Landauer
Par Martin Buber
Extrait de Utopie et socialisme, L'échappée, 2016, pp. 93-108
Le
pas de Landauer sur Kropotkine consiste tout d'abord en une
intelligence simple de la nature de l'État. L'État n'est pas, comme le
pense Kropotkine, une institution qui peut être détruite par une
révolution. « L'État est une relation, un rapport entre les hommes, un
mode de comportement des hommes les uns vis-à-vis des autres. On le
détruit en contractant d'autres rapports, en se comportant autrement les
uns à l'égard des autres. » Les hommes vivent actuellement entre eux
une relation « étatique », c'est-à-dire une relation qui rend nécessaire
l'ordre coercitif de l'État et se laisse figurer en lui. Cet ordre ne
peut donc être dépassé que dans la mesure où cette relation est
remplacée par une autre. Cette autre relation, Landauer l'appelle
« peuple ». « Elle est une liaison entre les hommes, qui est là
effectivement, mais n'est pas encore devenue lien et union, ni non plus
un organisme supérieur. » Dans la mesure où, à la base du processus de
production et de circulation, les hommes se retrouvent de nouveau en
peuple, et « se soudent en un organisme avec d'innombrables organes et
membres », le socialisme qui ne vit maintenant que dans l'esprit et dans
le souhait d'hommes seuls et atomisés deviendra réalité – non dans
l'État « mais à l'extérieur, en dehors de l'État », ce qui veut tout
d'abord dire : à côté de l'État. Cette ré-union signifie, comme il est
dit, non la fondation de quelque chose de nouveau, mais l'actualisation
et la reconstruction de quelque chose qui a toujours été présent, la
communauté existant en fait à côté de l'État, quoique ensevelie et
dévastée. « Un jour, on saura que le socialisme n'est pas l'invention de
quelque chose de nouveau, mais la découverte de quelque chose qui
existe et qui est déjà développé. » Parce qu'il en est ainsi, la
réalisation du socialisme est possible à toutes les époques si un nombre
suffisant d'hommes le veut. Non que sa réalisation dépende de l'état de
la technique, bien qu'à vrai dire le socialisme réalisé selon l'état de
la technique apparaisse autrement, commence et se poursuive
différemment ; elle dépend des hommes, de leur esprit. « Le socialisme
est possible et impossible à tous les moments : possible, lorsque les
hommes justes qui le veulent, c'est-à-dire qui le font, sont là ;
impossible, lorsque les hommes ne le veulent pas ou ne font que
prétendre le vouloir, mais ne sont pas capables de le faire. » De cet
examen du rapport entre l'État et la communauté résulte une chose
importante. Nous voyons qu'il ne peut pas s'agir pratiquement de
l'alternative abstraite « État ou Non-État ». Le principe du « ou bien –
ou bien » est essentiel aux heures des décisions véritables pour une
personne ou un groupe ; car chaque chose intermédiaire, chaque chose qui
s'interpose, est impure et salissante, elle amène le trouble, la
confusion, la gêne. Mais ce principe devient un obstacle si à chaque
étape donnée de l'exécution de la décision prise, il n'en veut pas moins
se faire passer pour l'absolu et dévalue toute mesure actuellement
possible. S'il est vrai que l'État est une relation qu'on ne détruit
vraiment que par une autre relation, alors on le détruit chaque fois
qu'on en contracte une autre.
