.

.

mardi 29 avril 2014

Le vote contestataire monte et fait peur



Le vote contestataire monte et fait peur
 
 
 Alain Salles
 
 
Les succès des partis europhobes dans les pays membres annonce une vague eurosceptique lors des élections européennes de mai prochain. Leurs sujets favoris — l’immigration, l’austérité et le rejet de Bruxelles — dominent déjà la campagne.

La percée du parti anti-euro (1) en Allemagne, la poussée (2) de l'extrême droite en Autriche, la pression (3) des europhobes de Nigel Farage sur les conservateurs britanniques, le désastre (4) électoral du parti au pouvoir aux municipales portugaises pour cause d'austérité, constituent un préambule à la campagne des élections européennes de mai 2014, qui risque d'être marquée par les groupes hostiles à l'orthodoxie bruxelloise.

Aux traditionnels votes anti-immigration et anti-Bruxelles, qui ont nourri les vagues d'euroscepticisme, lors des précédents scrutins, s'ajoute un vote (5) anti-Merkel et anti-troïka, qui prospère depuis la crise de l'euro et les plans d'austérité à répétition. Ces fronts des "antis" s'entrecroisent souvent. Les eurosceptiques sont inquiets du développement de l'immigration, tandis que l'austérité nourrit le refus d'une Europe libérale.

Alors que les partis de gouvernement sont plus préoccupés par les scrutins nationaux que par les européennes à faible participation, ces "antis" comptent capitaliser sur le scrutin (6) des 22 et 25 mai 2014 pour asseoir leur influence. Ce mouvement intervient au moment où le Parlement européen gagne (7) des pouvoirs plus importants, notamment dans le choix du président de la Commission.

 Des Européens fébriles
 
 Le président du Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP), Nigel Farage, fait des élections européennes son principal objectif pour imposer ses vues au Royaume-Uni et pour changer le rapport de force à Bruxelles. C'est aussi une priorité pour les Vrais Finlandais ou le Front national (FN), tout comme pour Beppe Grillo, en Italie, ou le Syriza, le principal parti d'opposition en Grèce. Ils espèrent cristalliser les votes "antis" qui s'expriment plus aisément dans ce scrutin. "Les européennes sont des élections traditionnellement favorables aux partis périphériques", explique le politologue Dominique Reynié. "Elles sont à la proportionnelle et l'abstention y est importante, surtout chez l'électorat modéré."

Les ingrédients du cocktail sont connus : l’immigration, la bureaucratie et l’austérité. Ils se mélangent parfois au risque de devenir explosifs. La polémique (6) en France sur les Roms montre que l'immigration – vers l'Europe comme à l'intérieur de l'Union – sera l'un des thèmes de campagne. C'est le fonds de commerce de l'extrême droite, du Danemark à la Grèce, en passant par les Pays-Bas, l'Autriche et la France.

C'est aussi un sujet volontiers adopté par les eurosceptiques du UKIP ou par le nouveau parti anti-euro Alternative pour l'Allemagne (7) (AfD). Pour une partie des Européens rendus fébriles par la crise, la libre-circulation est perçue comme une menace pour l'emploi. Le travailleur roumain ou bulgare est en train de remplacer le plombier polonais.

L'euroscepticisme profite de la crise. Aux critiques de la bureaucratie bruxelloise s'ajoute la mauvaise gestion de la tempête financière. "Depuis la crise de la dette, les pays du Sud sont persuadés que ce qui leur arrive est la faute de Berlin, tandis que les pays du Nord estiment que c'est à cause de Bruxelles qu'ils doivent donner de l'argent au Sud", explique le député du Parti populaire européen (PPE) Alain Lamassoure. Les Vrais Finlandais voient dans l'aide à la Grèce la justification de leur euroscepticisme, tout comme le Parti de la liberté de Geert Wilders aux Pays-Bas qui atteint 30 % dans les sondages.


Non à Merkel, non à la troïka
 
 
A côté de ces deux oppositions traditionnelles, la crise a fait surgir un front anti-Merkel et anti-troïka qui prospère dans l'Europe du Sud, à gauche comme à l'extrême droite. En Grèce, le Syriza et le parti populiste des Grecs indépendants entendent profiter du large rejet des mesures imposées par Bruxelles et le Fonds monétaire international (FMI) pour s'imposer à Strasbourg. En Espagne, le mouvement des Indignés a promis des listes pour le scrutin de mai.
Jusque-là, l’extrême droite et les mouvements eurosceptiques, très divisés, avaient un poids limité au Parlement européen

"Le projet européen se trouve devant un risque très grand", reconnaît Anni Podimata, vice-présidente du Parlement, élue du Parti socialiste grec (Pasok). "Le sentiment antieuropéen s'aggrave énormément. Cela doit inciter les partis à assumer leur message européen." Jusque-là, l’extrême droite et les mouvements eurosceptiques, très divisés, avaient un poids limité au Parlement européen. Les élus du FN sont non-inscrits, tandis que d'autres mouvements se retrouvent au sein du groupe Europe libertés démocratie autour de Nigel Farage et de membres de la Ligue du Nord. Le rêve du FN est de créer un groupe avec le FPÖ autrichien, qui vient de dépasser les 20 % aux législatives du 29 septembre.

"Il y aura entre un quart et un tiers des députés qui voteront "non" à tout mais cela n'empêchera pas le Parlement de fonctionner. L'entente entre le PPE et les sociaux-démocrates sera encore plus nécessaire", soutient M. Lamassoure. Les deux partis ont annoncé qu'ils feraient une campagne droite-gauche mais l'entrée de campagne des sociaux-démocrates coïncide avec la décision du SPD de participer au gouvernement Merkel.

notes


(1) http://www.presseurop.eu/fr/content/article/3663171-les-anti-euro-entrent-en-scene

(2) http://www.presseurop.eu/fr/content/news-brief/4186531-la-coalition-regresse-la-droite-croit

(3) http://www.presseurop.eu/fr/content/news-brief/4187241-les-tories-et-ukip-peuvent-passer-un-accord-selon-farage

(4) http://www.presseurop.eu/fr/content/news-brief/4186661-vent-de-tempete

(5) http://www.presseurop.eu/fr/content/article/4114051-droite-les-eurosceptiques-volent-la-vedette

(6) http://www.presseurop.eu/fr/eu2014

(7) http://www.presseurop.eu/fr/content/article/3532491-la-chambre-forte

(8) http://www.presseurop.eu/fr/content/article/4178541-une-obsession-francaise

(9) http://www.presseurop.eu/fr/content/article/4114051-droite-les-eurosceptiques-volent-la-vedette

MONSANTO CONTRE LES PEUPLES Un peu de clarté dans le marécage



MONSANTO CONTRE LES PEUPLES  Un peu de clarté dans le marécage
 
 Auran Derien
 
On se souviendra de la sentence d’Henry Kissinger : « Contrôlez le pétrole et vous contrôlerez les nations, contrôlez la nourriture et vous contrôlerez le peuple, contrôlez la monnaie et vous contrôlerez le monde. ». En contrôlant la nourriture, Monsanto veut contrôler les peuples. Le Chili comme le Mexique s’y sont opposés. Certes, quelques hirondelles ne font pas le printemps, mais une résistance commence à germer en Amérique Latine.

Monsanto, bloqué au Chili

Le gouvernement chilien a l’habitude de s’aligner sur les Etats-Unis. Derrière le coup d’Etat de Pinochet, la trahison de l’Argentine dans son conflit avec la Grande Bretagne pour les îles malouines, et l’Alliance du Pacifique, on trouve toujours la tour noire étatsunienne. La Présidente Bachelet vient cependant, sur Monsanto, de changer d’attitude (1). Le 17 mars de cette année, le gouvernement chilien a annoncé le retrait du projet connu sous la dénomination de « loi Monsanto » sur la privatisation des semences paysannes et la non adhésion à la Convention UPOV 91 sur la protection de l’obtention des végétaux.

Ce projet de loi avait été déposé au parlement en 2009 par la présidente elle-même au cours de sa précédente administration. Le mouvement Via Campesina (2) qui a éveillé la population aux dangers des OGM a permis à de nombreux hommes politiques de comprendre enfin les méfaits du pillage de la nature et le « racket » des populations à partir de droits de reproduction forgés de toutes pièces, sans aucune légitimité.

Au Mexique, Monsanto veut liquider le juge qui lui déplaît

La multinationale Monsanto, veut détruire les catégories de maïs qui poussent au Mexique, en répandant ses OGM stérilisateurs partout, de sorte qu’entre le hasard et la malveillance, tous les types de maïs soient finalement pollués, ce qui serait le pactole pour l’entreprise. Action Collective, composée de savants et de paysans, a obtenu que Monsanto ne puisse continuer la culture des grains génétiquement modifiés. La décision des juges est honorable et juste: il y a un « risque de préjudices importants pour l’environnement ».

