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samedi 22 octobre 2016

Frédéric Encel : « Quand la patrie est en danger, il faut d’autant plus se battre »

A l’occasion de la sortie de Géopolitique de la nation France, Frédéric Encel a accordé un entretien fleuve au FigaroVox. Pour le géopolitologue, face à une nation en guerre avec l’islamisme, il est urgent de répondre à la question : que faire ?



Docteur en Géopolitique de l’Université Paris-VIII, habilité à diriger des recherches, Frédéric Encel est maître de conférences à Sciences Po Paris. Il a reçu le Grand Prix 2015 de la Société de Géographie pour son ouvrage Géopolitique du printemps arabe(éd. PUF, 2014). Avec le géographe Yves Lacoste, il vient de publier Géopolitique de la nation France (éd. PUF, 2016). 

Dans votre essai publié à quatre mains avec le géographe Yves Lacoste, vous expliquez avoir écrit cet ouvrage en «patriote français très attaché à la nation France». C’est rare qu’un intellectuel et universitaire s’exprime ainsi. La patrie est-elle en danger pour que vous preniez, non les armes, mais la plume ?

Oui, il existe en effet une sorte de complexe dans de nombreux milieux universitaires, notamment en sciences humaines, à exprimer son patriotisme, même humaniste et s’inscrivant dans une démarche intellectuelle comme c’est le cas pour nous. Ce phénomène, qui prend parfois la forme d’un véritable rejet, s’explique, ici, par un prétendu académisme qui interdirait au chercheur d’enfreindre la sacro-sainte objectivité, là, par refus idéologique de l’idée même de patrie ou de nation ; dans le premier cas, on confond objectivité et honnêteté intellectuelle, et dans le second cas nation et nationalisme! Or j’ai toujours affirmé et assumé que la dimension intrinsèquement universelle de l’institution universitaire pouvait parfaitement s’accorder avec un sentiment d’appartenance culturelle et, surtout, avec la défense de principes et de valeurs précisément universels. Et, en l’espèce, certains d’entre eux comme la valorisation de la culture, l’égalité hommes-femmes ou encore l’accès au savoir pour tous, sont précisément portés aux nues par notre nation et en principe défendus par notre République.
Et pour répondre à votre deuxième question, oui, Yves Lacoste et moi considérons que cette représentation collective, très ancrée et précieuse qu’est la nation, se trouve menacée. Un projet politique, l’islamisme, tente concrètement de la détruire, de l’intérieur s’agissant des soi-disant «modérés» tels les Frères musulmans et autres salafistes, de l’extérieur avec le djihadisme militarisé de l’État islamique (Daesh). Les islamistes, hélas soutenus par leurs «idiots-utiles» trotskystes, tiers-mondistes ou simplement naïfs, haïssent notre modèle de société laïque, légalement égalitaire, intégratrice de centaines de milliers de citoyens – et de citoyennes – de culture ou de confession musulmane et résolument attachés à la France, bien plus que sa politique moyen-orientale. Hélas, une partie des courants de pensée en France, à gauche en particulier, a abandonné ces dernières décennies l’idée de Nation ; elle constitue pourtant un legs et un rempart essentiels dans les combats à venir.

Justement, pour poser la question-titre d’Ernest Renan, qu’est-ce qu’une nation ? En France, la nation n’a-t-elle pas tendance à se confondre avec la République ?

Conceptuellement, ce sont deux réalités très différentes: la nation est une représentation – au sens lacosien du terme, c’est-à-dire une perception collective et identitaire fondée sur des «temps longs» chers à Fernand Braudel – tandis qu’une république est une institution. On a d’un côté une idée, de l’autre un cadre. Cela dit, en France, où l’État est extrêmement ancien qui a contribué à créer la nation, république et nation se sont sans cesse davantage conjugués à partir de la Révolution. À Valmy en 1792, à la tête de l’armée révolutionnaire de la toute jeune République, le général Kellermann galvanise ses soldats par un sans précédent «Vive la nation!». Puis tout au long du XIXè siècle, la volonté républicaine progresse au détriment des empires (éphémères) et des deux derniers épisodes monarchiques finissant piteusement. La IIIè République, celle des Jules, de la loi sur la laïcité de 1905, du grand récit national et des hussards noirs, se confondra alors effectivement avec la nation, en dépassant en principe les anciennes appartenances et allégeances régionales (le pays ancien), sociales et religieuses.
Vous noterez qu’au XXè siècle, même en 1940 où elle ne fut subjuguée que par la force matérielle et stratégique des Allemands puis trahie par Philippe Pétain, la République n’aura plus jamais été contestée sérieusement par les Français, pas davantage du reste que leur volonté collective – leur… «plébiscite de tous les jours» pour citer après vous Ernest Renan! – d’incarner une nation. C’est cette conjugaison globalement harmonieuse qui est aujourd’hui sérieusement menacée.

D’aucuns expliquent que le nationalisme a tué la nation au profit d’un idéal post-nationale dont l’Union européenne est le modèle. Cet idéal a-t-il aujourd’hui vécu ?

Incontestablement, le nationalisme a dévoyé l’idée de nation, laid de ses chauvinisme, impérialisme, exclusivisme… Mais presque tous les isme, si caractéristiques des XIXè et XXè siècle et qui furent autant d’idéologies soit proactives, soit agressives, ont porté préjudice à de belles idées originelles. Mais pourquoi jeter le bébé avec l’eau du bain? Je rappelle qu’un Jean Jaurès, humaniste de gauche s’il en fut, écrivit en 1911 un traité de stratégie militaire en préambule duquel il défendit la nation, dans son acception bien entendu fraternelle, égalitaire, sociale, ouverte et inclusive. Et un Léon Blum, un Pierre Mendès-France et encore aujourd’hui un Manuel Valls défendent mordicus cette représentation collective généreuse avec la même force. Or ils sont de gauche. C’est après la Première Guerre mondiale que sa frange marxiste, puis tiers-mondiste et libertaire des années 1960-70, abandonne la nation au profit de la droite, et, en effet, de l’extrême droite. Eh bien Lacoste et moi affirmons que la nation appartient à tous ceux qui, citoyens français, s’en sentent proches, et certainement pas à un courant ni à un parti politique particulier. Ses symboles, mots, valeurs et grandes figures appartiennent à tous ; de ce point de vue, l’immense et sublime manifestation du 11 janvier 2015, après le massacre de Charlie et de l’Hypercacher, aura sans doute marqué un tournant.

Ensuite, ce que vous appelez le «post-national» a-t-il l’Europe pour modèle ?

Parfois, pour les tenants d’un fédéralisme européen, oui. Mais une forme de citoyenneté universelle et sans frontière prévaut aussi comme réalité supra-nationale. Je considère pour ma part qu’on peut parfaitement être favorable à l’Union européenne et rester attaché à la nation France. À titre personnel, j’ai voté à deux reprises, en 1992 et 2005, respectivement en faveur de Maastricht puis du Traité constitutionnel. Je pense en revanche que les principales prérogatives régaliennes, celles qui assurent la souveraineté des États, doivent pour l’essentiel demeurer entre leurs mains. Dans notre livre, je déplore cette désaffection profonde pour l’Europe ; je la déplore mais en prends acte. À la fin des fins, si l’Europe devait se détricoter – au moins politiquement et sachant que, de toute façon, elle n’a jamais constitué une entité géopolitique cohérente faute de volontés populaires dans la plupart des pays qui la composent – resterait en France l’État républicain et, j’insiste, l’idée intégratrice de nation.

Vous expliquez que la France est aujourd’hui victime d’une agression tant extérieure qu’intérieure ? Emploieriez-vous le terme de «guerre» pour la première et donc de «guerre civile» pour la seconde ?

Guerre, oui, sans conteste. Vous savez, ce n’est pas parce qu’on rejette une réalité qu’elle n’existe pas. D’une part, l’État islamique et, au-delà, quantité de groupes islamistes radicaux nous l’ont dûment déclarée et nous la mènent sur notre sol avec détermination et cruauté, d’autre part le fait que cette guerre nous soit imposée sur un mode terroriste – avec donc assassinats aveugles de civils amplement diffusés – plutôt que de manière plus conventionnelle, n’enlève rien à la réalité du conflit. De ce point de vue, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian était parfaitement dans son droit en invoquant l’an passé, pour justifier les frappes aériennes contre Daesh en Syrie, l’article 51 du chapitre VII de la Charte des Nations unies, lequel autorise explicitement le recours à la légitime défense.
Guerre civile, en revanche, je ne dirais pas cela pour ce qui concerne à l’heure actuelle la situation interne. J’ai travaillé sur des guerres civiles, au Proche-Orient, dans le Caucase et en Afrique subsaharienne, et je puis vous affirmer qu’on en est encore loin. Cela dit, les islamistes jouent cette carte, tentent de nous piéger et, en effet, de créer les conditions d’une guerre civile en France. À ce jour, seul un nombre très restreint de jeunes musulmans (et de convertis) ont suivi cette politique du pire, et en outre le sang-froid, la maturité civique et la confiance en l’État du peuple français après la vague d’attentats de 2015-16 ont été simplement remarquables. C’est aussi ça la force d’une nation républicaine…

L’islamisme est l’ennemi, dîtes-vous. Vous expliquez que celui-ci hait les nations car celles-ci définissent des frontières, alors que l’islamisme défend l’oumma. Ce sans-frontiérisme islamiste rejoint-il celui d’une certaine gauche ?