Nous devons, pour saisir pleinement l'objet, avancer encore d'un pas. « L'État » (Landauer l'a fait remarqué plus tard) est un status,
un état. Les hommes qui vivent ensemble à un moment et dans un espace
donné ne sont qu'à un certain degré capables de vivre de leur plein gré
honnêtement les uns avec les autres, de maintenir d'eux-mêmes un ordre
juste et d'administrer en conséquence leurs affaires communes. La limite
de cette capacité forme la base de l'État. En d'autres termes : le
degré d'incapacité de produire un ordre volontairement juste détermine
corrélativement le degré de contrainte légale. Pourtant l'étendue de
fait de l'État excède de temps en temps plus ou moins – le plus souvent
très largement – celle qui au même moment devrait résulter du degré de
contrainte légale. Cette différence respective entre l'État « de
principe » (Mehrstaat), s'explique par la réalité historique : le
pouvoir accumulé n'abdique pas sans contrainte. Il se refuse à
s'adapter à la capacité croissante de produire l'ordre volontaire, aussi
longtemps que cette capacité accrue ne s'extériorise pas en une
pression suffisamment forte sur le pouvoir accumulé. Le fondement de
principe du pouvoir peut être affaibli, mais le pouvoir lui-même ne
dépérit pas, s'il n'y est forcé. Ainsi la mort peut exercer son empire
sur le vivant. « Remarquons, dit un jour Landauer, que ce qui est mort
pour notre esprit, exerce sa force vive sur notre corps. » La tâche qui
résulte de cet état de chose pour les socialistes, c'est-à-dire pour les
hommes bien résolus à la restructuration de la société, est de
repousser la ligne du fondement de fait de l'État jusqu'à celle du
fondement de principe. C'est ce qui se produit par la création et le
renouvellement d'une structure réelle organique, par l'union des
personnes et des familles humaines en des groupes variés et des groupes
en association. C'est cette croissance, et rien d'autre, qui détruit
l'État en le repoussant. En fait la pertie repoussée n'est toujours que
cette part de l'État qui est superflue et sans fondement : une action
qui en proviendrait serait illégale et ne manquerait pas d'échouer,
parce qu'aussitôt qu'elle franchirait les frontières, il lui manquerait
l'esprit constructif nécessaire pour le reste. Ici nous rencontrons la
problématique que Proudhon a déjà découverte et reconnue sous un autre
angle : l'association sans un esprit commun suffisant et suffisamment
vital ne met pas la société à la place de l'État, elle porte l'État en
elle, et ce qu'elle fait ne peut guère être autre chose que l'État,
c'est-à-dire la politique du pouvoir et la pression expansionniste
exercée par la bureaucratie.
Mais
ce qui a également son importance, c'est que pour Landauer, comme nous
l'avons dit, le redressement de la société « hors » et « à côté » de
l'État est pour l'essentiel « la découverte de quelque chose qui existe
et s'est déjà développé ». Il y a réellement à côté de l'État une
communauté, « non pas une somme d'atomes individuels isolés mais un
ensemble organique commun qui, issu de groupes multiples, tend à
s'élargir jusqu'à former une voûte ». Mais la réalité communautaire doit
être réveillée et tirée des profondeurs où elle subsiste sous la croûte
de l'État. On ne peut y arriver autrement qu'en perçant cette croûte
qui a recouvert les hommes, cette étatisation interne, et en réveillant
ce qui sommeillait au-dessous dans sa réalité primitive. « Telle est la
tâche des socialistes et des événements populaires qu'ils organisent et
provoquent : préparer le relâchement de l'endurcissement des cœurs pour
ce qui y gît enseveli revienne à nouveau en surface et que ce qui est
véritablement vivant, mais semble aujourd'hui tout à fait mort,
réapparaisse et se développe à l'air libre. » Ainsi des hommes
renouvelés peuvent-ils renouveler la société et, puisqu'ils savent par
expérience que c'est la persistance immémoriale de la communauté qui
s'est manifestée dans leur âme comme quelque chose de neuf, ils
incorporeront au nouvel édifice tout ce qui s'est maintenu dans la forme
communautaire véritable. « Ce serait de la folie, écrit Landauer dans
une lettre à une femme qui désirait voir supprimer le mariage, de
vouloir encore ''supprimer'' le peu de formes de liens qui nous reste !