La réaction des « monsantistes » a été de mettre en cause le juge (3). On reconnaît là une des méthodes d’un pouvoir totalitaire. Si un magistrat est indocile, on le le salit et on le remplace. C’est la situation que vient de connaître Mexico, où le juge Zaleta qui a confirmé l’interdiction des produits stérilisants Monsanto, est agressé par la firme qui a demandé, avec son impudence habituelle, de démettre le juge. Il se vérifie une fois de plus que l’investissement dans l’homme est ce qu’il y a de plus noble. le juge Jaime Manuel Marroquin Zaleta est un héros des temps modernes.

Au Vénézuela, le peuple vit mieux

Dernier exemple de rayon de soleil, le cas du Vénézuela ou l’influence de Monsanto fonctionne encore à plein rendement. Le Président Madero se flatte que, maintenant, 64% de la richesse produite soit distribuée au peuple. Il estime que depuis 1999, l’oligarchie alors en place n’a pu volé des sommes qui se chiffrent en billions et qui sont aujourd’hui distribuées au peuple Vénézuélien.

La finance mondialiste ne supporte plus que des pays réussissent leur développement en suivant une autre voie que la sienne. Pour cela aussi, la Russie est attaquée, et demain viendra le tour de la Chine si elle continue à progresser. L’Europe couchée est par contre applaudie. L’empire de la servitude est en même temps l’empire du néant. Là où passe ce pouvoir totalitaire, la stérilité s’installe…
 
Notes

Source : http://metamag.fr/metamag-1996-MONSANTO-CONTRE-LES-PEUPLES.html


(1) http://www.brujitafr.fr/article-le-chili-torpille-la-loi-monsanto-grace-aux-activistes-indigenes-et-associations-paysannes-locales-123311057.html

(2) http://viacampesina.org/fr/

(3) http://www.shiftfrequency.com/christina-sarich-monsanto-demands-removal-of-mexican-judge-over-gm-maize-ban/

La Banque centrale européenne: un problème démocratique pour l’Europe ?



La Banque centrale européenne: un problème démocratique pour l’Europe ?
 
 Clément Fontan
 
Clément Fontan a obtenu son doctorat en sciences politiques à l’IEP de Grenoble en décembre 2012. Dirigée par Sabine Saurugger, sa thèse analyse la manière dont la BCE a étendu son influence politique et ses compétences pendant la crise de la zone euro. Aujourd’hui ATER à l’IEP de Lille et au laboratoire du CERAPS, ses futurs projets de recherche portent sur la constitution d’un ordre économique européen spécifique, basé sur les politiques d’austérité.

Lors de la crise de la zone euro, la Banque Centrale Européenne (BCE) ne s’est pas contentée de répondre aux risques de déstabilisation financière ; elle a aussi étendu son influence sur la gouvernance économique des pays européens et gagné des compétences de supervision bancaire. Situation problématique au regard de l’équilibre démocratique des pouvoirs dans l’espace européen.

« Dans le cadre de notre mandat, la BCE est prête à faire tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro. Et croyez moi, cela sera suffisant ». Ces quelques mots de Mario Draghi, prononcés à Londres le 26 juillet 2012, ont été l’objet de la majorité des commentaires et des analyses sur l’action de la Banque Centrale Européenne (BCE) pendant la crise. En s’exprimant ainsi, le président de la BCE cherchait à stabiliser les taux d’intérêt des dettes souveraines et ainsi à limiter les risques de défaut sur les dettes des pays périphériques de la zone euro, ce qui menaçait l’existence même de la monnaie commune. Quelques jours après ce discours, la BCE précise cette orientation de politique monétaire en annonçant un nouvel instrument, l’Outrights Monetary Transactions (OMT), un programme d’achat potentiellement illimité des dettes souveraines sur les marchés secondaires (marchés d’échange de titre). Bien que ce programme n’ait encore jamais été activé, la menace qu’il a fait planer a permis aux États de la zone euro de se financer à moindre coût en décourageant les opérateurs de marchés de spéculer sur une montée des taux d’intérêt des dettes souveraines.

Cette annonce a provoqué deux types de réaction qui illustrent bien la ligne de crête sur laquelle la BCE a dû se maintenir pendant la crise. D’une part, certains analystes ont estimé que l’intervention de Mario Draghi avait sauvé la zone euro, le Financial Times le nommant même personnalité de l’année. D’autre part, certains économistes et dirigeants allemands comme Otmar Issing ou Jens Weidmann [1] ont durement critiqué le programme OMT car ils estimaient que la BCE dépassait le cadre de son mandat uniquement focalisé sur la stabilité des prix et alimentait des risques d’aléa moral. Ici, l’aléa moral représente les incitations des États à dépenser plus qu’ils ne devraient car les interventions potentielles de la BCE annuleraient la « discipline du marché » qui restreint l’endettement public.

Le débat public s’est ainsi été focalisé sur l’efficacité des instruments monétaires de la BCE au détriment d’une discussion de fond sur les conséquences politiques des contreparties demandées aux États membres pour ses interventions. Ainsi, comme toutes les mesures antérieures prises par la BCE pour répondre à la crise (sur lesquelles nous reviendrons plus loin), une éventuelle mise en œuvre de l’OMT serait attachée à des conditions spécifiques prenant la forme de mesures de rigueur qui ont pour but de flexibiliser le marché du travail et de réduire le déficit budgétaire par une baisse des dépenses étatiques. Ainsi, la BCE a été un des acteurs majeurs de l’imposition des politiques d’austérité dans les pays de la zone euro en difficulté financière (Grèce, Portugal, Irlande, Italie, Espagne, Chypre). Reformulons ainsi la citation de Mario Draghi en explicitant les conséquences implicites de l’intervention de la BCE : « Dans le cadre de notre mandat, la BCE est prête à faire tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro, [si vous faites ce que nous vous demandons de faire] ».

Cette influence sans précédent de la BCE sur la gouvernance économique de la zone euro pose un problème démocratique important : son indépendance du pouvoir politique ne se justifie que par la restriction de ses compétences au champ monétaire. L’incursion de la banque centrale dans le champ économique limite ainsi encore davantage l’impact du vote des citoyens sur la distribution des richesses au sein de l’espace européen. La question politique majeure qui se pose alors à l’observateur de la BCE est la suivante : Dans quelle mesure la BCE est-elle en droit de contraindre les politiques budgétaires et réglementaires — sur lesquelles elle n’a aucun mandat — au nom du bon fonctionnement de la politique monétaire et des objectifs de stabilité financière ?

Afin de répondre à cette question, il faut d’abord comprendre que la BCE est un acteur politique parmi d’autres, cherchant à défendre et promouvoir ses propres intérêts [2]. Ensuite, il s’agit d’analyser l’impact de la crise de la zone euro sur les rapports de force entre les différents acteurs de l’UEM et par là, la manière dont la BCE a géré les risques provoqués par la crise tout en exploitant les opportunités offertes.

La BCE, un acteur politique renforcé par la crise

Alors que les projets de création d’une monnaie unique européenne datent du rapport Werner de 1971, il a fallu attendre le début des années 1990 pour acter la création de la BCE avec la signature du traité de Maastricht et le 1er janvier 1998 pour qu’elle soit opérationnelle. Parmi les facteurs expliquant l’établissement de la première banque centrale supranationale au monde, le rôle joué par les idées économiques a été déterminant.

D’abord, la création de la BCE s’inscrit dans un mouvement global, qui se déroule depuis les années 1980, de délégation des compétences monétaires à des banques centrales indépendantes. Ensuite, la BCE a été pensée à partir d’un modèle de banque centrale particulier, la Bundesbank, qui était alors la plus puissante en Europe. Afin d’obtenir l’accord des banquiers centraux et des négociateurs allemands sur la création de la monnaie unique, la BCE a donc bénéficié d’un haut niveau d’indépendance corrélé à une focalisation de ses responsabilités sur l’objectif de stabilité de prix. La combinaison de ces deux éléments se comprend ainsi : en échange d’un très faible contrôle exercé par les autorités politiques, la BCE se voit confier des responsabilités restreintes, focalisées sur le contrôle de l’inflation, au détriment d’autres missions traditionnelles des banques centrales comme le soutien à la croissance, le financement des États ou la supervision bancaire.

Ce qu’il faut retenir ici est que la création et les caractéristiques de la BCE sont d’abord le résultat d’une conjonction paradigmatique particulière à un moment précis de l’histoire de l’intégration européenne. Les agents de la BCE vont alors avoir un intérêt particulier à la protection et à la diffusion de ces idées parmi les autres acteurs de l’UEM. La raison est simple, les éléments idéels qui ont participé à « faire » la BCE peuvent tout aussi bien contribuer à la défaire. Ainsi, les différents présidents de la BCE ont appelé, depuis la création de la monnaie unique, à mener des réformes structurelles destinées à flexibiliser les différents marchés des biens et du travail et à strictement respecter les règles inscrites dans le Pacte de stabilité et de croissance. Il existe aussi des raisons « matérielles » à la défense de ces principes : si les États perdent la confiance des opérateurs de marché et ne peuvent plus se refinancer leur dette auprès de ceux-ci, ils pourraient forcer la banque centrale à racheter directement leurs bons du trésor (monétisation des dettes). Cependant, avant le début de la crise financière, la BCE ne disposait pas de leviers leur permettant d’exercer de pression sur les décideurs politiques de l’UEM en faveur de l’implémentation de ces réformes ; ce moment particulier de reconfiguration des systèmes politiques va changer la donne.

