendre les décisions – pas longtemps impopulaires – qui s'imposent.
Devant cette invasion planifiée, nous n'avons plus le choix : nous
devons fermer pour quelques années au moins les frontières de l'Europe à
toutes les immigrations, humanitaires et même politiques. Nous devons
faire en sorte que Daesh comprenne que son entreprise a échoué, qu'il ne
submergera pas nos États, n'infiltrera pas ses kamikazes ni ne sèmera
la discorde dans nos communautés. Il n'y a pas trente-six façons de
convaincre al-Baghdadi et ses sbires, comme d'ailleurs les réseaux de
passeurs, que leur idée n'est plus rentable, ni politiquement ni
financièrement. La politique européenne doit devenir une politique
d'accueil exceptionnel sous conditions strictes. Non plus : « on
accueille par principe tout le monde sauf… », mais « on n'accueille
personne sauf… » ; strictement l'inverse de ce qui provoque actuellement
l'engorgement des dispositifs d'enregistrement et d'accueil. Schengen
est mort. Ce dispositif était valable pour la circulation des biens et
des capitaux. Mais ces hommes, ces femmes et ces enfants déversés sur
les côtes italiennes et grecques ne sont pas des biens ou des capitaux ;
ce sont des armes de destruction massive d'un nouveau genre, des
vecteurs, malgré eux, de déstabilisation politique et de mutation
identitaire.
Montée des populismes
À
force de nier, de renier son histoire et son identité chrétienne comme
s'il s'agissait d'une maladie honteuse, l'Europe, et singulièrement la
France, ont offert leurs flancs désarmés à l'offensive politique d'un
islam conquérant pris en mains par des chefs déterminés et ambitieux.
Notre pusillanimité les ravit. Quel cadeau inespéré que ces politiciens
incapables pour la plupart de voir loin, de décider les priorités de
l'action publique, ces gestionnaires qui ne dirigent rien et confondent
laxisme et relativisme ! L'abstention électorale et la défiance envers
le politique explosent ? Qu'à cela ne tienne ! On naturalise massivement
de nouvelles catégories d'électeurs, qui voteront bientôt avec
gratitude pour des pouvoirs leur assurant une survie confortable aux
dépens d'une France laborieuse, d'en haut et d'en bas, écœurée par tant
d'opportunisme et d'encouragement au communautarisme et à la haine
sociale. Tout cela au nom d'une laïcité dévoyée et de valeurs
républicaines distordues par le revanchisme social. Comment oser dès
lors s'étonner de la montée d'un populisme qui fait son lit de cette
pleutrerie des « partis de gouvernement » quêtant la popularité dans le
renoncement ? Le ras-le-bol populaire gronde.
Comme la France en
son temps, l'Europe « ne peut accueillir toute la misère du monde ».
Elle n'en a plus les moyens et de moins en moins la volonté. Riche par
rapport aux parties du monde à feu et à sang, l'UE est en crise
politique et identitaire profonde et en régression économique et sociale
sensible par rapport à ses concurrents directs. Sans parler de son
poids stratégique en recul. Elle n'est pas attaquée pour rien. Elle est
le maillon faible d'un Occident qui vacille. Elle doit prendre soin de
ses propres citoyens, et n'a ni emplois, ni logements, ni argent à
offrir à des masses de migrants « catapultés », dans une version moderne
du siège médiéval, pour modifier la composition démographique, ethnique
et religieuse de nos États. Il est en fait de notre devoir moral de
stopper l'accueil « de seconde zone » des migrants, indigne de nos
standards de solidarité. Le paradoxe n'est qu'apparent. Un peu comme
cette consigne de sécurité aérienne contre-intuitive, qui rappelle qu'en
cas de dépressurisation de la cabine, il faut d'abord mettre son propre
masque à oxygène avant de songer à en munir les enfants et à leur
porter secours.
C'est une décision douloureuse, un renoncement
apparent à ce qui a fait l'histoire de l'Europe, et singulièrement celle
de la France. Mais nous sommes en lambeaux. Notre identité nationale,
le cœur même du « pacte républicain » sont mis à mal, notre société est
percée de mille flèches qui ont pour noms démagogie, électoralisme,
communautarisme, ultra-individualisme, surendettement public,
inefficacité administrative, naïveté internationale, dogmatisme
diplomatique. Ce virage sécuritaire serré n'est que la rançon soudaine
d'un trop long laxisme, d'un aveuglement entêté sur les ressorts de la
résilience des sociétés modernes. Nous payons l'acceptation béate,
depuis 25 ans, de « l'horizontalisation » massive du monde, de
l'abaissement des États, de l'explosion des réseaux sociaux – vecteurs
de progrès pour les libertés mais aussi caisses de résonance pour les
idéologies les plus macabres –, de l'hyper connectivité qui produit peu
de lien mais bien des connexions assassines. Nous payons dans la douleur
notre renoncement à l'autorité politique, à la hiérarchie des valeurs, à
la prescription assumée des comportements individuels et collectifs. La
sanction des faits est redoutable. Elle devient mortelle. À quoi sert
d'être « le pays des droits de l'homme » si notre population entre dans
l'ère de la défiance politique radicale, du chômage de masse et du
non-travail, s'appauvrit et se désespère, se voit sommée de financer à
fonds perdus des chimères humanitaires alors que ses équilibres sociaux
primaires sont mis en péril par ces utopies ?