Nous avons besoin de formes, non d'absence de formes. Nous avons besoin de traditions. »
Celui qui édifie, non pas arbitrairement et vainement, mais
équitablement et pour l'avenir, agit en lien étroit avec la tradition
immémoriale ; celle-ci se confie à lui et le mandate. On comprend alors
clairement pourquoi Landauer ne désigne pas l' « autre » relation que
l'homme peut conclure à la place de la relation étatique par un nouveau
nom, mais la nomme simplement « peuple ». À ce « peuple » appartient
aussi la réalité la plus intime de ce que signifie « nation », ce qui
reste par conséquent lorsque l'étatisation et la politisation ont été
abolies : une communauté d'être et un être-en-communauté dont les formes
sont multiples. « Cette ressemblance, cette égalité dans l'inégal,
cette propriété particulière qui lie ensemble les gens d'un même pays,
cet esprit commun, tout cela est un fait actuel. Ne le laisser pas
échapper, vous qui êtes des hommes libres et des socialistes ; le
socialisme, la liberté et la justice peuvent seulement être institués
entre ceux qui ont été solidaires depuis toujours ; le socialisme ne
peut pas être établi dans l'abstrait, mais seulement dans une
multiplicité concrète selon les harmonies des peuples. » Ici se découvre
la vraie connexion entre nation et socialisme : la proximité réciproque
des gens d'un même pays dans la manière d'être, la langue, le fond
traditionnel, la mémoire d'un destin commun, c'est tout cela qui
prédispose durablement à une existence communautaire, et ce n'est qu'en
construisant cette existence que les peuples peuvent se constituer à
nouveau. « Le salut ne peut qu'apporter la renaissance des peuples à
partir de l'esprit de la commune. » Aussi Landauer comprend-il la
commune tout à fait concrètement, dans la réapparition, même si elle
n'est encore que rudimentaire, des anciennes formes traditionnelles de
communauté et dans la possibilité de les préserver, de les renouveler et
de les remodeler. Maintenant ou à un autre moment, celui qui voudra
effectuer une transformation radicale ne trouvera rien d'autre au début à
transformer que ce qu'il y a. C'est pourquoi, maintenant et à tout
moment, il est bon que les communautés locales aient leurs propres
limites : qu'une partie soit le territoire communale et que les autres
soient le bien des familles pour la maison, la cour, le jardin et le
champ. » Landauer compte pour cela sur les unités communales qui restent
profondément gravées dans la mémoire. « Il y a là bien des choses
auxquelles nous pouvons rattacher ce qui donne encore vie aux formes
extérieures de cet esprit vivant. Il y a des communes villageoises avec
des vestiges de l'ancienne propriété communale, avec des paysans et des
travailleurs agricoles qui se rappellent les limites d'origine,
transformées depuis des siècles en possession privée, des institutions
de la communauté pour le travail des champs et le travail manuel. » Être
socialiste veut dire être en connexion vitale avec l'esprit et la vie
de la communauté de ces époques, rester en éveil, examiner d'un regard
impartial les vestiges de ces temps passés qui sont encore cachés dans
les profondeurs de notre temps si éloigné de cet âge communautaire, et
là où l'on en est toujours capable, rattacher par des liens solides à ce
qui dure ce qu'on projette dans de nouvelles formes. Mais cela veut
dire aussi : se garder de tout tracé schématique du chemin, savoir que
dans la vie de l'homme et de la communauté humaine la ligne droite entre
deux points peut se révéler être la plus longue, comprendre que le vrai
chemin vers la réalité socialiste dépend non seulement de ce que je
connais et de ce que je planifie, mais aussi de l'inconnu et non du
connu, de l'inattendu et non de l'attendu, vivre activement cela à toute
heure autant que nous en sommes capables. « Dans le détail, dit
Landauer en 1907, nous ne savons rien du chemin le plus proche : il peut
passer par la Russie, il peut aussi bien passer par l'Inde. La seule
chose que nous puissions savoir, c'est que notre chemin ne passe pas par
les orientations et les combats du jour, mais par l'inconnu, le
profondément enseveli et le soudain. »
Il
a dit un jour de Walt Whitman, le poète de la démocratie héroïque qu'il
a traduit, que comme Proudhon (avec lequel il a bien des affinités
spirituelles), Whitman unit à la fois l'esprit conservateur et l'esprit
révolutionnaire, l'individualisme et le socialisme. On peut en dire
autant de Landauer. Ce qu'il a en tête, c'est finalement un
conservatisme révolutionnaire : un choix révolutionnaire des éléments de
l'être social qui méritent d'être conservés et qui sont valables pour
une nouvelle construction.