Les risques et les opportunités provoquées par la crise de la zone euro

Pendant la crise, la BCE a dû faire face à un paradoxe majeur : elle devait répondre aux risques d’effondrement de la zone euro tout en prenant en compte les tensions engendrées par ses nouveaux instruments monétaires au sein du Conseil des gouverneurs [3].

À partir de mai 2010, la BCE fait face à la transformation de la crise bancaire en crise souveraine en rachetant les dettes souveraines sur les marchés secondaires afin de stabiliser leurs cours par l’instrument du Securities Market Program (SMP). Cet instrument va lui attirer les critiques des partisans du modèle conservateur de politique monétaire, incarné par la Bundesbank. En effet, par le rachat des dettes souveraines, la BCE franchit une ligne rouge que la banque centrale allemande n’avait jamais dépassée depuis les années 1970 et ravive le tabou de la monétarisation de la dette. Ainsi, en réaction au SMP, deux membres importants du Conseil des gouverneurs de la BCE démissionnent : Axel Weber, alors directeur de la Bundesbank, et Jürgen Stark, représentant de l’orthodoxie monétaire au sein du directoire. Le jour de l’annonce de la démission de ce dernier, l’euro atteint sa plus basse valeur depuis six mois et l’index couvrant 90% de la capitalisation boursière mondiale (FTSE All-world index) chute de 3,07%.

Afin de faire face à ces tensions, la BCE n’est pas resté inactive : elle a paramétré le SMP de manière à protéger sa réputation originelle, basée sur le modèle de la Bundesbank. Ce paramétrage révèle le caractère politique de l’action de la BCE pendant la crise ; elle ne s’est pas contentée de maintenir les canaux de transmission de sa politique monétaire comme elle l’a prétendu mais elle a aussi cherché à protéger son héritage institutionnel et par là, son autonomie.

En effet, son utilisation du SMP est restée très limitée, notamment en comparaison avec des programmes similaires des banques centrales américaines et anglaises, ce qui a pu nuire à son efficacité [4]. De plus, la BCE n’a rendu public que le montant hebdomadaire de ses opérations, sans préciser dans le détail la composition des bons du trésor rachetés sur les marchés secondaires. En effet, la BCE a justifié le SMP comme une opération technique destinée à rétablir le bon fonctionnement des canaux de transmission de la politique monétaire ; elle ne pouvait pas dévoiler publiquement que ses achats concernaient exclusivement les bons du trésor des pays en difficulté financière [5] (Grèce, Portugal, Irlande, Espagne, Italie). Cette révélation aurait mis en cause le principe d’unicité de sa politique monétaire (pas de différenciation selon les pays) et aurait suscité des tensions internes encore plus vives.

Cette protection de sa réputation orthodoxe a alors permis à la BCE d’exploiter la crise financière comme une fenêtre d’opportunité pour étendre son influence sur la gouvernance des politiques économiques des pays de la zone euro. Deux caractéristiques des moments de crise expliquent comment ce glissement des banquiers centraux hors de leur champ de compétences original a été possible.

D’abord, une crise financière provoque un dérèglement des situations routinières dans un système politique et augmente la valeur de certaines ressources stratégiques détenues par les acteurs. Dans le cas de la BCE, sa position d’interface entre les marchés financiers et les autorités politiques combinée à la mise sous pression des États par les opérateurs de marché va lui permettre de peser sur des décisions sur lesquelles elle ne pouvait pas avoir d’influence en temps normal.

Ensuite, les périodes de crise sont des événements uniques qui entraînent une montée de l’incertitude chez les dirigeants par rapport à leurs propres grilles de lecture économique et aux solutions à y apporter. Les agents de la BCE ont alors participé au cadrage de la crise financière comme une crise budgétaire et fiscale afin qu’elle puisse étendre son influence au-delà du domaine monétaire, de manière plus décisive qu’auparavant [6].

L’impact de la BCE sur la gouvernance économique européenne

Le moyen le plus visible par lequel les agents de la BCE ont étendu leur influence sur la gouvernance économique de la zone euro est son monopole sur les liquidités [7]. En temps normal, les capacités d’intervention des banquiers centraux sur les marchés ne sont qu’un outillage technique mais elles acquièrent une dimension politique particulière en temps de crise. En effet, quand les États et les banques commerciales n’arrivent plus à se refinancer sur les marchés, la BCE peut exercer une pression coercitive sur les dirigeants étatiques qui dépendent de son intervention pour éviter un effondrement de leur système bancaire ou une incapacité à rembourser leurs emprunteurs.

Cette pression coercitive des banquiers centraux peut s’exercer de manière officielle aussi bien qu’officieuse. D’abord, la BCE a utilisé ses instruments de rachat de titres souverains à destination des pays ayant fait une demande d’aide financière à leurs partenaires de la zone euro (Grèce, Irlande, Portugal, Chypre), conditionnée à la bonne mise en œuvre des réformes demandées en contrepartie. Dans ce cas, le contrôle des réformes demandées est exercé in situ, dans le cadre des missions de la « troïka » en collaboration avec les agents du Fond Monétaire International (FMI) et de la Commission Européenne.

Ensuite, la BCE a utilisé le SMP de manière davantage officieuse et bilatérale, notamment dans le traitement des tensions sur les dettes italiennes et espagnoles à partir d’août 2011. Dans les deux cas, les dirigeants de la BCE ont envoyé une lettre aux chefs de gouvernements en leur précisant les réformes à mettre en œuvre en contrepartie de l’achat de titres. La divulgation non prévue de la lettre à destination de Silvio Berlusconi par le Corriere Della Serra est en ce sens un document d’archive exceptionnel : les pressions coercitives officieuses à effet immédiat des banques centrales ne sont que très rarement révélées sur l’espace public. La lettre dévoile que la BCE appelle non seulement à réformer des domaines très éloignés de leurs compétences monétaires (libéralisation des services publics, réglementation du marché du travail, système de santé) mais aussi qu’elle précise que ces mesures doivent être adoptées par décret gouvernemental au détriment de la voie parlementaire.

Le contrôle de ces contreparties politiques et budgétaires par la BCE n’appartient pas seulement à l’ordre du discours. La remise en cause de certaines mesures dans la dernière phase de leur mise en œuvre en octobre 2011 par Silvio Berlusconi a ainsi participé à sa chute en novembre 2011. En effet, le 7 novembre, les taux d’intérêts associés à la dette italienne atteignent des records historiques mais ne provoquent pas l’intervention de la BCE sur les marchés secondaires. Cette retenue, voulue comme une manière de faire respecter la conditionnalité de ses achats, a été un des facteurs ayant provoqué la démission du chef de gouvernement italien le même jour. Dès l’annonce du retrait de Silvio Berlusconi, la BCE réactivait le SMP et rachetait des bons du trésor italien.

Par ailleurs, afin d’obtenir des liquidités de la part de la BCE lors de leurs opérations de refinancement, les banques commerciales déposent des titres en contreparties. Pendant la crise, la BCE a utilisé son pouvoir de définir quels titres sont acceptés lors de ces opérations pour faire pression sur la gouvernance économique européenne. L’exemple le plus significatif est celui du débat portant sur la possibilité de faire un défaut partiel sur les dettes des pays secourus financièrement. Soulevée par N. Sarkozy et A. Merckel en octobre 2010, cette option avait pour but d’alléger les coûts du remboursement de la dette grecque et des mécanismes d’aide financière supportés par les citoyens et contribuables de la zone euro en opérant une décote sur la valeur des titres détenus par les opérateurs de marchés privés. Étant donné que la BCE possédait elle-même des titres pouvant être soumis à une décote et que cette option mettait en cause la place centrale des marchés dans le fonctionnement des sociétés, elle s’est positionnée très rapidement en défaveur d’un défaut partiel sur la dette grecque. Bien que la BCE ait été le seul acteur refusant cette option, elle a su peser dans les négociations en menaçant de ne plus accepter les bons du trésor grec dans ses opérations de refinancement, ce qui aurait signifié un effondrement immédiat de l’ensemble du secteur bancaire grec et des risques importants de contagion vers les autres pays. Même si le gouvernement grec a effectué une décote importante sur la valeur de ses titres de dette souveraine, la menace de la BCE lui a permis d’obtenir deux concessions importantes : cette option est restée limitée au seul cas grec alors que les dirigeants l’envisageaient pour d’autres pays, et les titres détenus par la BCE ne sont pas concernés par la décote. En d’autres mots, dans l’exercice de leur rôle de préteur en dernier ressort, les banquiers centraux ont exercé une pression unilatérale sur l’ensemble des dirigeants de la zone euro afin de les forcer à respecter la « discipline des marchés », au détriment des coûts sociaux engendrés par le refinancement de la dette auprès des citoyens.

