Propos de Nicolas Lebourg recueillis par Grégory Marin, « Nicolas Lebourg: L’ultraviolence est « une stratégie de mobilisation » », L’Humanité, 29 mars 2018.
Les attaques violentes du lycée autogéré de Paris
et celle de l’université Lille-II ont été revendiquées, la première par
des agresseurs se réclamant du GUD, la seconde par un mystérieux groupe
« identitaire », le Red Lille. Peut-on dire qu’il y a un regain de
l’ultraviolence d’extrême droite ?
Nicolas Lebourg Le GUD, fondé en 1969, sert ici de
marque et de mythe. Depuis qu’il s’est autodissous en 1981, après une
attaque de l’université de Nanterre où il s’était fait balayer, cela
fonctionne ainsi : la marque est libre pour peu que les « anciens » vous
en accordent le droit d’usage. Ici, dire « on est le GUD » signifie
« on s’inscrit dans une tradition de violence » plus que cela ne renvoie
à une organisation. Si on prend les statistiques au contraire des
États-Unis, où la violence d’extrême droite est à haut niveau, les
violences d’extrême droite – comme de gauche – sont à faible niveau dans
l’Union européenne en général, mais la France y a la part du lion.
Ainsi, en 2015, il y a eu neuf actions violentes d’extrême droite de
haut degré dans l’UE, dont sept en France.
Ces violences ont lieu dans un contexte de
remobilisation générale de mouvements à la droite du Front national
(mais parfois liés à lui par des militants), comme le Bastion social,
qui essaime en France. Y a-t-il là une opération concertée ?
Nicolas Lebourg Les scènes actuelles nous renvoient
plus à celles de 1984, lors du débat sur la loi sur l’école privée, ou à
2013, autour du mariage pour tous, qu’à 1968 : on a une stratégie de
mobilisation des éléments radicaux qui sinon resteraient éparpillés.
Dans un contexte où le FN est en crise de confiance et le pouvoir
ouvertement libéral, il y a l’idée qu’une radicalité de droite peut se
tailler un espace si elle montre son efficacité. La naissance de divers
locaux du Bastion social peut générer des perturbations mais ensuite
contribuer à stabiliser les militants. Quand vous avez un local, vous ne
voulez pas qu’on vous le ferme ; quand vous avez construit un
mouvement, vous ne voulez pas qu’il soit dissous. S’insérer dans un
territoire, c’est s’y normaliser : vous pouvez le radicaliser
idéologiquement, c’est le but, mais souvent vous y apprenez aussi à
accepter les normes sociales.
Ils semblent trouver dans le discours ambiant,
antimusulman notamment, une justification à leur action. Quelle
responsabilité portent ceux qui légitiment par leurs discours leur point
de vue ?
Nicolas Lebourg Dans l’extrême droite radicale
française, l’islamophobie commence à se diffuser en 1999. Ensuite, avec
le 11 Septembre, elle va passer d’avant-garde à point d’ébullition de la
vague islamophobe qui touche l’Occident. Un cadre d’extrême droite bien
connu m’avait dit que l’islam, c’était le truc que les gens de gauche
avaient trouvé pour pouvoir enfin être racistes tout en continuant à
faire la morale… Quoi qu’il en soit, ce produit idéologique a
métamorphosé les extrêmes droites, qui ont pu requalifier les idées les
plus radicales au nom de la défense des libertés contre l’islamisme. Il
est certain qu’entretenir le climat médiatique de guerre civile par
procuration est rationnel si on souhaite faire évoluer nos formes
institutionnelles vers une pratique autoritaire, mais indéniablement
irresponsable s’il s’agit de se construire une petite rente sociale.
Les mouvements médiatisés revendiquent l’« action sociale », même si elle n’est qu’au service des seuls Français « de souche ».
Nicolas Lebourg Le cœur commun de tous les courants
d’extrême droite, c’est l’organicisme, l’idée d’un unitarisme de la
société la ramenant à un seul organisme vivant. Une formule d’un de ces
théoriciens d’il y a un siècle disait que le socialisme, c’est le fait
que la nation se sente former un seul corps. Donc l’économie est ici au
service de la vision du monde, ce qui d’une part implique que plus on
est radical dans son organicisme, plus on tend à vouloir un contrôle des
activités économiques et surtout financières ; d’autre part, cela
permet d’être très plastique et, comme le Front national, de pouvoir
changer plusieurs fois de ligne économique sans que les militants et les
électeurs crient à la trahison, comme cela se ferait à gauche, et de
s’installer dans le créneau en contre. Soit le reaganisme du FN quand il
y a des ministres communistes ou le Bastion social contre le
macronisme.