Du moins existe-t-il en effet une sorte d’internationalisme dans les deux cas, avec rejet catégorique des frontières nationales et jusqu’au principe même de nation voir d’État. Sauf que l’extrême gauche, en principe, lutte pour le bien de l’humanité et des plus humbles dans ce monde. Les islamistes radicaux, eux, luttent pour favoriser (ceux qu’ils perçoivent comme) les vrais musulmans contre les koufar, les renégats, et pour imposer à l’ensemble de l’humanité un système obscurantiste et totalitaire avec garantie d’atteindre le paradis dans l’au-delà. La nuance est de taille…

Vous critiquez la victimisation des islamistes qui accusent l’interventionnisme occidental. En tant que défenseur de la nation «France», ne considérez-vous pas qu’une certaine forme d’impérialisme américain est effectivement coupable, coupable notamment d’avoir fragilisé des nations arabes aux États beaucoup moins anciens que ceux d’Europe ?

Question géopolitique centrale ! Les Américains ont favorisé dans les années 1970 et 1980 des groupes et des régimes islamistes. Mais il s’agissait alors de contrer l’influence communiste et soviétique, notamment en Asie et au Moyen-Orient. Leur erreur est surtout d’avoir continué à le faire après la chute de l’URSS… Mais je ne considère pas les États-Unis comme particulièrement impérialistes, pas davantage que d’autres États disposant seulement de moins de moyens. Est-ce en aval la capacité matérielle de s’imposer qui traduit le degré d’impérialisme, ou plutôt en amont la représentation de soi comme ayant un droit – ou un devoir – d’intervenir un peu partout sans entraves? La France fut-elle moins impérialiste ces dernières décennies? Et l’Union soviétique hier? Et la Chine aujourd’hui? Et la… Syrie au Liban dans les années 1970?… Dans tous les cas, l’islamisme radical puise sa source théologique et idéologique au IXè siècle, dans l’école de jurisconsulte hanbalite, et non à la pitoyable guerre irakienne de 2003 et moins encore à la relative passivité US lors du Printemps arabe! À cet égard, les Etats-nations arabes ont-ils été fragilisés par telle politique américaine ou plus sûrement par la gabegie, la férocité et la corruption absolue des régimes vermoulus qui présidaient à leurs destinées? Enfin le clanisme et le tribalisme, dans plusieurs pays arabes aujourd’hui en plein chaos comme la Somalie, la Libye ou le Yémen, ne datent pas d’hier et la notion de nation n’y a jamais vraiment prévalu.

Vous parlez de la «France de votre enfance» tout en précisant «telle demeure la nation de l’adulte que je suis». Êtes-vous néanmoins confiant pour l’avenir ?

De même que c’est dans l’adversité qu’on reconnaît les grands hommes – un Churchill ou un De Gaulle par exemple – c’est lorsque la situation se dégrade qu’on doit d’autant plus se battre. Si le peuple français ne suit pas les sirènes des «idiots-utiles» de l’islamisme et tient bon sur ses valeurs, sa générosité, ses choix souverains et sa volonté de faire respecter les lois et l’autorité républicaine, nous vaincrons, comme nous avons vaincu dans l’Histoire d’autres formes de terreur.
Vous expliquez que le sionisme est aujourd’hui un outil de rejet des juifs, mais aussi de la nation française. Qu’est-ce à dire ?
Le sionisme fut d’abord tout bonnement l’expression d’un nationalisme juif, la réappropriation du droit par les Juifs à disposer d’un État, à l’instar de tout autre peuple. Or dans l’immense majorité des cas, les contempteurs de la République et de la représentation de la nation haïssent également Israël, lorsqu’ils ne versent pas directement dans l’antisémitisme en niant l’existence d’un peuple juif. C’est le cas naturellement avec ce que certains appellent l’islamo-gauchisme, mais aussi chez un spécialiste de foot repris de justice et déguisé en géopolitologue, un philosophe ayant soutenu les génocidaires khmers rouges et demeuré maoïste, ou encore tel journaliste-militant pro-Assad des décennies durant et toujours compulsivement anti-occidental. Lisez et écoutez les diatribes fanatiques des Indigènes de la République, de Dieudonné ou de Soral, vous comprendrez…

Pour reprendre le mot de Tchernychevski et de Lénine, «que faire» face à cette menace civilisationnelle ?

Continuer à croire dans ses valeurs et les défendre, lutter pour l’égalité hommes-femmes, la laïcité, la culture, de vrais progrès sociaux, le respect de notre grand récit national – même parfois romancé (comme l’est tout récit politique collectif), enjolivé et surinterprété -, l’amour de notre géographie, et ne pas céder aux pièges d’un multiculturalisme débridé et d’un relativisme culturel qui, à certains égards, correspondent bel et bien à une forme de racisme.

Le Figaro

dimanche 9 octobre 2016

Capitalisme et sortie du religieux : le rôle du christianisme dans la construction du monde moderne

M.N

 

 Le lien entre protestantisme et capitalisme, ou plus généralement entre éthique protestante et modernité, mérite un regard critique. C’est la revalorisation du rôle tenu par l’éthique catholique (doctrine thomiste et ses prolongements) dans la venue à la fois d’un esprit bourgeois et d’une économie capitaliste que donne à voir Werner Sombart ou encore Joseph Schumpeter. Une revalorisation qui tend à faire du christianisme la religion de la sortie du religieux.

 

La thèse que déroule L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme doit être relativisée. Weber, bien qu’ayant pris soin d’indiquer que son étude n’épuise pas les causes du phénomène capitaliste – il évite de la sorte l’écueil d’une explication monocausale trop restrictive –, n’a pas cru nécessaire d’explorer les autres pistes. Il faut bien sûr en déduire la place décisive occupée par le puritanisme protestant dans la formation de l’esprit capitaliste. Ajoutons à cela que cet esprit capitaliste façonne par dilution – une dilution synonyme ici de sécularisation – le visage aux contours fuyants de la modernité. Relativiser l’argumentation wébérienne reviendrait alors à élargir le champ d’analyse, à reconnaître, comme Leo Strauss, que si les surgeons de Calvin ont pu, non sans dégrader sa doctrine, constituer le principal vivier de l’éthos capitaliste, c’est parce qu’ils ont été particulièrement perméables à la nouvelle philosophie. Nouvelle philosophie ou philosophie moderne qu’il serait abusif de raccrocher à la Réforme dès lors que, d’une part, Machiavel puis Hobbes avaient déjà donné le ton (l’impulsion est donc exogène au phénomène religieux) et que, d’autre part, Weber se réfère à une expression tardive du protestantisme et non au dogme de Luther ou de Calvin. Ces deux éléments tendent à confirmer la surestimation de l’éthique protestante dans le développement de la pensée rationnelle, de l’individualisme et de l’utilitarisme bourgeois.

Peut-être faudrait-il renverser en tant soit peu la logique : la modernité a pénétré l’éthique protestante et non l’inverse. « On peut difficilement dire plus que ceci : les puritains, ayant rompu avec la tradition philosophique « païenne » (en gros, avec l’aristotélisme) plus radicalement que le catholicisme romain et le luthéranisme, furent de ce fait plus ouverts à la philosophie nouvelle que ces derniers » (Leo Strauss, Droit naturel et histoire). L’avènement du capitalisme doit, dans cette perspective, s’arrimer à la philosophie moderne, et le calvinisme ne peut devenir autre chose que son vecteur, son « véhicule » – dans des proportions qu’il reste à déterminer, notamment en n’omettant pas de distinguer le dogme de ses interprétations. L’archéologie critique des idées dans leurs rapports avec la modernité – le renouveau de l’esprit, de la culture, des mœurs, des sensibilités – a déjà mobilisé l’attention (que l’on songe bien sûr à Leo Strauss mais aussi à Michel Villey) et un tel projet, par sa dimension et sa complexité, ne peut sérieusement nous occuper ici. Reconnaissons à Weber l’importance primordiale de la théologie dans la construction du monde moderne, restons-en au terrain religieux et voyons si le catholicisme, par un processus de « dégradation » ou de sécularisation, a pu contribuer à la naissance de l’esprit capitaliste.