Au-delà de leur monopole sur les liquidités bancaires, les agents de la BCE ont aussi étendu leur influence au sein des enceintes de l’UEM de manière moins coercitive, par leur expertise sur les questions financières et leur autorité morale sur les représentants étatiques. Lors de mes recherches, j’ai pu effectuer des entretiens avec des agents du Comité Économique et Financier (CEF), une arène cruciale dans la gouvernance de l’UEM qui réunit les conseillers des ministères des finances, ainsi que des agents de la BCE et de la Commission, dont la fonction est de préparer les conseils Ecofin et Européens afférant à la gestion de la crise. Ces entretiens ont révélé que les représentants de la BCE, ici les membres du directoire siégeant au CEF, ont joué un rôle crucial, à la fois dans le timing des décisions prises par les autorités européennes pour répondre à la crise, mais aussi dans le contenu de celles-ci.

En effet, les représentants étatiques considèrent que les agents de la BCE ont un point de vue de praticien sur les marchés et que leur expertise est plus fiable que les régulateurs nationaux ou que les experts des ministères des finances. Par exemple, J.-C. Trichet a convaincu les chefs d’État de créer le Fonds Européen de Stabilité Financière [8] (FESF) en mai 2010 en les avertissant des risques de contagion de la crise grecque à l’ensemble de la zone euro. Or, du fait de la reconnaissance de cette expertise et de leur indépendance du pouvoir politique, les représentants de la BCE sont perçus par les représentants étatiques comme des acteurs neutres, ne cherchant pas le gain politique, à l’inverse des agents de la Commission Européenne. Par ailleurs, à partir du moment où la crise a été cadrée comme une crise budgétaire et fiscale, les positions passées des représentants de la BCE en faveur de l’orthodoxie budgétaire ont gagné une dimension quasi prophétique et leur ont permis de renforcer leur autorité morale au sein du CEF. La réputation orthodoxe des agents de la BCE leur a notamment permis de gagner la confiance des négociateurs allemands et de les convaincre de participer à la création du FESF, ce que les agents de la Commission ne parvenaient pas à faire. Ils ont ainsi endossé le rôle de créateur d’alliances entre les dirigeants étatiques aux intérêts opposés, rôle que la Commission Delors avait joué lors de la création de l’euro.

La centralité des représentants de la BCE dans le processus de résolution de crise explique pourquoi ils ont été perçus comme faisant partie des solutions à la crise sans en avoir été une des causes. Cependant, ces perceptions sont contestables ; un rapport de l’OCDE montre notamment que les politiques monétaires passées ont été la principale cause de la formation de bulles immobilières et par là, de la fragilisation des pays touchés par la crise [9]. Par ailleurs, l’image de neutralité associée au statut d’expert est trompeuse : la mobilisation d’arguments experts est une stratégie classique des acteurs ne disposant pas de légitimité électorale pour peser sur la prise de décision.

Pourtant, l’autorité morale de la BCE et la reconnaissance de son expertise financière ont joué un rôle central dans son acquisition des compétences de supervision financière. Débutée après la chute de Lehman Brothers, la réorganisation du système européen de supervision financière a consacré une place centrale à la BCE qui avait été privée de ces responsabilités à sa création [10]. Ce phénomène s’est d’abord observé lors de la constitution du groupe De Larosière, rassemblant huit personnalités « expertes » — en majeure partie d’anciens banquiers centraux — en charge de proposer des réformes du système européen de supervision financières en amont du processus législatif, puis lors de la création du Comité Européen de Risque Systémique, dont le président est celui de la BCE, et enfin de la création du futur Mécanisme Unique de Supervision qui déléguera la responsabilité finale de la supervision de chaque institution bancaire à la BCE en novembre 2014.

Les décideurs nationaux et les organes supranationaux avaient des motivations bien différentes pour mettre la BCE au centre de cette réforme. Pour les décideurs nationaux, la reconnaissance de l’expertise financière développée au préalable par la BCE leur permettait d’ « importer » à moindre coût cette caractéristique au sein des nouveaux organes de supervision. Pour la Commission Européenne et le Parlement Européen, l’autorité morale de la BCE envers les États a été la principale raison de leur soutien au transfert ; ils pouvaient ainsi s’assurer que les nouveaux organes supranationaux puissent avoir un impact au niveau national ce qu’une structure ad hoc aurait eu plus de difficultés à accomplir. La BCE a ainsi su jouer sur la diversité des motivations des décideurs et législateurs européens pour étendre progressivement ses compétences de supervision et devenir l’acteur le plus important dans ce domaine en Europe.

Le docteur Frankenstein et sa créature

Que retenir de cette analyse politique de l’action de la BCE pendant la crise de la zone euro ? D’abord, les perceptions et les idées des acteurs politiques ont joué un rôle central lors de la prise de décision en temps de crise. Loin de la vision idéalisée des théories de l’intégration européenne qui affirment que la délégation des politiques monétaires est un processus voulu et maîtrisé par les États, l’analyse de la gestion de la crise révèle un processus incertain où le processus de transfert de compétences et le gain d’influence de la BCE dépassent les décideurs politiques. En effet, aucun dirigeant ne pouvait imaginer lors de la création de l’euro que la BCE pourrait un jour forcer la mise en œuvre de réformes socio-économiques au sein de leurs espaces nationaux.

On peut ainsi interpréter l’évolution institutionnelle et politique de la BCE pendant la crise en se référant à l’ouvrage gothique de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne. Mû par la volonté d’améliorer le monde à travers la science, le docteur Frankenstein donne naissance à une créature, faite de morceaux de tissus humains épars, qui échappe progressivement à son contrôle et bouleverse l’existence de son créateur. De manière similaire, afin de faire face aux crises de change des années 1980 et d’éviter le retour des crises inflationnistes des années 1970, les décideurs européens ont créé la BCE sur le modèle de la Bundesbank en lui octroyant un niveau d’indépendance très élevé. Celle-ci s’est progressivement émancipée de son champ de compétences initial pendant la crise et elle bouleverse aujourd’hui l’organisation socio-économique des pays européens en imposant des politiques d’austérité strictes. Or, la qualité de la démocratie européenne dépend de la capacité d’influence des citoyens sur les choix gouvernementaux. L’intervention d’une banque centrale indépendante imposant des politiques souvent rejetées par les citoyens concernés altère le bon fonctionnement de la démocratie européenne et risque ainsi de nuire au projet d’intégration européenne de manière générale. Dans le cadre du dialogue monétaire avec le Parlement Européen, ce dernier a d’ailleurs invité la BCE à « réaliser une auto-évaluation critique portant sur tous les aspects de son activité », y compris son impact sur la gouvernance économique [11], sans disposer pour autant de leviers de pression sur celle-ci.

Enfin, le Parlement précise aussi que le gain de compétences de supervision financière devrait être corrélé à un renforcement du contrôle démocratique sur la BCE et de la transparence sur ses activités. En effet, ces nouvelles missions risquent d’accentuer la porosité déjà existante des trajectoires professionnelles entre le milieu des banques centrales et celui des institutions financières privées, ce qui augmente alors les conséquences négatives d’une éventuelle « capture » de la BCE par les intérêts privés financiers. La créature de Maastricht pourrait ainsi, si l’on ne prend pas garde, devenir malgré sa mission un nouveau vecteur des intérêts financiers privés sur l’organisation des sociétés européennes.
 
Notes

Aller plus loin

Pour en savoir plus

Mark Blyth, Austerity : the history of a dangerous idea. Oxford, Oxford University Press, 2013.

Clément Fontan, « L’art du grand écart : le modèle ordo-libéral de la BCE face à la crise », Gouvernement et Action Publique, en cours de publication, 2014.

Clément Fontan, « Frankenstein en Europe : l’impact de la BCE sur la gestion de la crise de la zone euro », Politique Européenne, No.42, pp.11-33, 2014

Frédéric Lebaron, « Quand le gardien du Temple devient le sauveur des marchés financiers »

Wolfgang Streeck et Amin Schäfer (eds.), Politics in the Age of Austerity, Hoboken, John Wiley & Sons, 2013.

Source : http://www.laviedesidees.fr/La-BCE-un-probleme-democratique.html ET

Clément Fontan, « La BCE : un problème démocratique pour l’Europe ? », La Vie des idées, 15 avril 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-BCE-un-probleme-democratique.html



[1] Issing est un économiste aux positions orthodoxes marquées et ancien membre du directoire de la Bundesbank (1990-1998) et de la BCE (1998-2006). Weidmann est le directeur de la Bundesbank depuis 2011, et à ce titre membre du Conseil des gouverneurs de la BCE.

[2] En cela, cette approche se rapproche de travaux classiques de science politique, notamment ceux appartenant aux courants néo-institutionnalistes ou du constructivisme stratégique. Les travaux de N. Jabko sur la Commission européenne peuvent notamment être signalés : Nicolas Jabko, L’Europe par le marché, histoire d’une stratégie improbable, Paris, Presses de Sciences-Po, 2009.

[3] La politique monétaire de la zone euro est gérée par une structure fédérale : le système européen des banques centrales qui réunit l’ensemble des banques centrales nationales et la BCE. Les décisions sont prises au sein du Conseil des gouverneurs, qui réunit les directeurs des banques centrales nationales et les six membres du directoire, l’organe exécutif de la BCE.