C'est
à cette seule condition qu'on peut comprendre Landauer comme un
révolutionnaire. Issu d'une famille juive et bourgeoise du sud-ouest de
l'Allemagne, il était incomparablement plus proche que Marx des
prolétaires et de la vie prolétarienne. Le clan marxiste n'a jamais
cessé de lui reprocher ses propositions d'une colonie socialiste, comme
une invitation à fuir le monde de l'exploitation humaine et la lutte
impitoyable contre lui, pour se retirer sur une île bienheureuse d'où
tous ces événements effroyables pourraient être observés passivement.
Aucun reproche plus faux ne peut lui être fait. Tout ce que Landauer
pensait et planifiait, disait et écrivait (même quand il s'agissait de
Shakespeare ou de la mystique allemande), tout ce qu'il projetait pour
la construction d'une réalité socialiste, était pour lui plongé dans la
grande foi en la révolution et le grand désir qu'il en avait.
« Voulons-nous en effet nous retirer dans le bonheur ? » écrit-il dans
une lettre de 1911. « Voulons-nous notre vie pour nous-mêmes ? Ne
voulons-nous pas au contraire pour les peuples faire le possible et
souhaiter l'impossible ? Ne voulons-nous pas tout, la révolution ? »
Mais cette lutte qui s'étend tout au long des temps pour la libération,
et qu'il nomme révolution, ne peut porter son fruit que lorsque « nous
sommes saisis par l'esprit, qui s'appelle non révolution, mais
régénération ». Au milieu de cette longue révolution, les révolutions
particulières paraissent à Landauer un bain de feu de l'esprit, dès
l'instant que la révolution prend elle-même son sens ultime de
régénération. « Dans le feu, l'enthousiasme et la fraternité de ces
mouvements agressifs, écrit Landauer dans le livre La Révolution
qu'il rédigea en 1907 sur ma demande, s'éveille toujours l'image et le
sentiment d'une unification positive grâce à la qualité du lien, grâce à
l'amour qui est force ; sans cette régénération passagère, nous ne
pourrions plus continuer de vivre, nous serions condamner à sombrer. »
Il s'agit, néanmoins, de reconnaître sans se troubler que : « Bien que
l'utopie soit excessivement belle – d'une beauté qui tient moins, il est
vrai, à ce qu'elle dit qu'à sa manière de le dire -, ce que la
révolution atteint est précisément aussi sa fin, qui ne se différencie
pas énormément de ce qui existait auparavant. » La force de la
révolution réside dans la rébellion et la négation, elle n'est pas
capable de résoudre les problèmes sociaux par ses moyens politiques.