Les racines catholiques de l’économie moderne


Si le capitalisme reflète le triomphe de la bourgeoisie (du moins à l’époque), de son système de représentations, alors, pour Weber, il est certain qu’un tel triomphe n’a été possible que parce qu’il fut porté à bout de bras par le puritanisme : l’éthique protestante ou la bourgeoisie en acte. Werner Sombart, décelant également dans le capitalisme l’effet d’une rationalisation de la production et de la marchandisation, voit dans l’esprit capitaliste un trait de l’esprit bourgeois qui lui-même, dans une acception suffisamment large, cristallise le concept de modernité. Le parfait bourgeois possède une âme – des (pré)dispositions morales et intellectuelles doublement fécondées par l’hérédité et l’éducation – de capitaliste, c’est-à-dire d’entrepreneur. Elle se décompose en trois ventricules : la vivacité d’esprit (capacité à effectuer des jugements rapides, à saisir l’opportunité sans détours), la perspicacité (capacité à tirer profit des situations en discernant au mieux les personnes et les situations) et l’intelligence (capacité à produire des idées « constructives », à imaginer des projets). L’entrepreneur capitaliste se détourne de la sensibilité artistique ; le tempérament bourgeois se détache du tempérament seigneurial. Retenons ici l’opposition schématique entre, d’un côté, l’attachement utilitaire à un ordre rationalisé et, de l’autre, non pas la négation de l’ordre en soi, mais son élévation à un stade esthétique où l’activité désintéressée, quel qu’en soit les ressorts (l’amour, l’honneur, la dignité), prime, où l’intérêt général ne saurait justifier une dévalorisation de la personne en tant que personne, ne saurait tout ensevelir, tout polir : « L’un n’attache de la valeur qu’aux activités susceptibles de rehausser la distinction et la dignité de l’homme en tant que personnalité ; les autres attachent une valeur égale à toutes les occupations, pour autant qu’elles servent au bien général, c’est-à-dire pour autant qu’elles sont « utiles »» ; et « […] selon que l’une ou l’autre de ces conceptions prend le dessus, nous nous trouvons en présence d’une civilisation toute différente ». Les Anciens « […] s’attachaient à des valeurs personnelles, le bourgeois ne connaît que les valeurs objectives » : « Cicéron a exprimé d’une façon remarquable la conception de son temps en disant que “ce qui importe, ce n’est pas l’utilité qu’on représente, mais ce qu’on est” » (Sombart, Le Bourgeois). À propos de l’artiste comme antithèse de l’entrepreneur : « Celui-là agit en vue d’un but, celui-ci travaille sans but ; celui-là accorde dans sa vie la première place à l’intelligence et à la volonté, celui-ci au côté affectif et sentimental; celui-là est dur et ferme, celui-ci tendre et hésitant ; celui-là connaît le monde, celui-ci lui est étranger; celui-là a le regard dirigé vers le dehors, celui-ci vers le dedans ; aussi celui-là connaît-il les hommes, tandis que celui-ci ne connaît que l’homme. »


Sombart situe l’expansion de la rationalisation utilitaire en pleine renaissance italienne et plus précisément dans la cité commerçante de Florence. Léon Battitsta Alberti, descendant d’une dynastie de banquiers et marchands florentins, exaltait, par ses écrits, l’esprit bourgeois – la valorisation du travail utile, de l’épargne, etc. – en lui conférant une autorité inédite assise sur la reprise, partielle et orientée, des Anciens (Caton, Cicéron, Lucrèce ou encore Xénophon). En cela il annonçait déjà Franklin. Et pourtant, la source de cette inflexion doit être recherchée dans le catholicisme : si les Florentins ont subi l’influence des philosophes de l’Antiquité, la religion catholique, par l’intermédiaire du thomisme, a exercé, sur les pensées et les actes de ces hommes, une influence autrement plus forte. La doctrine thomiste, qui domine la catholicité officielle, « fond en un tout indivisible les deux parties qui, dès le début, entraient dans la composition du christianisme : la religion de la grâce et de l’amour de saint Paul et de saint Augustin et la religion de la loi ; autrement dit, elle supprime le dualisme de la loi et de l’Évangile ». La rencontre de la tension « érotique » augustino-paulinienne (la sage folie du christianisme à ses débuts) avec l’ordre moral païen (vertus gréco-romaines) et la loi de l’Ancien Testament offre les ressources suffisantes à l’éclosion du tempérament bourgeois. Que ce soit par l’éloge de la liberalitas (juste mesure entre l’avarice et de la prodigalité), de la prudentia (prudence et prévoyance : discernement) ou de la tempérance ; en déclarant licite, sous certaines conditions, le profit dégagé par un investissement de capitaux (le taux d’intérêt pur et simple restant prohibé) ou en réprouvant l’oisiveté, c’est l’idée même de rationalité au sens large ou le fait de soumettre nos actions aux prescriptions de la droite raison, appliquée aux activités économiques qui, chez Sombart, explique l’émergence de la société capitaliste. Autant dire que tout savoir indexé sur une ontologie ou une onto-théologie doit accoucher, un jour ou l’autre, de l’homo œconomicus. Une nuance tout de même : au climat thomiste Sombart ajoute l’apport non négligeable du puritanisme et du judaïsme. Le puritanisme protestant a définitivement enterré l’amour du grandiose en purgeant le christianisme de sa magnificence : chute du dernier bastion des sensibilités artistiques. La morale puritaine, comme la morale thomiste, n’a cependant pas « favorisé la course éhontée, sans scrupule dans le choix des moyens, aux richesses ». Ce sont les juifs qui, par le laxisme affiché dans leurs relations avec les non-juifs (surtout en ce qui concerne l’intérêt), ont accéléré le passage d’un capitalisme humaniste à un capitalisme « débridé » dans lequel la recherche du profit l’emporte bien souvent sur l’honnêteté

Schumpeter se refuse lui aussi à expliquer la mutation de l’économie féodale en économie capitaliste par la naissance d’un esprit nouveau : le protestantisme n’a pu introduire un semblant de rupture dans les manières de penser et de vouloir dès lors que « la science soclastique du Moyen Âge contenait tous les germes de la science laïque de la Renaissance » (Joseph Schumpeter, Histoire de l’analyse économique). L’économiste s’appuie, comme Sombart, sur la doctrine thomiste pour cette fois suggérer l’opposition captieuse entre un prix variable, dont la valeur serait fixée par le marché, et un autre invariable, immuable, déterminé par des critères exogènes au dit marché. Le juste prix, selon le commentaire de la Somme théologique proposé par le cardinal Cajetant, est « celui couramment obtenable des acheteurs en présupposant qu’ils soient bien informés et en l’absence de tout dol et de toute contrainte ». Il s’agit là du prix concurrentiel normal fruit d’une évaluation objective : le caractère courant ou communément admis du prix (le prix du marché) conserve une valeur contraignante pour sa fixation dans le cadre d’une transaction privée. Ce prix concurrentiel normal n’est pas encore consécration théorique du libre échange. Il faudra attendre la scolastique tardive néo-thomiste, et particulièrement le jésuite Luis de Molina, pour voir apparaître l’idée d’un prix concurrentiel libre (librement fixé). La valeur d’un bien – son juste prix – s’apprécie alors subjectivement en fonction de l’utilité retirée lors d’un échange : les prix dépendent de l’importance que les individus attachent à tel ou tel bien. À travers ce renouveau conceptuel, les juristes et théologiens de l’école de Salamanque jettent les bases de la pensée économique ; une pensée dont la particularité consiste à étudier le marché à la lumière de son auto-fondation, en prenant au sérieux le donné social sur lequel il prend forme ; autrement dit, en inférant de ce donné une justice concernant les prix qui n’irait pas au-delà des conditions de leur formation.


Christianisme et sortie du religieux


 Dans une vue plus radicale, Marcel Gauchet a pu décrire le désenchantement du monde comme un phénomène consubstantiel au christianisme sans le restreindre à l’innovation protestante. C’est la reddition du religieux – de la structuration religieuse du monde et non pas du « sentiment religieux » quant à lui éminemment moderne – annoncé par le délitement du « rapport de dépossession entre l’univers des vivants-visible et son fondement » (Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde) qu’aurait apporté le christianisme. L’articulation se révèle paradoxale : plus Dieu se rapproche des hommes, plus son retrait du monde se fait sentir. Un retrait du divin où l’altérité remplace l’absolument autre, l’immémorial commencement ; où « le monde, d’intangiblement donné qu’il était, devient à constituer » : « Dieu devenu Autre au monde, c’est le monde devenu Autre pour l’homme – doublement : par son objectivité au plan de la représentation, et par sa transformabilité au plan de l’action ». Car dans l’Autre il y a encore du Même : si le monde est Autre il n’est plus hors de porté. C’est l’indéfectible solidarité, l’imbrication parfaite du visible et de l’invisible, de la nature et de la surnature, de la communauté avec son ultime fondement qui rendait le monde intouchable. La médiation si particulière de l’ici-bas et de l’au-delà que constitue l’incarnation – entière conjonction de l’humain et du divin – épure le monde de son caractère intrinsèquement religieux pour mieux le faire glisser dans le tréfonds des cœurs, là où se niche le Même de l’Autre. Le retrait de la présence divine est proportionnel à l’intensité du rapprochement : le dieu du cœur est un dieu invisible. Le dieu séparé de l’altérité est celui dont la présence nous irrigue de l’intérieur et non plus seulement par la normativité distante du Verbe ; un Verbe qui précisément s’est fait chair : « À la différence des anciens dieux concrètement présents au travers de la texture normative des travaux et des jours, le dieu séparé est un dieu qui exige un acte de foi, une conversion, un dieu dont la vérité ne s’appréhende que moyennant une rupture avec l’évidence sensible. » C’est que « Jésus ne déclare pas dissous l’ancien principe d’appartenance et le système des devoirs qui l’accompagne », mais « il désigne et instaure à côté une tout autre compréhension de l’obligation, à base d’autonomie du cœur » ; « […] il suscite une personne, un individu du dedans entièrement dégagés, du point de vue de la règle à laquelle ils obéissent, et des fins qu’ils poursuivent, de la loi de l’inclusion qui régit ce bas monde. » Cette tension qui accable l’Être-sujet provient en droite ligne du christianisme et ne doit rien, dans sa structure même, au protestantisme.

Et si on faisait taire Internet ?


Les parlementaires tentent de peser de tout leur poids pour faire taire le net : à la différence de la presse écrite, qui dépend des subventions publiques, Internet est libre, donc dangereux.