[4] Le but des programmes d’achat de titres est de convaincre les opérateurs de marchés financier de la détermination de la banque centrale à effectuer ses achats afin de décourager toute activité spéculative, voir Paul De Grauwe, « The European Central Bank as Lender of Last Resort in the Governement Bond Markets », CESifo Economic Studies,No. 59 (3), pp. 520-535, 2014.

[5] La corrélation entre les variations des taux d’intérêts des dettes souveraines et des montants hebdomadaires de titres achetés permet néanmoins aux chercheurs et aux journalistes financiers de déterminer la destination des achats de la BCE.

[6] Ce cadrage n’avait rien d’évident car les racines de la crise sont davantage à trouver dans la mauvaise gestion du risque des secteurs financier et bancaire privés que dans les dépenses étatiques incontrôlées des États. Sur ce sujet, lire l’explication très convaincante de Mark Blyth, Austerity : the history of a dangerous idea. Oxford, Oxford University Press, 2013.

[7] La BCE exerce ainsi la fonction traditionnelle des banques centrales de « préteur en dernier ressort », c’est-à-dire d’autorité supérieure aidant au refinancement des établissements bancaires exposés au manque de liquidité sur les marchés monétaires. Par extension, cette notion peut aussi s’appliquer au marché obligataire souverain.

[8] Le FESF est un mécanisme d’aide financière ad hoc capitalisé à hauteur de 500 milliards d’euros mis en place par les autorités de la zone euro en mai 2010. Il a été remplacé depuis par le Mécanisme Européen de Stabilité. Dans les deux cas, les prêts sont conditionnés à la mise en œuvre de réformes de rigueur.

[9] Rudiger Ahrend, Boris Cournède, Robert W. Price, Monetary Policy, Market Excesses and Financial Turmoil. oecd Economics Department Working Papers, n° 597, 2008.

[10] La séparation entre politique monétaire et supervision financière a été effectuée au nom de l’orthodoxie monétaire (tout autre objectif que la stabilité des prix peut nuire à celle-ci). La BCE a essayé de protéger sa réputation orthodoxe en effectuant un cloisonnement essentiellement symbolique entre ces deux activités, notamment lors des interventions du président de la BCE au Parlement Européen.

[11] La proposition de résolution du Parlement Européen sur le rapport annuel de la BCE est disponible ici.

Européennes: Marine Le Pen dépose ses listes



Européennes: Marine Le Pen dépose ses listes
La présidente du Front national Marine Le Pen a déposé ses listes pour les élections européennes, vendredi au ministère de l'Intérieur, assurant que son parti avait "la capacité d'être en tête".

La députée européenne sortante, chef de file dans le Nord-Ouest, était accompagnée de Jean-Marie Le Pen (Sud-Est), Florian Philippot (Est), Louis Aliot (Sud-Ouest), Aymeric Chauprade (Ile-de-France), Bernard Monot (Massif central-Centre), Gilles Lebreton (Ouest) et Marie-Luce Brasier-Clain (Outre-mer).

"Pour les élections européennes, nous avons la capacité d'être en tête, encore faut-il que tous les Français qui sont opposés à l'Union européenne aillent voter et n'expriment pas leur désaccord par l'abstention", a affirmé la leader frontiste.

Elle réagissait au sondage CSA paru jeudi pour BFM-TV et le groupe Nice Matin, qui place son parti en tête avec 24% des intentions de vote contre 22% pour l'UMP et 22% pour la liste PS-radicaux, dans un contexte où seuls 35% des Français se disent "tout à fait certains d'aller voter", selon le même sondage.

Elle a assuré que son parti "est en ordre de bataille, nous partons dans une campagne qui sera courte mais j'espère intense."

"Le résultat du FN sera celui qui sera entendu par les instances européennes et qui leur fera dire +il faut freiner sur la politique d'austérité+, +sur l'ouverture totale des frontières+, +sur la directive détachement des travailleurs+, parce que le FN a fait un excellent score en France" a-t-elle ajouté.
 
Notes

Source : http://www.lepoint.fr/politique/europeennes-marine-le-pen-depose-ses-listes-25-04-2014-1816187_20.php

Européennes 2014: le FN en tête avec 24% des intentions de vote




Européennes 2014: le FN en tête avec 24% des intentions de vote
SONDAGE - La participation à ces élections du 25 mai prochain s'annonce très faible, selon les résultats d'un sondage CSA pour BFMTV et Nice-Matin.

Le Front national pourrait sortir en tête des élections européennes de la fin mai, selon un sondage CSA pour BFMTV et Nice-Matin jeudi. Avec un score évalué à 24% des suffrages, le parti présidé par Marine Le Pen devance l’UMP - estimé à 22% - et le Parti socialiste, allié aux Radicaux de gauche, qui pointe à 20%. La volonté du FN de se positionner comme la troisième force politique du pays devient réelle puisqu'il séduit principalement les 25-34 ans (30%) et les 35-49 ans (34%).

L'UDI (9%), Le Front de gauche (7,5%) et Europe-Ecologie-Les-Verts (7%) se succèdent loin derrière le trio de tête. Lors des dernières élections européennes en 2009, les Verts avaient remporté un véritable succès en affichant un score de plus de 16%.

L'institut CSA précise néanmoins que seuls 63% des sondés se disent sûrs de leur choix, ce qui laisse un tiers de votants toujours indécis.

> Une participation potentiellement faible

Seuls 35% des sondés se disent "tout à fait certain" d’aller voter le 25 mai prochain, ce qui constituerait un nouveau record. En 2009, le taux de participation s'élevait à 41,31%. Dans le détail, seuls 19% des 18-24 ans se disent certains de se rendre aux urnes, contre 52% des 65 ans et plus. De manière générale, ces chiffres sont inférieurs à ceux répertoriés lors des élections municipales du mois de mars.

En examinant les réponses des sympathisants, 41% des personnes interrogées qui se disent proches du PS iront voter, 40% pour l'UMP et 38% pour le FN.

> L'influence du contexte national

François Hollande - et la politique de son gouvernement - sera-t-il sanctionné lors des élections européennes? Selon les résultats un sondage CSA pour BFMTV et Nice-Matin, le risque est grand que ce scrutin soit "nationalisé" par les votants. 39% des personnes interrogées affirment même qu'elles voteront le 25 mai aux européennes pour sanctionner l'éxécutif français.

A l'inverse, seuls 6% des sondés chercheront par leur vote à soutenir François Hollande. 
 
Notes

"Le vote FN chez les ouvriers est un vote d'adhésion"


"Le vote FN chez les ouvriers est un vote d... par Europe1fr

Albert Camus et l’ordre du monde


  
Albert Camus et l’ordre du monde
 
 Pierre Le Vigan
 
Qu’est ce qui caractérise la pensée d’Albert Camus ? L’amour du monde et le souci de l’homme. En d’autres termes, c’est l’amour du monde et le souci de la justice. Plus encore, il convient de dire : l’amour du monde et le souci d’être juste. La justice n’est en effet pas une question extérieure à l’homme, c’est une exigence qu’il incombe à chacun de porter. De là est issue la conception camusienne de la responsabilité de l’homme. Il en ressort que l’écrivain Albert Camus rejette l’historicicisme. Il y a chez Camus une double dimension : éthique, et c’est le souci d’être juste qui doit animer l’homme, et esthétique. C’est cette vision esthétique qui va retenir notre attention. C’est la vision du monde de Camus, l’ordre du monde selon Camus.

Jean-Paul Sartre et Françis Jeanson ont reproché à Camus son « incompétence philosophique ». La mesure et la limite ne font pas une philosophie, suggèrent-ils. Mais Camus est loin de se borner à l’éloge au demeurant nécessaire de la limite, de la prudence (la phronesis) et au refus de la démesure (l’hubris).

Albert Camus refuse le culte de l’histoire, il récuse « ce jouet malfaisant qui s’appelle le progrès » et en refusant le culte de l’histoire rejette « les puissances d’abstraction et de mort ». Au-delà de l’histoire et du progrès, c’est au culte de la raison qu’il refuse de sacrifier. « Je ne crois pas assez à la raison pour croire à un système », affirme-il. Camus choisit donc le monde contre l’histoire même si un jour il affirma le contraire (dans Le mythe de Sisyphe). En conséquence, il n’y a pour lui pas de violence légitime pour des raisons métaphysiques. La violence peut être nécessaire à un moment donné, rien de plus. L’histoire n’efface jamais la responsabilité humaine. Pourquoi ? Parce que c’est le monde, c’est le cosmos qui est à l’origine de tout, et non l’histoire.