« Mais, poursuit ainsi Landauer en parlant de la Révolution française,
lorsqu'une révolution tombe dans une situation aussi effrayante que
celle d'être entourée d'ennemis à l'intérieur comme à l'extérieur, les
forces encore vives de la négation et de la destruction ne peuvent plus
faire autrement que se tourner vers l'intérieur et se battre contre
elles-mêmes. Le fanatisme et la passion se changent en méfiance et
bientôt en goût du sang ou du moins en indifférence devant la terreur
causée par le fait de tuer. Or cette terreur fondée sur la mort devient
rapidement la seule possibilité pour les maîtres du jour au pouvoir de
maintenir leur situation provisoire. » Ainsi arrive-t-il, ce qu'écrivit
dix ans plus tard Landauer, toujours à propos de la même révolution et
sans avoir changé d'avis, « que ses plus fervents représentants (et peu
importe le camp dans lequel ils furent finalement jetés par les vagues
de la tempête) croyaient et voulaient dans leurs heures les plus pures
que la révolution conduise l'humanité à une renaissance ; mais d'une
façon ou d'une autre cette renaissance échoua, du même coup ils se
gênèrent mutuellement et s'imputèrent les uns aux autres la faute par
laquelle la révolution s'était alliée à la guerre, à la violence, à
l'organisation dictatoriale et l'oppression autoritaire, en un mot au
politique ». Entre ces deux propos, au seuil de la Première Guerre
mondiale, en juillet 1914, il exprime le même point de vue critique sous
une forme particulièrement actuelle. « Ne cédons pas au doute,
écrit-il, c'est de nos jours, dans tous les pays, un fait que les
agitations révolutionnaires, lorsque nous en regardons les résultats,
n'ont finalement servi qu'à l'accroissement du pouvoir
national-capitaliste que nous appelons impérialisme : les agitations
révolutionnaires, même si elles étaient à l'origine peintes aux couleurs
socialistes, sont néanmoins introduites par la souplesse d'un Napoléon,
d'un Cavour ou d'un Bismarck dans le courant de la politique, parce que
toutes ces insurrections ne peuvent être effectivement qu'un moyen de
révolution politique ou de guerre nationale, mais absolument pas un
moyen de transformation socialiste, parce que les socialistes comme des
romantiques se servent en réalité des moyens de leurs ennemis et ne
pratiquent pas plus qu'ils ne connaissent le moyen de réaliser le
nouveau peuple et la nouvelle humanité. » Mais dès 1907, Landauer, en
s'appuyant sur Proudhon, avait tiré la conclusion de ces réflexions.
« Le temps viendra, écrit-il, où l'on verra plus clairement
qu'aujourd'hui ce que Proudhon, le plus grand de tous les socialistes, a
expliqué en termes incomparables, quoique aujourd'hui oubliés : la
révolution sociale ne ressemble pas du tout à la révolution politique,
bien qu'elle ne puisse vivre et durer sans un grand nombre de
révolutions politiques : elle est une construction pacifique, une
organisation qui part d'un nouvel esprit pour parvenir à un esprit
nouveau et rien d'autre. » Et plus loin : « Pourtant, Gottfried Keller
l'a dit : ''L'ultime victoire de la liberté sera desséchée.'' Les
révolutions politiques libéreront le sol, au sens littéral et selon
toutes les acceptions de ce mot, mais en même temps seront également
préparées les institutions au sein desquelles pourra vivre la fédération
des sociétés économiques qui est destinée à délivrer l'esprit retenu
captif derrière les grilles de l'État. » Cependant, cette préparation,
la réelle « transformation de la société, peut seulement venir dans
l'amour, le travail et le silence ». Il est donc évident que l'esprit
qui doit être « délivré » doit être déjà vivant chez les hommes dans une
mesure suffisante à une telle préparation, afin qu'ils puissent
élaborer les institutions et accomplir pour eux la révolution comme
libération du sol. Landauer à nouveau en appelle à Proudhon. Lors de la
révolution de 1848, il a dit aux révolutionnaires : « Vous les
révolutionnaires, si vous faites cela, vous opérerez un grand
changement. » Déçu, il a eu plus tard autre chose à faire qu'à répéter
les paroles de la révolution. « Tout a son temps, et chaque temps après
la révolution est un temps avant la révolution pour tous ceux dont la
vie n'en est pas restée au grand moment du passé. Proudhon continua de
vivre, bien qu'il saignât de plus d'une blessure. Il s'est alors
demandé : ''si vous faites cela, ai-je dit – mais pourquoi ne
l'ont-ils pas fait ?'' Il a trouvé la réponse et l'a consigné dans son
œuvre postérieure, la réponse qui veut dire en clair : ''parce que
l'esprit a failli en vous''. »
De
nouveau nous sommes redevables à Landauer d'un éclaircissement
essentiel en rapport avec Kropotkine. Pour que la révolution politique
puisse servir la révolution sociale, trois conditions sont nécessaires.