Faire taire Internet ! On connaît ce rêve qui s’empare régulièrement des élus de la République, ces grands donneurs de leçons dont la bulle éclate régulièrement à cause de la liberté d’expression sur Internet. Il ne se passe pas une session parlementaire sans que le législateur ne tente une manoeuvre pour pénaliser et criminaliser l’usage d’Internet qui déplaît tant. C’est encore le cas dans l’ubuesque projet de loi « égalité et citoyenneté » , un texte fourre-tout dont personne ne comprend ni le sens, ni la cohérence, ni l’unité.

Les amendements liberticides du Sénat

 

Le Sénat vient de durcir le texte adopté par l’Assemblée Nationale. Voici où nous en sommes :

  • L’extension de l’interruption d’un service de communication en ligne par le juge des référés
  •  
La commission spéciale salue l’extension proposée des délits de presse permettant l’extension de l’interruption d’un service de communication en ligne diffusant des propos de nature délictuelle. Cette procédure présente en effet l’intérêt de permettre une action du ministère public sans qu’il soit nécessaire d’avoir à agir contre l’auteur des propos incriminés, difficilement identifiable sur Internet.

  • La possibilité de requalification
  •  
La commission spéciale a approuvé la possibilité de requalifier les diffamations et injures raciales, considérant que l’impossibilité pour le juge de requalifier les faits dont il est saisi contribue à affaiblir très substantiellement les mécanismes répressifs de la loi du 29 juillet 1881.
Par l’adoption des amendements COM-199 et COM-272 de MM. Thani Mohamed Soilihi, Alain Richard et François Pillet, elle a étendu cette possibilité à l’ensemble des infractions de presse car limiter ce retour au droit commun de la procédure pénale à un nombre restreint d’infractions de presse, comme le propose le présent article, entraînerait un risque d’incohérence de la loi de 1881. Il est donc préférable de permettre au juge de requalifier tous les délits de presse dont il est saisi et il convient de supprimer le formalisme attaché aux qualifications initiales.

  • L’aménagement des délais de prescription
  •  
La commission spéciale a approuvé la suppression de la restriction des actes interruptifs de prescription pour les délits de presse aggravés.
Elle a également adopté les amendements COM-202 et COM-267 de MM. Thani Mohamed Soilihi et François Pillet visant à reporter le point de départ des infractions de presse commises sur Internet à la date à laquelle cesse la mise à disposition au public du message.
Dans leur rapport d’information n° 767 (2015-2016) « L’équilibre de la loi du 29 juillet 1881 à l’épreuve d’Internet », nos collègues relevaient que le régime de la prescription des délits de presse semblait inadapté aux spécificités d’Internet. La difficulté d’identifier l’auteur des faits et de le poursuivre dans les délais de prescription ainsi que la sphère de diffusion des messages en ligne semblent justifier un traitement différencié pour le délai de prescription des infractions de presse sur Internet.
Lors de l’examen de la loi pour la confiance dans l’économie numérique, le Parlement avait fixé le point de départ du délai de prescription d’un message diffusé exclusivement en ligne à la date de fin de sa mise à disposition au public. Cette disposition avait été censurée par le Conseil constitutionnel qui relevait que la différence de régime instaurée dépassait « manifestement ce qui serait nécessaire pour prendre en compte la situation particulière de messages exclusivement disponibles sur un support informatique ». Le Conseil constitutionnel avait néanmoins relevé que la « prise en compte de différences dans les conditions d’accessibilité d’un message dans le temps » n’était pas contraire au principe d’égalité« .
Au regard de l’évolution des circonstances de fait, notamment par le développement massif de réseaux sociaux et de technologies de l’information accessibles à tous qui n’existaient pas en 2004, il semble que cette jurisprudence puisse être aménagée pour admettre le caractère continu des infractions commises sur Internet.

  • La réparation des dommages causés par les abus de la liberté d’expression
  •  
La commission spéciale a également adopté deux amendements identiques COM-203 et COM-269 de MM. Thani Mohamed Soihili, Alain Richard et de M. François Pillet visant à permettre une réparation des préjudices nés des abus de la liberté d’expression sur le fondement de la responsabilité civile de droit commun et d’exclure toute uniformisation des procédures d’assignations civiles sur les contraintes de la loi du 29 juillet 1881.
En effet, comme le soulignait le rapport de MM. Thani Mohamed Soihili et François Pillet relatif à l’équilibre de la loi du 29 juillet 1881 à l’épreuve d’Internet, « la Cour de cassation a progressivement appliqué aux assignations en matière de presse devant le juge civil, l’ensemble des contraintes procédurales de la loi du 29 juillet 1881 ».
En outre, la commission spéciale a adopté deux amendements identiques COM-200 et COM-265 de MM. Thani Mohamed Soihili, Alain Richard et de M. François Pillet visant à supprimer l’automaticité de la fin des poursuites en cas de désistement du plaignant.
Le rapport d’information précité soulignait que « l’extinction des poursuites entrainée par le désistement de la partie poursuivante fait courir un double risque d’instrumentalisation de la juridiction et de confusion de la politique pénale » et en proposait la suppression.
La victime dispose en effet, par le biais de la plainte préalable, de la garantie de savoir qu’aucune action ne peut être intentée sans son accord. De plus, au regard de l’augmentation du contentieux de la presse, il semblerait par ailleurs justifié de permettre aux juridictions de définir une politique pénale cohérente.
Enfin, votre commission spéciale a adopté deux amendements identiques COM-201 et COM-266 de MM. Thani Mohamed Soihili, Alain Richard et de M. François Pillet visant à déterminer un délai fixe entre la délivrance d’une citation et l’audience de comparution, en supprimant la règle de l’ajout d’un jour supplémentaire par 5 myriamètres, soit 50 kilomètres de distance.
Donc, partout, de la pénalisation, de l’aggravation des peines, de l’intimidation contre la liberté d’Internet.

Pourquoi Internet dérange les élus ?

 

Louis XVI avait connu l’inconfort des clubs, des sociétés, des loges maçonniques, qui l’avaient déstabilisé. La France d’Ancien Régime découvrait alors la liberté d’expression et le pouvoir en mesurait peu à peu les dégâts. Cela ne signifie pas que la Révolution trouve son origine dans ces formes nouvelles d’expression. Mais il est acquis que, face à un régime moribond, la réaction politique n’aurait pas pris la même forme « républicaine » sans l’intervention de ces milliers de sociétés qui véhiculaient l’idéologie des Lumières.
François Hollande et les élus qui l’entourent découvrent peu à peu Internet et la libération de la parole qu’il permet. Souvent, les élus, qui sont majoritairement coupés de la réalité économique, sous-estiment le poids du Net et restent accrochés à la civilisation du papier comme des berniques à leur rocher. Et soudain, ils découvrent qu’Internet les a visés et mis en cause, a rompu le ronron que les subventions à la presse permettent encore si souvent de maintenir.
Et cela, c’est insupportable !

L’exemple de l’affaire Cahuzac

 

Prenons, au hasard, l’affaire Cahuzac. Aurait-elle existé sans Mediapart et ses révélations ? Non, évidemment, et c’est bien cette obsession-là que le législateur a en tête lorsqu’il cherche à multiplier les contraintes qui pèsent sur Internet. Il ne peut s’agir d’une attaque de front, qui serait à coup sûr censurée par le Conseil Constitutionnel.
En revanche, sous couvert de lutte contre le racisme, le sexisme, et autres mauvais prétextes, il s’agit bien entendu de donner la possibilité d’intimider la presse numérique, souvent très désargentée par rapport aux groupes subventionnés. L’enjeu, là encore, n’est pas d’établir la justice, mais de dissuader ceux qui s’expriment sur Internet de remettre en cause le régime et les sornettes qu’il propage pour légitimer son existence.
Avec le projet de loi Égalité et Citoyenneté, l’objectif est bien de permettre à tous les puissants d’intimider leurs détracteurs numériques, en permettant de multiplier les procédures contentieuses coûteuses, et en réduisant les chances, pour les internautes, de gagner ces dossiers.
Dans le cas d’une affaire Cahuzac, le ministre doit pouvoir (dans l’esprit des élus) disposer d’un arsenal juridique capable d’assécher la trésorerie du site qui le dénonce, même si ce site dit la vérité.

Faire taire les critiques plutôt que réformer

 

Intuitivement, nous comprenons tous la mécanique intellectuelle des parlementaires qui tentent de peser de tout leur poids pour faire taire le net. À la différence de la presse écrite, qui dépend des subventions publiques pour sa survie, Internet est libre, et donc dangereux.
Face à des institutions qui se battent farouchement pour préserver leurs privilèges obsolètes (on se souvient ici des trésors d’ingéniosité développés par Claude Bartolone pour empêcher la publication du patrimoine des députés), au lieu d’y renoncer et de répondre aux attentes de la société civile, celle-ci n’a pourtant pas le choix. Elle doit faire valoir son droit d’inventaire et elle utilise Internet pour le faire.
Les élus peuvent avoir l’illusion qu’ils pourront préserver leurs avantages par l’intimidation. Ils ont mal compris ce qu’était Internet. De ce point de vue, il y a, chez nos élus, la même incompréhension du monde qui les entoure que celle des députés de 1945 face à la décolonisation.

Un combat d’arrière-garde

 

On peut, bien sûr, croire que la loi arrêtera le progrès des libertés. On peut, quand on est député, préserver son petit pouvoir et son illusion d’être important sur le dos de la société tout entière, en lui faisant perdre du temps. Incontestablement, la loi Égalite et Citoyenneté peut retarder la disparition des privilèges. Mais c’est un combat d’arrière-garde car, tôt ou tard, la liberté triomphera et les scélérats seront renversés.
Leur disparition sera d’autant plus brutale qu’ils auront voulu la freiner arbitrairement.