Chateau



A deux reprises, Albert Camus met en exergue des paroles d’Hölderlin. Dans L’Homme révolté il est question de « la terre grave et souffrante », dans L’été Camus écrit qu’un homme est « né pour un jour limpide ». L’œuvre de Camus est d’inspiration cosmique : « le vent finit toujours par y vaincre l’histoire » (Noces). Camus retourne même la formule de Terence « rien de ce qui est humain ne m’est étranger » pour expliquer que « rien de ce qui est barbare ne nous est étranger ». Camus fait l’éloge d’une « heureuse barbarie » initiale, primordiale. C’est que les puissances du monde renferment un « être plus secret ». La pensée de Camus est inspirée par « les jeux du soleil et de la mer ». Cela nous renvoie au quadriparti (Das Geviert) de Heidegger. Il s’agit des quatre « régions » du monde : la terre, le ciel, les hommes (les mortels) et les dieux (les immortels).

Chez Camus, le soleil renvoie au ciel, la mer renvoie à la terre. Restent les hommes et les dieux. « Les soupirs conjugués de la terre et du ciel couvrent les voix des dieux et exténuent les paroles des hommes » dit à ce propos Jean François Mattéi. Quand l’histoire se fait oublier (et le monde aide à vite l’oublier), il ne reste qu’un « grand silence lourd et sans fêlure ». Il y a un jeu amoureux entre la terre et le ciel, un ballet, une symphonie, un soupir réciproque, et n’oublions pas à ce moment que Camus avait travaillé sur Plotin, chez qui le soupir est une notion centrale. On pense aussi à Rainer Maria Rilke : «  Sur le soupir de l'amie / toute la nuit se soulève, / une caresse brève / parcourt le ciel ébloui. / C'est comme si dans l'univers / une force élémentaire / redevenait la mère / de tout amour qui se perd. » (Vergers).

Albert Camus évoque souvent « la grande respiration du monde », « le chant de la terre entière », la présence physique de la terre (et il ne faut pas oublier que cela inclue la mer chez Camus, c’est-à-dire le proche, le sensible, le charnel). Camus parle encore de la « vie à goût de pierre chaude ». Chaque jour, la terre renouvelle, dans ses noces avec le ciel, le miracle du premier matin du monde. Tout est écrit dans la description de cette fenêtre que fait Camus dans L’envers et l’endroit (1938) ; c’est une fenêtre par laquelle il voit un jardin, sent la « jubilation de l’air », voit cette « joie épandue sur le monde », sent le soleil entrer dans la pièce, l’habitat de l’homme envahi par l’ivresse du monde, le « ciel mêlé de larmes et de soleil », l’homme saisi par le cosmos, écoutant la leçon du soleil. C’est l’homme et sa pitié qui reçoivent le don royal de la plénitude du monde et c’est pourquoi il faut « imaginer Sisyphe heureux » (comme l’a dit le philosophe Kuki Shuzo avant Camus). Cet embrasement du monde amène les noces de l’homme et de la terre. C’est cela qu’il faut préserver.

Chateau



Dans le quadriparti, il y a un équilibre à connaitre et à respecter. Le nazisme et, d’une manière générale, les totalitarismes ont consisté en une alliance entre les hommes et de faux dieux, des idoles en fait (la race, la société sans classe) au détriment de la terre c’est-à-dire du proche, du concret, du charnel, de l’immanent, et aussi au détriment du ciel, c’est-à-dire du transcendant. C’est pourquoi Camus ne choisit pas l’histoire contre le totalitarisme, c’est-à-dire une histoire contre une autre ; il choisit la justice comme figure humaine de la terre. « J’ai choisi la justice au contraire pour rester fidèle à la terre. » écrit-il dans Lettres à un ami allemand.

Ciel et terre, l’un n’est pas concevable sans l’autre, la terre se tourne vers le ciel, le ciel se penche sur la terre. Les noces du ciel et de la terre orchestrent celles de tout le quadriparti, c’est à dire incluent les vivants mortels que sont les hommes et les vivants immortels que sont les dieux. Ce sont ce que René Char appelle les « noces de la grenade cosmique ».

Chez Camus, cet ensemble prend une tournure particulière. Le ciel, c’est le père, ce père que Camus n’a pas connu et qui reste donc pour lui un silence, une énigme, tandis que la terre, c’est sa mère, et c’est la mer, l’élément liquide aussi, la mer dans laquelle on se baigne, et la mer d’où vient la vie. Ciel et terre, cela veut dire père et mère : le père de Camus était mort et sa mère, illettrée, ne savait déchiffrer les signes des hommes.

Chateau



Les dieux, quant à eux, font signe mais ne disent rien et bien fol est celui qui croit savoir quel message ils délivreraient s’il leur convenait d’en signifier un. Pour Camus, comme pour Hölderlin, nous ne venons pas du ciel, la terre est « le pays natal » et c’est le but : « ce que tu cherches cela est proche et vient déjà à ta rencontre. » dit Hölderlin.

Où habitent les hommes et les dieux ? Dans l’entre-deux entre le ciel et la terre. L’Ouvert, c’est justement ce qui permet d’accueillir hommes et dieux, gestes des hommes et signes des dieux. Notre patrie est là, terre et ciel, terre sous le ciel, terre grande ouverte vers le ciel, « au milieu des astres impersonnels », écrit René Char, si souvent proche de Camus.

Mais voilà que risque de s’éteindre le chant nuptial du ciel, nous dit Camus, cette grande danse du quadriparti. Voici que s’absentent les dieux, et voici que les hommes oublient d’être au monde. Voici que l’homme, à sa fenêtre, ne découvre plus que sa propre image. Que sont les gestes des hommes sans signes divins ? Ces gestes ne peuplent plus l’Ouvert du sacré. Les dieux ne font plus lien entre le ciel et la terre. La terre ne fait alors plus signe vers le ciel. Aux hommes, la terre ne parle plus. Il ne reste que les grands « cris de pierre ».

Or, quand plus rien ne fait signe, c’est alors que les gestes deviennent insensés, c’est le meurtre gratuit de l’Arabe par Meursault dans L’étranger (en ce sens, qui est Meursault ? Celui qui ne triche pas, celui qui déchire le voile social. Il refuse les facilités sociales qui trouvent trop facilement un sens au monde), alors, ce sont les totalitarismes sanglants, alors, maintenant, c’est le totalitarisme liquide de notre époque, c’est le rêve insensé d’une plasticité totale de l’homme et l’idéologie « pourtoussiste » (mariage pour tous, procréation pour tous, choix de son sexe pour tous), comme si de petites gesticulations humaines pouvaient remplacer le grand murmure du monde. Nous sommes maintenant loin de Friedrich Hölderlin qui disait dans La mort d’Empédocle : « Et ouvertement je vouai mon coeur à la terre grave et souffrante, et souvent, dans la nuit sacrée, je lui promis de l’aimer fidèlement jusqu’à la mort, sans peur, avec son lourd fardeau de fatalité, et de ne mépriser aucune de ses énigmes. Ainsi, je me liai à elle d’un lien mortel. »

Chateau



Oui, la beauté, c’est-à-dire en un sens la vérité de l’amour, a déserté le monde, mais nous savons une chose, elle est aussi réelle que le monde lui-même, nous ne savons pas si elle « sauvera le monde » mais nous savons que le monde ne se sauvera pas sans elle.

Conférence au Cercle George Orwell, 9 avril 2014.

Livre : La Révolution conservatrice allemande ...



Livre : La Révolution conservatrice allemande ...
 Robert Steuckers
 
Les éditions du Lore ont publié début avril un recueil de Robert Steuckers intitulé La Révolution conservatrice allemande - Biographie de ses principaux acteurs et textes choisis. Figure de ce qu'il est convenu d'appeler la Nouvelle Droite, Robert Steuckers a, à côté de ses activités de traducteur, animé plusieurs revues de qualité comme Orientations et Vouloir , et est un de ceux qui, avec Louis Dupeux, Giorgio Locchi, Thierry Mudry et Edouard Rix, a le plus contribué à faire connaître dans l'aire francophone cette galaxie d'auteurs, de groupes et de revues, actifs dans l'Allemagne de Weimar, qu'Armin Mohler a englobé sous l'appellation de Révolution conservatrice. Un ouvrage indispensable, et depuis longtemps attendu ! ...


L'ouvrage est disponible sur le site des éditions du Lore :

http://www.ladiffusiondulore.fr/26-editions-du-lore


Chateau




"Si la vulgate considère la Révolution conservatrice allemande comme un « laboratoire d’idées », il n’en demeure pas moins que cette dernière représente une extraordinaire aventure métapolitique qui inspire encore beaucoup d’idéologues, de philosophes et d’artistes aujourd’hui à travers le monde.
L’une de ses grandes figures, Arthur Moeller van den Bruck, proposa en son temps de penser un système politique qui succéderait au IIe Reich bismarko-wilhelminien au-delà des clivages gauche/droite, où les oppositions entre socialisme et nationalisme seraient sublimées en une synthèse nouvelle.
Dans ce recueil de grande densité, Robert Steuckers (ex-G.R.E.C.E, Vouloir, Synergies Européennes) a regroupé la majorité de ses textes sur le sujet. Le lecteur y découvrira notamment les conférences pointues données par l’auteur entre 1994 et 2013 ainsi que diverses notices biographiques d’acteurs, illustres et moins connus, de la Révolution conservatrice allemande."