La première : les révolutionnaires doivent être fermement résolus à
libérer le sol pour constituer le bien disponible à la communauté et
l'aménager ensuite en une confédération de sociétés. La deuxième : le
bien de la communauté doit être préparé dans des institutions de telle
manière qu'il puisse aussi être aménagé selon la libération du sol. La
troisième : une telle préparation doit être menée dans un véritable
esprit de communauté.
Cette
troisième condition, l' « esprit », aucun des premiers socialistes n'en
a reconnu l'importance pour la nouvelle évolution sociale aussi
profondément que Landauer. Nous devons seulement réaliser ce que cela
signifie – en supposant à vrai dire que nous croyons pouvoir comprendre
la réalité spirituelle non comme le produit et le reflet de la réalité
matérielle, en tant que pure « conscience » déterminée par un « être »
qui peut être saisi dans les rapports économico-techniques, mais comme
entité sui generis en étroit rapport d'échange avec l'être
social, sans qu'elle puisse pour autant être suffisamment expliquée sur
n'importe quel point à partir de ce dernier.
« Un
haut niveau de civilisation, dit Landauer, est atteint là où des
figures sociales variées, exclusives et coexistant indépendamment les
unes à côté des autres, sont toutes ensemble pénétrées d'un esprit
homogène qui ne réside pas plus en elles qu'il n'en provient, mais règne
sur elles comme une chose autonome et naturelle. Autrement dit : un
haut niveau de civilisation se produit là où l'unité dans la diversité
des formes d'organisation et des figures supra-individuelles, au lieu
d'être un lien extérieur fondé sur la force, se trouve être un esprit
qui réside chez les individus et se manifeste au-delà des intérêts
matériels et terrestres. » Comme exemple, Landauer cite le Moyen Âge
chrétien (c'est en effet la seule époque dans l'histoire de l'Occident
qui puisse être comparée de ce point de vue à la grande civilisation de
l'Orient). Il ne le voit représenté ni par telle ou telle forme de la
vie communautaire, comme la coopérative de villages, les guildes,
corporations et confréries de professions, les ligues de villes, ni même
par le système féodal, par les églises et croîtres, par les ligues de
chevalerie – mais caractérisé seulement par cet « ensemble d'éléments
autonomes s'interpénétrant réciproquement » en une « société des
sociétés ». Ce qui harmonisait toutes ces formations différenciées de
multiples façons et « les assemblait en direction d'une unité
supérieure, comme en hauteur, en une sorte de pyramide dont le sommet
n'était pas ce qui dominait, et restait invisible dans les airs, c'était
l'esprit qui affluait du caractère et de l'âme des individus dans
toutes ces figures, puis à nouveau refluait de là sur les hommes pour
leur donner de nouvelles forces ». Peut-on proclamer cet esprit en un
temps comme le nôtre, « temps d'absence de l'esprit et donc et donc de
violence ; temps d'absence de l'esprit et donc d'individualisme
exacerbé ; temps d'individualisme et donc d'atomisation, de masses
déracinées et réduites en poussière ; temps sans esprit et donc sans
vérité » ? C'est « un temps de décadence et donc de transition ». Parce
qu'il en est ainsi, c'est en ce temps et précisément en lui que l'esprit
sera conjuré de réapparaître. De telles conjurations sont les
révolutions. Mais ce qui prépare la place à cet esprit, c'est la
réalisation. « De même que les coopératives de district et tant d'autres
institutions de stratification et d'unification existaient déjà avant
l'esprit qui ne devait les remplir qu'ensuite en leur donnant la
signification qu'elles revêtirent à l'époque chrétienne, de même qu'il
existe déjà une façon de marcher avant que les jambes ne soient là et
que c'est elle qui crée et forme les jambes, de même ce n'est pas
l'esprit qui nous mettra sur le chemin, mais bien notre chemin qui le
fera se lever en nous. » Mais ce chemin va dans le sens de cette
réalisation, « du fait que les hommes qui en sont venus à la conscience
de l'impossibilité intrinsèque de vivre ainsi plus longtemps se
réunissent en associations et mettent leur travail au service de leur
consommation. Dans des colonies, des coopératives, parmi les
privations ». L'esprit qui anime ces personnes, et les conduit sur leur
chemin commun, peut sur ce chemin et sur lui seul se transformer en un
nouvel esprit commun. « Nous socialistes, nous voulons donner à l'esprit
la nature et la réalité en sorte que, comme esprit unifiant, il
conduise les hommes à leur communauté. Nous socialistes, nous voulons
rendre l'esprit sensible et corporel, nous voulons le mettre en œuvre et
par là précisément nous spiritualiserons nos sens et notre vie
terrestre. » Mais pour que cela arrive, le feu de l'esprit doit être
soigneusement gardé dans les colonies en sorte qu'il ne s'éteigne pas.