Éric Verhaeghe

Contrepoints 

samedi 8 octobre 2016

Alain de Benoist : Invasion de la robotique - l’autre Grand Remplacement

On parle beaucoup de « Grand Remplacement » à propos des flux migratoires. Vous en évoquez volontiers un autre : celui des hommes par les machines…

Le développement de la robotique, qui a pris le relais de ce qu’on appelait autrefois l’automation, s’accélère de toute évidence aujourd’hui. Le remplacement de la main-d’œuvre par la machine n’est plus cantonné à la production industrielle, mais s’étend aussi bien au domaine des transports (GPS, transports entièrement automatisés, voitures et trains sans conducteur), de l’industrie (usines sans ouvriers), du commerce (hôtesses-robots, caisses automatiques), de la police (robots anti-émeutes), de la médecine (aide au diagnostic, machines chirurgicales) ou de l’aide aux personnes (robots soignants, logiciels d’aide à la décision). Certains pays sont en pointe, notamment les pays asiatiques (le Japon préfère recourir aux robots plutôt qu’aux immigrés), mais aussi l’Allemagne et les États-Unis. En Chine, la société Foxconn a décidé de remplacer 500.000 ouvriers par des robots. Au Japon, Panasonic vient de créer une usine immense fonctionnant avec moins de quinze salariés. Ce n’est évidemment qu’un début.

Quelle en sera l’incidence sur le marché du travail, sachant que le chômage structurel augmente régulièrement depuis 25 ans ?

On a l’habitude de dire que, si des emplois disparaissent, d’autres emplois apparaissent automatiquement. C’est en effet ce qui s’est passé hier, quand les paysans étaient appelés à se reconvertir en travailleurs d’usine. Mais rien ne permet de penser qu’il en ira de même demain : il n’existe aucune preuve empirique que le progrès technologique crée autant ou plus de travail qu’il n’en détruit. Dans le passé, les nouveaux emplois faisaient appel aux mêmes niveaux de compétence que les anciens. La robotisation, elle, privilégie les capacités cognitives, c’est-à-dire la « cérébralisation » du travail, tandis qu’elle s’avère fatale aux emplois non qualifiés ou peu qualifiés, voire à certains emplois qualifiés : une caissière remplacée par une caisse automatique ne deviendra jamais astrophysicienne. Twitter, le géant des réseaux sociaux, n’emploie que 400 personnes dans le monde ! D’ici moins de dix ans, trois millions d’emplois devraient être détruits en France par la numérisation, un tiers des emplois pourraient l’être dans vingt ans. La tendance est à produire de plus en plus avec de moins en moins d’hommes, ce qui signifie que le progrès technologique n’est plus synonyme de création d’emplois.
Du fait du « chômage technologique », comme disait Keynes, on risque de se retrouver ainsi dans des sociétés où des millions de gens seront devenus superflus parce qu’ils auront été chassés du système productif – ou n’occuperont plus que ce que David Graeber appelle des « bullshit jobs », des emplois improductifs maintenus à seule fin d’éviter la révolte sociale. Ed Rensi, l’ancien PDG de McDonald’s, affirme déjà que les êtres humains vont devoir revoir à la baisse leurs exigences salariales du fait de l’émergence des robots, qui travaillent plus et coûtent moins cher. C’est une situation sans précédent.

Jusqu’où le remplacement de l’homme par la machine pourra-t-il aller ?

On touche ici l’autre aspect du problème.
Sur le plan comportemental, les machines ne se bornent plus depuis longtemps à accroître le confort de vie, mais envahissent la vie quotidienne. Dans le monde des écrans, nous devenons de plus en plus le terminal de notre smartphone ou de notre ordinateur. En raison de la diffusion du numérique, l’écriture cursive « attachée » est en voie de disparition. Nos corps sont « réparés » avec des prothèses, qui sont en passe de se prolonger par des puces sous-cutanées, des implants dans le cerveau et des « exosquelettes » censés nous « augmenter ». Des armes et des maisons peuvent déjà être fabriquées avec une imprimante 3D. À terme, il faut s’attendre à la fusion de l’électronique et du vivant.
La conjonction des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) pose d’autres problèmes dans les trois domaines-clés de la matière, de l’énergie et de la manipulation du vivant. Lee Sedol, champion du monde de go, a été battu en mars dernier par AlphaGo, le programme développé par Google DeepMind. Il ne fait pas de doute que des systèmes d’intelligence artificielle beaucoup plus performants qu’un être humain ne vont cesser d’être mis au point. On entrera alors dans ce qu’Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee appellent la « seconde ère de la machine » (The Second Machine Age).
Günther Anders (L’Obsolescence de l’homme) a bien montré que le bon fonctionnement des machines exige le devenir-machine de son contexte de production. La dépendance aux machines laisse prévoir le devenir-machine de l’homme. « La machine ne libère pas l’ouvrier du travail, mais ôte au travail son contenu », disait déjà Karl Marx. George Orwell ajoutait que « la pente naturelle de la machine consiste à rendre impossible toute vie humaine authentique ». Sans tomber dans la science-fiction, il faut bien constater qu’en acceptant de devenir machine, l’homme devient post-humain : plus les forces matérielles deviennent intelligentes et plus la vie humaine est ravalée au niveau d’une force matérielle. Entre des hommes de plus en plus mécanisés et des machines de plus en plus humanisées, des hommes robotisés et des robots androïdes, la frontière va devenir floue. Certains « surhumanistes » de la Silicon Valley exigent déjà très sérieusement que l’on se préoccupe d’attribuer des droits aux robots, dès lors assimilés à des personnes (à partir de quel degré d’autonomie décisionnelle ?). C’est aussi ce que réclame, en France, l’avocat Alain Bensoussan.
On peut, certes, se rassurer en se disant que jamais les machines n’accéderont à la conscience, n’éprouveront d’empathie, d’émotions, de plaisir ou de souffrance, etc., et donc qu’il existera toujours des facultés humaines dont les machines ne pourront pas se doter. Ce n’est peut-être qu’un acte de foi.
Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

L’illusion des baisses d’impôt


François Hollande baisse l’impôt sur le revenu. Le prochain président fera sans doute de même. Pourtant, cet impôt n’a jamais autant rapporté. Rien d’étonnant dans un pays qui ne maîtrise toujours pas sa dépense publique.

Oyez, oyez, braves gens ! Dans sa magnificence, le seigneur de Hollande va encore diminuer la taille ! Réjouissez-vous, sujets du beau royaume de France ! Le seigneur qui aspire à lui succéder l'an prochain fera de même ! Des dizaines de milliards d'euros en moins, des millions de foyers déjà exonérés par le vicomte de Balladur il y a déjà près d'un quart de siècle, d'autres millions ou parfois les mêmes exonérés par ce bon Monsieur de Hollande ces dernières années. Relèvement du plancher, abaissement du plafond, hausse de la décote, indexation du barème, ajustement des tranches, élargissement des niches : rassurez-vous, votre tour viendra d'une manière ou d'une autre. Au rythme des promesses, vous n'aurez bientôt plus de taxes à payer.

Ainsi va la France à l'approche des élections. Ses gouvernants ne cessent de tripatouiller l'impôt sur le revenu, qui rapporte pourtant moins que dans tous les autres pays avancés - à peine plus de 3% du PIB contre une moyenne dépassant 8% dans les pays de l'OCDE. Passionné de la chose fiscale, François Hollande a battu un record en la matière. Il a touché à l'impôt sur le revenu chaque année de son quinquennat - avec d'abord la création d'une tranche à 45% et le gel du barème, puis des baisses pour les foyers les moins aisés. Mais il n'est pas le seul. Depuis vingt ans, l'exécutif a changé le barème une année sur deux! Sauf en 2012-2013, les mouvements ont tous été à la baisse. Sans compter les autres ajustements - Nicolas Sarkozy n'avait pas touché au barème à part un gel politiquement malencontreux en fin de mandat, mais il avait créé de nouvelles niches (heures supplémentaires, intérêts d'emprunt, renforcement du boucler fiscal). 

Et pourtant, les Français souffriraient d'un ras-le-bol fiscal. Et pourtant, l'impôt sur le revenu n'a jamais rapporté autant, moitié plus qu'il y a sept ans. Etrange histoire... sauf à admettre l'évidence. Une évidence toute simple qu'il faut pourtant rappeler, et qui dépasse largement le seul impôt sur le revenu : il n'y aura pas de baisse durable de l'impôt sans baisse durable de la dépense. Or la dépense publique ne baisse pas durablement, absorbant toujours plus de la moitié des richesses produites dans le pays. Le seigneur est donc condamné à muter en saigneur les nuits de pleine lune...
Le gouvernement ne fera que 40 des 50 milliards d'euros d'économies qu'il avait promis de faire en trois ans. Encore s'agit-il d'économies par rapport à une tendance haussière, et non à un niveau de départ. Dans ses dernières prévisions, le gouvernement affirme que « depuis 2013, les dépenses publiques rapportées au PIB baissent continûment ». Mais pour en faire la preuve, il retient l'indicateur plus favorable (dépense publique hors crédit d'impôt). Et il oublie les outils employés. 