Hommage : Gabriel García Márquez dans son labyrinthe


 
Hommage : Gabriel García Márquez dans son labyrinthe
 Albert Bensoussan
 
Albert Bensoussan, traducteur de Gabriel García Márquez, rend hommage à l'auteur de Cent ans de solitude.

S'il est vrai que tout romancier véritable, depuis Balzac, fait concurrence à l'état civil en inventant un univers, en démiurge tyrannique, en père capricieux ou sadique de personnages à sa merci, en déicide supplantant tout autre divinité, Gabriel García Márquez, fasciné par l'absolu de l'écriture et la toute-puissance du verbe, en modelant dans le tohu-bohu génésiaque Cent ans de solitude, s'est voulu Créateur, en majuscule et en majesté, maître souverain d'un monde inscrit dans l'Histoire.

Au commencement, donc, était Macondo, bourg mythique où se déroule la chronique de la famille Buendía selon la prédiction rédigée en sanscrit sur d'obscurs parchemins par le prophète gitan Melquíades. À la fin des temps reste l'écrit où est consignée la malédiction d'une lignée "condamnée à cent ans de solitude", depuis l'union incestueuse de José Arcadio avec Úrsula et le meurtre originel de Prudencio qui va entraîner l'exode de la famille, jusqu'à la naissance, cent ans plus tard, d'un enfant à queue de cochon, entraînant l'extinction définitive des Buendía et le tarissement de Macondo, en une boucle de temps circulaire, serpent qui se mord la queue et siècle accompli.

Le livre n'est que le récit d'une prophétie qui se révèle progressivement, et de ce fait il nous est présenté avec le recul d'une chose récrite ou transcrite. Tout passe, en effet, par le prisme d'une écriture qui est celle de l'auteur, d'une parole épico-lyrique, grandiose et parodique, excessive et fleurie, à la fois hyperbolique et simple, charmante et fascinante, terrifiante parfois, comme peut l'être le langage d'un conteur de village qui impose à la conscience stupéfaite de son auditoire - ici de son lecteur - des contes de fée, des récits légendaires et des histoires fantastiques. Semblables, certes, à celles que racontait sa grand-mère galicienne au petit Gabo (ainsi qu'on appelle familièrement le grand Gabriel). De là une hauteur du récit qui ne se situe ni au ras des marigots colombiens ni dans l'éther de quelque cordillère ni dans les lagunes troubles d'une selva enchantée, mais très exactement au niveau de la lévitation chère au père Nicanor, le besogneux curé de Macondo qui, à chaque "tasse de chocolat bien crémeux et fumant" s'élève de douze centimètres au-dessus du sol, sous les regards émerveillés de ceux qui vivent dans la soif des miracles.

Parole épique que celle d'un scribe dont l'œil suivrait de droite à gauche les cryptogrammes de la Genèse hébraïque et la lèvre balbutierait les boustrophédons ulysséens. À la hardiesse aventureuse de José Arcadio, à son aura de découvreur et de déchiffreur, répondent les grands moments cataclysmiques du Livre sacré : Exode, Genèse, Déluge, Apocalypse... On peut parler d'Adam et de premier homme à propos du fondateur de Macondo; García Márquez le présente, en effet, comme "une sorte de patriarche qui donnait des directives pour les semailles, des conseils pour élever les enfants et les animaux, collaborait avec chacun, jusque dans les travaux manuels, pour la bonne marche de la communauté", celle qu'il a fondée après la fuite de Riohacha, le lieu de la naissance. Une fuite après la faute, comme Adam chassé du jardin d'Éden? Plutôt comme Caïn après le premier meurtre de l'histoire.

On trouve, en effet, au départ la malédiction de la consanguinité, tare biblique s'il en fût : la tante Úrsula mariée à l'oncle de José Arcadio - les deux êtres primordiaux de cette histoire - a eu un enfant à queue de cochon, fruit de l'inceste consommé. Mais Úrsula et José Arcadio, bien que cousins germains et malgré le précédent, se marieront tout en redoutant que "ces deux rameaux parfaitement sains de deux lignées séculairement entrecroisées ne connaissent la honte d'engendrer des iguanes" (à quoi est prédisposée, peut-être, Úrsula dont le patronyme est justement Iguarán). C'est cette crainte, ce tabou si essentiel, selon Lévi-Strauss, à nos sociétés issues des communautés tribales primitives et endogamiques, qui amène l'épouse à se refuser à son mari, au moyen d'un pantalon de grosse toile qui vaudra toutes les ceintures de chasteté; or, la moquerie de Prudencio sur la virilité inopérante de José Arcadio conduit ce dernier, dans un accès de violente colère et un réflexe machiste, à le tuer. Voilà donc le couple maudit fuyant Riohacha, craignant la main du sort et fondant une cité à l'écart, loin de tout, coupée des autres hommes, dans l'innocence d'un rêve prophétique. Sur cette nouvelle terre, tout sera à créer et l'auteur nous fait vivre le déchiffrement des premiers jours du monde, car, dit-il, "beaucoup de choses n'avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt". Voilà, donc, l'humaine condition installée dans l'Histoire et sa contingence, dans le devenir et le cyclique, et ce pour une durée d'un siècle.
Comme dans la tragédie grecque, on sait d'emblée que la mort réunira tous les protagonistes et que la malédiction s'accomplira au dernier acte, même si ce peloton d'exécution qui, en ouverture du roman, déclenche chez Aureliano Buendía - le fils du couple maudit - la montée des souvenirs et le déroulement du récit, sera, par une pirouette de l'auteur (n'est-il pas, en dernière instance, Dieu le Père?), désarmé. Le colonel Buendía, au bout du compte, dans le désespoir de sa défaite, après avoir arpenté le "désert désolé de la gloire", se fera justice lui-même, s'exécutant en lieu et place du peloton, mais finalement il se ratera et accèdera de la sorte à une vieillesse de naufrage aussi infinie que sa solitude.

"Bien des années plus tard..." , cette phrase leitmotiv constitue l'ouverture du roman, et voilà la parole déroulée, l'histoire dévoilée en un saut chronologique, un tour de passe-passe avec le temps qui nous impose le passé après le présent et le lendemain bien avant l'hier, qui suscite mort et résurrection en une paraphrase subtile de l'éternité qui n'est, tout compte fait, qu'acceptation de la précarité et de la contingence, affirmation à l'échelle de la misérable humanité d'un temps inscrit dans l'accomplissement du siècle. José Arcadio voudra-t-il en contrarier le cours, s'enfermer avec le devin Melquíades dans son atelier d'alchimiste, s'activant autour de l'athanor, dans les vapeurs du mercure, en quête de la pierre philosophale, ou s'appliquant à inventer des nouveaux rouages pour de multiples horloges et stoppant malencontreusement le défilement des jours? Il en perdra son âme et sa raison, ligoté au châtaignier du patio pour le restant de ses jours, vieillissant sous la pluie, le visage brûlé de soleil, "hurlant comme un possédé dans une langue pompeuse" qui s'avère être un latin que seul l'altier prêtre Nicanor saura comprendre dans le délire scolastique. Grandie dans une odeur de soufre et de miasmes méphitiques, Macondo connaît une familiarité avec la mort telle qu'elle culminera, en une stupéfiante scène d'anthologie : la disparition d'Amaranta, programmant son décès, brodant son linceul, avertissant tout le village que, estafette des abîmes, elle portera le "courrier de la mort" dans l'au-delà, puis se calant dans son cercueil pour l'ultime voyage...

Or c'est bien là, dans ce temps inscrit, en ce lieu donné, que Gabriel García Márquez délimite l'espace de son imaginaire, dans le secret des destinées et la fable d'une humanité grandiose et misérable, avec son cortège de guerres civiles, de révoltes à la pelle, de meurtres et d'abdications. L'espace de Macondo est à la démesure de son auteur, don du ciel apparu en songe. Macondo qui, dans la réalité colombienne, fut, en fait, le nom d'une bananeraie près de l'Aracataca qui vit naître le petit Gabo (bourg devenu à partir de 1982, dans l'admiration emphatique de ses habitants pour leur jeune prix Nobel, "capitale mondiale de la littérature"!), apparaît ici sous la forme d'une édification prophétique qui éclaire la fuite biblique de José Arcadio Buendía, une promesse de terre à défaut de terre promise. C'est là, après l'Exode et la Genèse d'un monde qui est constamment à réinventer et où des petits papiers rappellent aux hommes oublieux le nom des choses -"table, chaise, horloge, porte, mur, lit, casserole" -, que s'accomplira la destinée de cette lignée condamnée des Buendía, un peu comme dans le livre biblique des Nombres où les listes d'engendrement défilent avec toujours les mêmes prénoms transmis de père en fils et de mère en fille. Le bourg de Macondo, de sa naissance à sa mort, de sa Genèse à son Apocalypse, est à l'image de la vie humaine : enfance, maturité, vieillesse et mort, et aussi à l'image de l'histoire des hommes. Au territoire merveilleux de l'enfance succède la litanie des guerres et des amours de la maturité, pour s'achever sur la déchéance et la décrépitude - un des vecteurs majeurs de l'œuvre du romancier - d'un vieux monde (un comble pour celui qui fut appelé le Nouveau Monde!). Plus largement, c'est aussi un microcosme de l'Amérique latine avec son cortège de guerres civiles - ces incessants affrontements entre libéraux et conservateurs - , de violence ou sexuelle ou martiale, et plus encore, un microcosme de la Colombie dans son histoire récente ou ancienne, depuis l'armure du premier conquérant symboliquement trouvée par José Arcadio dans son errance initiale, jusqu'à l'hydre tentaculaire du capitalisme nord-américain en son emprise : la compagnie bananière (The United Fruit Company). La répression d'une grève qui fait trois mille morts tient lieu dans ce récit de tous les commentaires politiques. García Márquez y a tout mis de son expérience, de sa sensibilité, de sa meurtrissure colombiennes, et la réalité la plus concrète de cet univers latino-américain n'est jamais absente d'un livre, au demeurant, fabuleux.