C'est seulement par cet esprit vivant que ces colonies sont une
réalisation ; sans lui elles sont une image trompeuse. Mais si l'esprit
vit en elles, il peut alors souffler à partir d'elles sur le monde et
pénétrer ainsi dans toutes les entreprises de coopération et
d'association qui sans lui seraient des coquilles vides, des
organisation poursuivant un but sans but. « Nous voulons amener les
coopératives, qui sont la forme socialiste sans esprit, et les
syndicats, qui sont le courage sans but, au socialisme et aux grandes
tentatives. » Le socialisme, dit Landauer en 1915, c'est « la tentative
d'amener la vie commune des hommes à une union dans la liberté à partir
d'un esprit commun, c'est-à-dire à la religion ». C'est probablement le
seul passage où cet homme, qui refusait opiniâtrement toute la
symbolique religieuse de notre temps ainsi que toute sa confession
religieuse, emploie le mot « religion » en ce sens positif et noble – il
l'emploie pour exprimer ce à quoi il aspire : une union dans la liberté
à partir d'un esprit commun.
Ce
que nous ne devons pas attendre, ce que nous devons « tenter », il nous
faut commencer par là. Landauer, qui aspire à cet esprit commun, sait
qu'il n'y a pas de place pour celui-ci sans la terre, c'est-à-dire qu'il
ne peut y avoir de place pour lui que dans la mesure où le sol devient
une nouvelle fois porteur de la vie et du travail communautaire des
hommes. « Le combat du socialisme est un combat pour le sol. » Mais pour
que se produise cette grande transformation dans le régime de la
propriété foncière – comme il est dit dans les douze articles de la
ligue des Socialistes fondée par Landauer - « les hommes qui travaillent
seulement sur la base des institutions de l'esprit commun, qui est le
capital du socialisme, doivent créer et montrer de manière exemplaire
autant de réalité socialiste que cela leur est possible en proportion de
leur nombre et de leur énergie ». On peut commencer par là.
« Rien ne peut empêcher les consommateurs unis de travailler pour
eux-mêmes avec l'aide de leur crédit mutuel, de se construire des
usines, des ateliers, des maisons, et d'acquérir le sol ; rien, si
seulement ils veulent et commencent. » Tel est le visage de la
communauté, la « figure fondamentale » de la nouvelle société dont rêve
Landauer, le visage du village socialiste. « Un village socialiste avec
des ateliers et des fabriques villageoises », dit Landauer en 1909 en
poursuivant la pensée de Kropotkine, « avec des prairies, des champs,
des jardins, du gros et du petit bétail, des volailles – vous
prolétaires des grandes villes, habituez-vous à cette pensée : si
étrange et bizarre qu'elle puisse vous paraître, c'est là le seul
commencement d'un socialisme réel qui vous soit laissé. » De ce
commencement en apparence si modeste, de son surgissement ou de son
absence, dépend pour une part essentielle que la révolution puisse
trouver à son début quelque chose pour lequel elle doit acquérir par la
lutte espace et pouvoir – cela même que l'heure révolutionnaire
précisément serait incapable de créer. Mais qu'elle trouve à son début
cette chose et lui assure son plein épanouissement, de cela dépend pour
une part essentielle que le fruit socialiste lui aussi puisse mûrir sur
ses champs en dehors de la récolte politique.