Car pour empêcher la dépense de monter, les pouvoirs publics ont manié trois outils : le taux, la faux et le rabot. Le taux d'intérêt d'abord, qui leur permet d'emprunter beaucoup moins cher et d'alléger ainsi de plusieurs milliards d'euros par an les intérêts qu'ils doivent rembourser. (dans les comptes de la nation, les intérêts versés par les administrations publiques ont baissé de 10 milliards d'euros entre 2012 et 2015). La faux ensuite qui passe dans les investissements publics, en particulier dans les collectivités locales (la formation brute de capital fixe des administrations publiques est passée depuis 2012 de 4% à 3,5% du PIB, soit encore une dizaine de milliards d'euros en moins). Le rabot enfin, qui enlève chaque année quelques copeaux de l'action publique sans jamais la réorganiser. Mais les taux d'intérêt finiront par remonter. Il faudra investir. Et les dépenses trop comprimées ne demandent qu'à repartir à la moindre occasion budgétaire ou politique, comme le montre le relâchement de l'effort à l'approche de l'élection présidentielle (mesures pour l'emploi et la jeunesse, embauche de fonctionnaires, augmentation des salaires dans le public...). Ces dernières années, la dépense publique a été ralentie, contenue, mais non maîtrisée. 

Et rien n'indique que cela va changer. A gauche, la réflexion sur la question semble peu avancée - c'est un euphémisme. A droite, les programmes pour la primaire des Républicains donnent des indications intéressantes. Tous les candidats annoncent des baisses d'impôts accompagnées d'une forte réduction des dépenses publiques, qui correspond à un souhait exprimé dans les sondages (quatre Français sur cinq y seraient favorables). Mais au-delà du recul de l'âge de la retraite, aucun candidat n'insiste sur les deux conditions de la réussite, qui sont aussi deux mots qui fâchent. La productivité d'abord, un mot qui pouvait suffire il y a quelques années à faire claquer la porte par une délégation syndicale lors d'une négociation sur la fonction publique. L'évaluation et la réorganisation ensuite. Dans toutes les entreprises, le numérique bouscule hiérarchies et structures alors que le traitement de l'information n'est pas au coeur de leur métier. Renault manipule encore des tôles, Danone du lait. En revanche, l'essentiel de l'action publique consiste à traiter des informations - les recueillir, les agréger, les hiérarchiser, les analyser, les diffuser. Les nouvelles technologies devraient y être un levier formidable. Et certaines activités aujourd'hui publiques devraient à l'évidence basculer dans le privé. Pratiquement aucun politique n'ose en parler.
Résultat : la promesse restera promesse. « Ils annoncent tous 100 milliards d'euros ou presque de dépenses en moins, constate le conseiller économique d'un des candidats à la primaire. Mais les programmes ne sont pas assez précis. Si celui qui emporte la primaire puis l'élection arrive à faire 50 milliards d'économies, ça sera le bout du monde. Or ce n'est même pas le tiers du surcroît de dépenses publiques en France par rapport à la moyenne européenne. » Oyez oyez, braves gens : la baisse d'impôts est une illusion. 

Jean-Marc Vittori 

L’implication saoudienne dans les attentats à Beyrouth ne fait plus aucun doute


Huit explosions terroristes ont secoué la capitale libanaise et sa banlieue depuis que les groupes takfiristes ont déclaré que le Liban est une  » terre du Jihad ». Or,  l’un des plus meurtriers attentats a été  exécuté par l’organisation terroriste » les Brigades de Abdallah Azzam ». Selon des sources proches du dossier , citées par le quotidien libanais asSafir, le rôle des services de renseignements saoudiens dans ces attentats ne fait aucun doute.

Il apparait selon les aveux de ceux qui ont exécuté ces actes terroristes que l’un des outils du renseignement saoudien au Liban est les Brigades Abdallah Azzam. Cette organisation a été fondée par un ex-officier des renseignement saoudiens, un certain  Majid Al Majid, dont on croit qu’il était  lié à l’ancien directeur de l’intelligence saoudienne Bandar bin Sultan.

Or, parmi  les huit attentats terroristes qui ont secoué la banlieue sud de Beyrouth ,  cinq d’entre ont été exécuté par ladite organisation alors que deux des explosions terroristes ont été revendiqués par Daech sachant que le  huitième attentat était commis par le Front alNosra.

Les résultats de l’enquête ont montré –  suivi des communications-  qu’un appel a eu lieu entre celui qui a fait explosé la voiture piégée de Ruwais, et ce juste après l’opération qui a eu lieu en Août 2013, et un  cheikh résident en Arabie Saoudite . Dans la communication, l’appelant se félicitait d’avoir réussi son opération, puis il a demandé le transfert d’une somme d’argent .

Mêmes soupçons concernant l’implication de services saoudiens dans l’attentat-suicide perpetré contre le consulat iranien. Là encore, l’enquête a dévoilé  une communication téléphonique entre ceux qui ont exécuté l’acte terroriste et un  numéro de téléphone  saoudien.

Les autorités de Riyad ont été informées par les autorités libanaises chargées de l’enquête  du numéro de téléphone suspect, sauf qu’aucune mesure n’a été prise contre l’auteur de ce numéro, pire encore, le numéro est restée en fonction sans subir aucune surveillance ou contrainte sécuritaire!

Sachant, que l’organisation a revendiqué, à travers son porte-parole Sirajuddin Zureikat, son opération baptisée « l’invasion de l’ambassade et du consulat iraniens ».

Un des éléments qui a participé dans l’execution de l’attaque , un certain Mahmoud alrabih- recherché par la justice-  a joué le rôle de coordinateur sécuritaire de l’opération terroriste. Sauf que l’homme a disparu de la circulation, pour refaire surface en Turquie plus tard.
Il y a quelques semaines, le nom de alRabih a été mentionné par  Ali Ghanem : un des principales suspects de la cellule Ksara- impliquée dans l’explosion sur la route de Ksara-Zahlé, le 31 août dernier et qui visait un convoi de partisans du mouvement Amal se rendant à la cérémonie organisée en hommage à l’Imam Moussa Sadr.

Il a avoué qu’il s’est réuni avec cheikh Bassam Tarras , dans une maison louée par alRabih en Turquie. Or, cheikh Bassam Tarras a été arrêté , Mercredi,  par  le service de renseignements des FSI. Il s’agit de sa deuxième arrestation , sachant que la première a eu lieu le 11 septembre dernier , lorsqu’il a été arrêté par la Sûreté générale qui était en charge du dossier de l’enquête sur l’explosion sur la route de Ksara .

Toujours selon assafir, citant des informations  sécuritaires,   Cheikh Bassam a avoué avoir établi un contact direct avec le responsable des opérations à l’étranger de Daech, un syrien connu sous le nom d’ Abou al-Walid.

Ce dernier a supervisé les attentats suicides qui ont visé des civils dans le quartier de Burj al-Barajneh le 12 Novembre dernier, dans la banlieue-sud de Beyrouth. En outre, l’homme a aussi «conçu» les attentats-suicides, dans la capitale française Paris.

D’où questions:  Quel lien entre un cheikh libanais et un grand chef de Daech? Quelle coïncidence secrète a réuni Tarras avec Ali Ghanem , le commanditaire de l’explosion de Ksara? Et pourquoi se réunir dans la maison  d’ alRabih , un des principaux 
commanditaires des attentats contre l’ ambassade iranienne?
Mais encore,  un des suspects arrêtés de la cellule terroriste Ksara a avoué que Tarras l’a introduit à un certain «Abou Bara», qui serait  le cerveau de l’opération Ksara et d’autres opérations terroristes.
Or, Tarras avoue que ce dernier serait en fait  Mohammad Qasim al-Ahmad,   un des responsables des « Brigades Abdullah Azzam » et responsable des attentats de Ruwais et de  Bir al-Abed, soupçonné d’avoir récemment prêté allégeance à Daech.
Et donc, tous les commanditaires des attentats qui ont secoué la banlieue-sud de Beyrouth  sont en fait liés par un facteur commun :  Cheikh Bassam Tarras. Le même homme qui se trouvait en Arabie Saoudite, quelques heures avant son arrestation.

Al Manar 

Document : Pour un quinquennat disruptif


La France doit rompre pour ne pas se briser

Dix et une mesures disruptives pour prendre tout le monde par surprise et dénouer les situations que l'on croyait bloquées pour toujours


disruption

La feuille de route du prochain quinquennat est toute tracée : réformer le pays. Pour mener à bien cet objectif, le nouveau président pourrait s’inspirer des offensives éclair menées par les entreprises du numérique pour conquérir un marché : la disruption. Rompant brutalement avec le statu quo, la mesure disruptive s’attaque à un problème par un angle jamais abordé jusque-là, à l’instar de l’application d’Uber pour les taxis. Et s’impose vite, par sa simplicité même, comme “une évidence”. Fort de cette méthodologie, l’heure est venue : la France doit rompre pour ne pas se briser. Et si le renouvellement des élites passait par la suppression de l’ENA ? Et si pour conforter le vivre ensemble, il fallait rétablir le port de l’uniforme dans les écoles ? Le nouvel Économiste inventorie ci-après une dizaine de mesures disruptives dans les différents domaines de l’action publique, puisées – ou non – dans le débat public, pour en tester la pertinence.