Oui, l'émerveillement est partout dans ce monde que le romancier crée avec un esprit étonnamment frais et naïf. Non pas d'une naïveté fabriquée (qui sera inévitablement celle de ses nombreux imitateurs) ni d'une fraîcheur d'emprunt, mais vraiment si perceptible qu'on dirait parfois le récit d'un de ces pauvres conteurs de village, riches de toutes les mémoires collectives de leur peuple. García Márquez incarne à la perfection ce gran lengua (le "Grand diseur", dans la traduction de Claude Couffon) cher à Miguel Ángel Asturias, cet Homme qui parle magiquement recréé par son ex-complice Mario Vargas Llosa : porte-parole des communautés indiennes, voix prophétique qui rassemble la collectivité et lui renvoie son propre visage. Le premier émerveillement naît d'un aimant géant que les Gitans - seul lien de Macondo avec le reste de l'univers - exhibent lors d'une première visite, traînant derrière chaudrons, poêles, tenailles et chaufferettes, mettant à la torture les vis et les clous de toutes les poutres en bois. Avec les Gitans et leur chef, le mage Melquíades, c'est d'étonnement en étonnement, d'émerveillement en émerveillement que vont les habitants de Macondo, jusqu'à cette culmination de l'inouï, ce bloc de glace "renfermant une infinité d'aiguilles sur lesquelles venaient exploser en étoiles multicolores les clartés du couchant" et que José Arcadio, fasciné, qualifie de "grande invention de notre époque" en y portant une main brûlante "comme un témoin prête serment sur les Saintes Écritures". Oui, d'emblée, nous sommes dans l'univers du magique et du sacré - là même où sont naturellement les enfants - , et le récit ne cessera de se peupler de prédictions, de malédictions, de signes prémonitoires et de présences maléfiques. Dès lors, qui peut s'étonner de voir le fantôme de Prudencio se promener nuitamment dans la maison d'Úrsula et chercher un peu d'eau pour soulager la blessure au flanc que lui a faite la lance irritée de José Arcadio? Comment s'étonner que ce dernier le retrouve, chenu, gris et ratatiné, bien après la mort de Melquíades qui a inscrit son point noir dans la géographie de Macondo, découvrant ainsi jusqu'à l'ébahissement que les morts aussi continuent de vieillir? Qui s'étonne vraiment de la lévitation du curé de Macondo à chaque gorgée d'un chocolat réconfortant? Pas plus que de l'envol de Remedios-la-belle accrochée à son drap et quittant le monde de Macondo à la façon du prophète Élie emporté au ciel sur son char de feu. Pas plus que les Gitans ne surprennent en se promenant sur un tapis volant tout droit échappé des Mille et Une Nuits, qui est, avec la Bible, l'Odyssée et Gargantua, l'un des quatre piliers de la sagesse marquézienne. Tandis qu'un morceau de glace renvoyant la lumière ou un bout de fer attirant à lui les chevilles de maisons, voilà de vrais motifs d'émerveillement. Mais qu'est-ce que l'émerveillement après tout? L'éblouissement devant la nouveauté, la faculté d'admirer un rien, ainsi qu'un enfant dédaigne son train électrique ou son bateau télécommandé, tous jouets sophistiqués, pour aller traîner un carton de chaussures accroché à une ficelle.
La fantaisie fabuleuse de l'auteur l'amène à évoquer en parfaite contemporanéité le corsaire Francis Drake, le Duc de Malborough, tel personnage du romancier mexicain Carlos Fuentes - l'inoubliable Artemio Cruz - ou le Victor Hugues d'Alejo Carpentier dans Le siècle des lumières, voire la Grande Mémé dont l'un de ses premiers récits, nous le verrons plus loin, narre les grandioses funérailles; ou encore le mythique Juif Errant peuplant de son odeur de soufre les rues de Macondo. S'il est vrai que le colonel Gerineldo Márquez, compagnon d'Aureliano Buendía, inscrit dans la mémoire de Macondo le patronyme de son auteur, le clin d'œil le plus pertinent est l'intrusion d'un certain Gabriel qui, gagnant la France en emportant en poche les œuvres complètes de Rabelais, vit à Paris dans cette chambre "sentant le chou bouilli où allait mourir Rocamadour"; si cette chambre et ce personnage existent bien littérairement parlant, c'est dans la Marelle, de Julio Cortázar, que nous les trouvons, et, bien sûr, le Gabriel en question n'est autre que le romancier qui joue ici à traverser sa propre fiction.

Espace fabuleux, fantastique, littéraire, mythique ou ironique, peuplé de colosses dignes de Rabelais, d'incroyables géniteurs et goinfreurs comme cet Aureliano le Second défiant l'Éléphante, une femme de poids, à un banquet mémorable et pantagruélique, jusqu'à l'apoplexie. Macondo est, en quelque sorte, le fourre-tout de l'imaginaire de son auteur en un bruissant désordre. Il représente la totalité de sa créativité, de son esprit pensant, rêvant et écrivant. Mais s'il faut chercher la présence du Créateur dans ce livre, s'impose alors celle du mage Melquíades à la barbe broussailleuse qui meurt et qui ne meurt pas, lui qui continue à hanter la "chambre de Melquíades" chez les Buendía, où se trouvent les manuscrits de parchemin dont le sanscrit est douloureusement déchiffré par l'ultime Aureliano au crépuscule de la destruction finale. C'est Melquíades qui, en prophétisant toute l'histoire de cette famille et intervenant à l'aube de la fondation de Macondo, tire en fait les fils; il est le penseur, le voyant, le rêveur tout-puissant de cette fiction et aussi le scribe qui transcrit le récit de la vie et la mort de la cité mythique.

Lorsqu'au dernier acte, après bien des prouesses sexuelles où le frère couche avec sa sœur, le fils avec sa mère, le neveu avec sa tante dans une consanguinité enfin retrouvée, l'ultime couple engendre l'enfant à queue de cochon annoncé et redouté dès l'union primordiale de José Arcadio et d'Úrsula, nouveau-né aussitôt victime du fléau des fourmis rouges, lorsqu' Amaranta Úrsula, l'ultime femme meurt en couches et qu'Aureliano lit sa propre mort dans les lignes de la main de Melquíades, le feu de Sodome et Gomorrhe peut enfin s'abattre sur Macondo et l'Apocalypse se consommer. Le monde est mort. L'espace se transforme en temps éternellement recommencé et qui se referme sur un siècle d'isolement et de solitude. Dans le grand vide cosmique créé après ce déchaînement tumultueux d'humanité par Celui qui, après tout, "avait toute l'éternité pour se reposer", gravite désormais le petit monde de Macondo, avec tous ses morts-vivants et les générations des Buendía, rayonnant jusqu'à la fin des temps de la lumière des mythes.
 
Notes

Parution : Au-delà des vents du nord



Parution : Au-delà des vents du nord
Stéphane François, Au-delà des Vents du Nord. L’extrême droite française, le pôle Nord et les Indo-Européens, Presses Universitaires de Lyon, Lyon, 2014, 320p.

Présentation de l’éditeur : Depuis les années 1960 se synthétise, notamment autour de la Nouvelle Droite, du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE) et de figures comme celle d’Alain de Benoist, une pensée qui imprègne toute l’extrême droite occidentale.

Elle est à la fois l’héritière des thèses de Gobineau, de Günther et du nazisme, et le résultat d’un effort pour s’en affranchir : une pensée racialiste et raciste, mais selon des principes culturels plutôt que biologiques ; un discours anticapitaliste, anti-occidental, antichrétien, mais sur fond d’un différentialisme pris chez Lévi-Strauss.

Dans cette nébuleuse où les trajectoires sont diverses, il y a un point de fuite : le mythe nordique. Stéphane François propose ici une lecture des sources et des formes de cette littérature d’extrême droite qui a inventé ou réinventé une anthropologie politique et archéologique des Indo-Européens, détournant notamment les travaux de Dumézil et se donnant pour berceau le pôle Nord : une anthropologie s’inscrivant dans la vieille tradition aryaniste, héritage pseudo-scientifique de l’Occident du XIXe siècle.