Alors
même qu'il n'existe pas d'autre commencement, pas d'autre graine pour
le futur, que ce que des hommes réalisent ici et maintenant sous la
domination du capitalisme, dans leur vie ensemble, dans leur communauté
de vie établie sur la base d'une communauté de production et de
consommation, malgré toutes les fatigues, les difficultés et les
déceptions, Landauer cependant est encore loin de tenir ce qui
s'accomplit ainsi pour la forme définitive de réalisation. Comme
Proudhon et Kropotkine, lui non plus ne croit pas à une fixation de
l'exigence socialiste à partir des rêves et des visions, des inventions
et des plans de l'homme d'aujourd'hui. Il reconnaît bien « cette chose
étrange, que ce commencement contraint et forcé du socialisme des
petits, les colonies, comporte plusieurs ressemblances avec le
communisme dur et pénible d'une économie primitive ». Mais pour lui
« l'essentiel est de ne pas viser cette situation comparable au
communisme comme un idéal, mais de l'accepter pour le socialisme comme
une nécessité, comme une première étape, parce que nous sommes ceux qui
commencent ». De là le chemin doit conduire « aussi vite que possible » à
une société dont Landauer a seulement esquissé à grands traits la
figure, en fusionnant les idées de Proudhon et de Kropotkine : une
« société de l'échange égalitaire » reposant « sur la base de la
communauté régionale, de la communauté agricole qui combine agriculture
et industrie. Même en cela Landauer n'aperçoit nullement le but absolu,
mais seulement l'objectif qui peut d'abord être atteint : « aussi loin
que nous voyons dans l'avenir ». Tout véritable socialisme est relatif.
« Le communisme va à la recherche de l'absolu et ne peut à vrai dire lui
trouver d'autre commencement que celui du mot. Car les seules choses
absolues, détachées de toute réalité, ce sont les mots. »
Le
socialisme ne peut jamais être quelque chose d'absolu. Le socialisme
est le devenir continuel de la communauté humaine dans l'espèce, dont la
figure donnée est proportionnée et adaptée à tout ce qui peut être
voulu et fait dans des conditions données. La rigidité menace tout ce
qui peut être réalisé ; ce qui aujourd'hui est vivant et rayonnant peut
demain s'encroûter et, devenu surpuissant, réprimer ce qui cherchera à
émerger. « Partout où culture et liberté doivent cohabiter
harmonieusement, les divers liens de l'ordre doivent se compléter
mutuellement et la règle définie qui les rassemble doit comporter en soi
le principe de la dissolution. […] À une époque de véritable culture,
par exemple, l'ordre de la propriété privée comporte en soi comme
principe révolutionnaire dissolvant et créant une nouvelle organisation
l'institution de la seisachtheia1 ou de l'année de jubilé2. »
Le véritable socialisme veille sur la force de renouvellement. « En
aucun cas des mesures de sécurité définitives ne doivent être prises
pour établir le règne de mille ans ou l'éternité, mais il faut une
grande et large égalisation et la force créatrice de la volonté pour
répéter périodiquement cet équilibre. […] ''C'est alors que la trompette
doit retentir à travers tout votre pays !'' La voix de l'esprit est la
trompette. […] Le soulèvement comme constitution, la transformation et
le bouleversement comme une règle prévue une fois pour toutes, l'ordre
de l'esprit comme projet, il y avait de grandes et saintes choses dans
cet ordre mosaïque de la société. Nous en avons à nouveau besoin : nous
avons besoin d'une réglementation nouvelle et d'un bouleversement par
l'esprit, qui ne fixera pas définitivement choses et institutions, mais qui se déclarera lui-même permanent. Le révolution doit devenir un élément de notre ordre social, elle doit devenir le fondement de notre constitution. »
1Seisachtheia
(« remise du fardeau ») : mesure radicale instituée par le législateur
athénien Solon en 593 avant J.-C., par laquelle il supprima purement et
simplement les dettes qui exposaient les paysans à tomber au rang de
serfs, voire d'esclaves de leurs créanciers.