Le nouvel économiste
Le quinquennat de 2007 avait été placé par Nicolas Sarkozy, on s’en souvient, sous le sceau de la rupture. Le prochain qui débutera en 2017 sera-t-il celui de la “disruption” ? On peut l’espérer : il y a entre ces deux termes plus qu’une nuance sémantique, une différence méthodologique pour faire accepter le changement nécessaire. La rupture se pratique par bloc compact de réformes. Menée frontalement, la méthode est vouée à l’échec dans notre pays perclus de conservatisme. L’art de la disruption, inspiré des offensives éclairs menées par les entreprises du numérique pour attaquer un marché, est tout autre. Une mesure disruptive est brutale, relevant souvent mais pas toujours de l’ordre du symbole, et prend tout le monde par surprise. Rompant avec le statu quo, son effet est assimilable à celui du coup de pied dans la fourmilière qui oblige par son impact systémique l’ensemble des acteurs à se repositionner. Or prendre ce type de mesure est aujourd’hui plus que jamais nécessaire pour secouer le pays, faire sauter ses blocages et en finir avec ses dénis.
“La rupture se pratique par bloc compact de réformes. Menée frontalement, la méthode est vouée à l’échec dans notre pays perclus de conservatisme”
Une mesure disruptive, par sa simplicité même, est faite en premier lieu pour marquer les esprits. Elle satisfait donc à l’impératif numéro 1 de l’action politique des temps modernes : la communication, indispensable pour rallier l’opinion publique en instillant la certitude qu’après, ce sera mieux. La deuxième vertu de la mesure disruptive est, en s’attaquant aux problèmes par un angle jamais abordé, de dénouer des situations que l’on croyait bloquées pour toujours. Ce qui permet de circonscrire la mobilisation des bataillons de conservateurs que l’idée même du changement dérange. Enfin, la mesure disruptive, en se projetant dans l’avenir, accélère le basculement dans le monde nouveau et répond donc à l’impératif de transformation.
“Une mesure disruptive est assimilable à celui du coup de pied dans la fourmilière qui oblige par son impact systémique l’ensemble des acteurs à se repositionner”
Problème : les disruptions viennent toujours de l’extérieur, pas de l’intérieur. Ce ne sont pas les taxis qui ont inventé Uber, et Elon Musk a inventé sa nouvelle fusée en dehors de l’industrie spatiale. Cela n’a rien de surprenant tant il n’est pas naturel de se remettre en question soi-même. Or bonne surprise : cette fois, un lot assez fourni de mesures disruptives vient des professionnels de la politique eux-mêmes. À l’occasion aujourd’hui des primaires de la droite et du centre, et en attendant demain la primaire de la gauche. Et ces idées font, une fois n’est pas coutume, relever la tête (voir à la fin de l’article “Et aussi du côté des politiques”). Elles sont le signe que le système, bien qu’en bout de course, a encore quelques ressources pour sortir de l’impasse. Restera bien sûr à l’élu de 2017, quel que soit son camp, à passer aux travaux pratiques. La rédaction du nouvel Économiste inventorie ci après dix mesures disruptives clés puisées – ou non – dans le débat public et les programmes politiques. Avec la conviction que les mesures les meilleures seront celles que l’opinion “achètera” pour les imposer… aux politiques.

Communication politique
Un grand discours annuel sur l’état de la Nation

Partagée entre le flot compassionnel et mémoriel et les incessantes réactions au breaking news des chaînes d’info en continu, la communication présidentielle s’est perdue. Une dérive amorcée sous Nicolas Sarkozy et qui s’est accentuée sous François Hollande. Certes, il y a longtemps que les Français ont fait redescendre le locataire de l’Élysée de son piédestal ; un constat qui rend plus pressante encore la nécessité de renouer le fil. À chaque époque, son style. Pierre Mendès France avait institué, en tant qu’éphémère président du conseil de la IVe République, un dialogue mensuel pédagogique avec les Français “au coin du feu”.
“La communication présidentielle s’est perdue. Une dérive amorcée sous Nicolas Sarkozy et qui s’est accentuée sous François Hollande”
Le Président Obama, lui, n’a pas son pareil pour mettre son charisme au service de sa politique en multipliant les échanges directs avec les auditoires les plus divers (étudiants, travailleurs sociaux etc.). Mais le morceau de bravoure du président américain, c’est assurément son discours annuel sur l’état de l’Union devant le Congrès en janvier, au cours duquel il donne sa vision du pays, des changements nécessaires et du chemin parcouru. Une démarche dont devrait s’inspirer le président français. Une façon pour ce dernier de scander son quinquennat bien plus en profondeur que lorsqu’il s’adresse de façon sympathique mais expéditive aux Français un soir de… réveillon. Philippe Plassart

Élites
Supprimer l’ENA

Dans l’actuelle vague populiste, le clivage opposant le peuple aux élites a trouvé son bouc émissaire : la fabrique distillant les hauts fonctionnaires dont le diplôme les sacre général avant la moindre bataille.
Cette destinée programmée forge une assurance, voire une arrogance, qu’amplifie la déformation des clichés. L’énarque Bruno Le Maire inscrit donc la suppression de l’ENA à son programme présidentiel. Cette dernière a une sérieuse capacité de résistance. Créée en 1945 par Michel Debré, Jean-Pierre Chevènement la dénonce 22 ans plus tard en évoquant “l’Énarchie et les mandarins de la société bourgeoise”. En 1972, le Parti socialiste inscrit sa suppression dans son programme. Depuis, nombre de responsables – Jacques Chirac, Hervé Novelli, Laurent Fabius, Jean Peyrelevade – ont tous appelé à supprimer l’ENA. La gauche pointe la reproduction sociale des élites, la droite, la déconnexion avec la réalité, le conformisme et le déficit du sens de l’intérêt général. Mais la “caste” verrouille les leviers de la résilience. Plutôt que sa pure suppression, l’“École nationale des archaïsmes” mériterait une transformation radicale en école d’application – sur le modèle de l’école de guerre, drainant les meilleurs des fonctionnaires ayant fait leurs preuves à mi-carrière, pour un perfectionnement de très haut niveau. Patrick Arnoux

Contre-pouvoirs
Accorder un droit de veto à la Cour des comptes

Suivi du budget de l’État, avis sur la gestion des établissements publics, expertise sur les choix d’investissements publics… Les 250 magistrats de la Cour des comptes sont devenus de véritables auditeurs de la sphère publique aussi pointus que des consultants privés. Ce qui rend d’autant plus insupportable le peu d’effets concrets de leurs rapports sur l’administration… et l’exécutif. Il est temps de doter la Cour d’un véritable contre-pouvoir sur la loi budgétaire, à l’instar du Conseil constitutionnel qui peut censurer une loi ou du Conseil d’État capable d’annuler des décrets en préparation.
“Doter la Cour d’un véritable contre-pouvoir sur la loi budgétaire, à l’instar du Conseil constitutionnel qui peut censurer une loi ou du Conseil d’État capable d’annuler des décrets en préparation”
Mais d’où les honorables technocrates de la rue Cambon pourraient-ils tirer leur légitimité à détenir un tel droit de veto ? En grande partie de l’incurie du Parlement qui a voté sans discontinuer depuis quarante ans des lois de finances en déficit, aboutissant à une dette de près de 100 % du PIB. La Cour doit désormais obliger le pays à tenir, sans échappatoire possible, les engagements européens qu’il s’est lui-même volontairement donné en matière de finances publiques. Et pour cela, ne plus hésiter à retoquer un budget non conforme au lieu de se contenter de donner d’“improbables” avis. Philippe Plassart

Institutions
Fusionner Sénat et CESE en une Assemblée chargée de l’évaluation

Dans son célèbre manuel “Institutions politiques”, Maurice Duverger rappelle que le bicamérisme découle historiquement de la volonté de l’aristocratie de maintenir une représentation séparée de celle de l’ensemble du peuple. L’évolution vers la démocratie a tendu soit à supprimer cette “Chambre haute”, soit à lui faire perdre tout pouvoir. En France, le Sénat est dans l’entre-deux. Quant au CESE (Conseil économique, social et environnemental) c’est une assemblée consultative sans pouvoir de décision.
Pourquoi proposer de fusionner ces deux instances ? Pas seulement pour des raisons d’économie. Le Sénat et le CESE ont pour point commun de rechercher des points de consensus sur des sujets d’intérêt général. A partir de ce constat, l’objectif d’une fusion, ou en tout cas d’une assemblée parlementaire à deux collèges, pourrait être d’orienter les travaux vers l’évaluation et le contrôle. C’est ce qui manque le plus à la Vème République, la capacité des institutions à mesurer l’efficacité de la dépense publique. En devenant un pôle de contrôle parlementaire en amont des lois (études d’impact) et en aval (application des textes), ce Sénat du troisième type comblerait un vide institutionnel. Jean-Michel Lamy

Diversité
Autoriser les statistiques ethniques

La Constitution, article premier, est sans détour : la République assure “l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion”. Un tel impératif devrait a priori éliminer toutes les politiques ciblées et tout recours à des quotas. En réalité il n’en est rien, puisque l’État se fait fort de lutter contre les discriminations ! Simplement, il le fait sans connaissance précise des populations concernées. En 2016, il est temps d’ouvrir les yeux.
Depuis 1978, la loi Informatique et libertés a gravé dans le marbre l’interdiction de tout fichage, direct ou indirect, faisant apparaître des origines raciales ou ethniques. Robert Ménard, maire apparenté FN de Béziers, a ainsi été accusé de tenue illégale de fichiers en procédant au décompte des élèves musulmans par le prénom. La “transparence” tourne vite à l’empoignade politique !
“L’État se fait fort de lutter contre les discriminations ! Simplement, il le fait sans connaissance précise des populations concernées”
En réalité, le traitement statistique des données personnelles est déjà possible avec dérogation. Il faudrait généraliser cette tolérance en autorisant, par exemple, des questions sur la filiation dans les enquêtes annuelles de recensement. Les statistiques ethniques contribueraient ainsi à prendre la réelle mesure de la diversité. Jean-Michel Lamy

Administrations
En finir avec le statut de la fonction publique

La Suède, championne de la social-démocratie européenne, l’a fait en 1993 – basculer la quasi-totalité de sa fonction publique, exceptés ses magistrats, policiers et autres titulaires régaliens, en contrat de droit privé – alors pourquoi pas la France ? Le statut institué en 1946 est devenu un carcan qui étouffe à petit feu la gestion des ressources humaines dans le secteur public. Imagine-t-on une entreprise de plus de 2 millions de salariés dans laquelle l’idée même d’une reconversion professionnelle serait quasi-impossible limitant à quelques milliers par an les transferts entre ses services ? Eh bien cette “entreprise”, avec ses 300 corps constitués en son sein, c’est l’administration française !
L’alignement de la fonction publique sur les règles du privé – qui pourrait ne concerner dans un premier temps que les nouvelles recrues – permettrait d’assouplir aussi la gestion des rémunérations au bénéfice des fonctionnaires les plus performants. Autant de couleuvres à avaler pour les syndicats, qui devront aussi faire face à la réduction d’effectifs programmée dans l’administration si la droite revient au pouvoir en 2017. Philippe Plassart

Fiscalité
Surtaxer l’immobilier par rapport au capital productif

C’est le type même de la mesure impopulaire mais pourtant nécessaire : un gouvernement courageux devrait se résoudre à surtaxer le capital immobilier pour alléger l’impôt sur le capital mobilier. Une telle perspective ne fera sûrement pas plaisir aux propriétaires, mais ce choix fiscal s’impose pour encourager la richesse “créative” investie dans les fonds propres des entreprises au détriment de la richesse “improductive” thésaurisée dans la pierre.
“Ce choix fiscal s’impose pour encourager la richesse “créative” investie dans les fonds propres des entreprises au détriment de la richesse “improductive” thésaurisée dans la pierre”
Dans son essai sur ‘La réconciliation fiscale’, l’avocat fiscaliste Yves Jacquin-Depeyre suggère d’instaurer une contribution foncière sur la fortune de l’ordre de 2 % sur les biens immobiliers au-delà de 300 000 euros (à la place de l’actuel impôt sur la fortune). “Un tel impôt n’aurait rien d’anecdotique. Il agirait fortement sur les comportements, notamment en incitant à la mise en location des logements vacants ou les propriétaires qui n’en auraient pas les moyens à vendre leurs biens”, assure l’expert. On n’est certes pas obligés de suivre à 100 % une démarche si radicale, mais on peut en approuver sans réserve le sens : favoriser le risque plutôt que la rente. Philippe Plassart

Éducation
Supprimer le bac

Il est coûteux – plus d’1,5 milliard d’euros – mais ne sert plus à grand-chose quand 9 candidats sur 10 le décrochent. Le bac, examen vieux de 200 ans, ne remplit plus son rôle de filtre sélectif pour l’enseignement supérieur. À tel point que les futurs élèves des IUT ou des classes préparatoires sont pré-recrutés avant l’examen.
En 1945, 3 jeunes français sur 100 obtenaient le bac, 25 % en 1975 puis 77 % en 2015. L’objectif de Jean-Pierre Chevènement – 80 % d’une génération – est quasiment atteint. Mais au prix de quelle baisse de niveau ? En 1967, 0,3 % des bacheliers décrochait une mention “très bien” contre plus de 10 % actuellement.
Ce rite de passage – “Je ne m’attaquerai pas au bac, c’est une vache sacrée” expliquait Jack Lang – remplit-il sa fonction majeure : valider l’indispensable niveau de connaissance pour l’enseignement supérieur ? Rôle d’autant plus essentiel que les universités se refusent à filtrer à leur entrée. Il lui manque donc une dimension décisive, celle de l’orientation.

“Les futurs élèves des IUT ou des classes préparatoires sont pré-recrutés avant l’examen”
À l’heure du contrôle continu des connaissances et des unités de valeur mettant en évidence telle ou telle compétence par discipline, on imagine bien un tout autre rituel : une épreuve privilégiant l’expression orale devant un jury, afin de défendre un travail personnel mené à bien. Patrick Arnoux

Sociétal
Réintroduire l’uniforme à l’école

Cinquante ans après la “libération” de mai 68, la réintroduction de l’uniforme à l’école prend assurément bonne place dans la panoplie du parfait… réactionnaire. Pour autant, la question doit être posée sans tabou : en matière éducative, le retour des valeurs conservatrices n’aurait-il pas du bon ? Le sociologue Julien Damon note que “partout dans le monde, de New York à Londres en passant par Sydney, Tokyo ou Séoul et bon nombre de mégapoles des pays en développement, l’uniforme est de mise”.
“La question doit être posée sans tabou : en matière éducative, le retour des valeurs conservatrices n’aurait-il pas du bon ?”
En effaçant tout signe de distinction, l’uniforme place symboliquement tous les élèves sur un pied d’égalité. Et les soustrait des influences mercantiles si prégnantes dans les cours de récréation via les marques. L’uniforme, choisi au niveau de chaque établissement, renforcerait aussi le sentiment – et la fierté – d’appartenance au groupe. Une bonne façon de lutter contre l’individualisme forcené. Philippe Plassart

Sociétal
Créer un service civique obligatoire

En 1996, la France disait adieu au service militaire obligatoire. Vingt ans plus tard, va-t-elle dire bonjour au service civique obligatoire ? Jusqu’ici, la mesure choc – engagement obligatoire auprès d’organismes agréés à but non lucratif pour une durée de 6 à 10 mois – s’est toujours pris les pieds dans le tapis. Ce n’est pourtant pas faute d’essayer : “l’idée d’un service civique ambitieux et généralement obligatoire est régulièrement évoquée”, constate Luc Ferry dans un ‘Rapport au Président de la République’*. Et le philosophe de recenser pas moins d’une douzaine de projets de loi présentés au Parlement depuis 2003. Après la canicule ou les émeutes en banlieue, le service civique obligatoire s’est trouvé un nouveau terreau : la lutte contre le terrorisme.
“Eduquer civiquement la jeunesse, en lui faisant sentir, par l’obligation, le poids du collectif sur l’individu”
Les habituels obstacles, en particulier financiers et logistiques, ont toujours pris le dessus. Et pourtant, le service civique obligatoire ne manque pas de vertus. Moins que le brassage social dans le creuset républicain exagérément affiché par les nostalgiques de la conscription, cette mesure permettrait d’éduquer civiquement la jeunesse. En lui faisant valoir qu’elle n’a pas seulement des droits mais aussi des devoirs, ou en lui faisant sentir, par l’obligation, le poids du collectif sur l’individu. À quel avenir se prépare un pays qui n’investit pas suffisamment sur sa jeunesse pour la faire se sentir partie prenante de la communauté nationale ? Édouard Laugier
Et aussi du côté des politiques /Monter une “équipe de suivi du Contrat présidentiel”, inspirée de la “Delivery Unit” britannique
/Adopter une stratégie d’avancement des agents sur la performance plutôt que sur l’ancienneté
(Bruno Le Maire)

/Création d’un Sénat intégrant 100 citoyens tirés au sort
(Arnaud Montebourg)

/Adopter un système de retraite par points
(Nathalie Kosciusko-Morizet)

/Établir un “revenu universel d’existence”
/Légaliser le cannabis
(Benoit Hamon)

/Instaurer des quotas annuels d’immigration
/Supprimer les 35 heures
(François Fillon)

/Instituer un code de la laïcité reprenant l’ensemble des règles à respecter
(Alain Juppé)

/Réduire le temps de travail à 32 heures hebdomadaires
(Jean-Luc Mélenchon)

/Passer à la proportionnelle intégrale
(Cécile Duflot)

/Supprimer du principe de précaution
(Nicolas Sarkozy)

/Enseigner l’économie dès la 5e
(Jean-François Copé)

et de celui de… Jacques Attali*
/passer à un mandat présidentiel de 7 ans non renouvelable
/créer un procureur général de la nation, chef du ministère public incarnant une autorité judiciaire indépendante
/Procéder au regroupement des plus petites communes sur la base d’une population minimale de 2 000 habitants par nouvelle commune
(*100 jours pour que la France réussie, Fayard 2016)

Éditorial
 
Disruption à tous les étages
  Par Henri J. Nijdam

Henri-NijdamLa disruption emprunte plus au judo qu’à la boxe. Qu’elle soit symbolique ou majeure, elle permet de casser les codes, déverrouiller des a priori ancestraux, et surtout déclencher une nouvelle manière de voir le monde.
Et, quoi qu’il en soit, de provoquer le changement, et nous libérer du “yaka-faukon”.
Un changement dont la France a besoin de toute urgence, engluée à la fois dans ses certitudes, ses rentes, ses corporatismes. Un changement tout aussi conservateur, pour redonner corps aux valeurs fondamentales, que progressiste pour rejoindre un monde qui, lui, continue d’avancer.
L’exercice auquel nous nous sommes livrés, loin d’être exhaustif, a pour but d’illustrer le changement de paradigme qui s’impose, et de susciter la floraison d’idées et de pratiques nouvelles qui doivent infuser et fuser de partout. Et pas seulement d’en haut.

Le nouvel économiste