Dans
un entretien au Parisien, le 28 mai, François Baroin, chef de file des
Républicains pour les législatives, a évoqué un possible « partage de
responsabilités » avec Emmanuel Macron en cas de victoire de la “droite”
parlementaire aux élections des 11 et 18 juin. Une hypothèse fort
improbable, les différents sondages accordant une majorité absolue en
sièges à la République en marche. Toujours est-il que le sénateur-maire
de Troyes a cru bon de préciser qu’en cas de victoire de son parti, le
terme de “cohabitation” ne serait pas le plus adapté. « Ce serait
différent » mais « cela n’aura rien de conflictuel ». « Certains parlent
de covoiturage, ajoute le franc-maçon Baroin, mais c’est un terme
impropre aux institutions. Il s’agit en tout cas d’un partage de
responsabilités ». On a connu opposition plus franche à l’égard de
l’exécutif. La vérité, c’est que rien sur l’essentiel ne peut indisposer
les Républicains dans les orientations du nouveau chef de l’Etat. « Si
nous avons la majorité absolue, c’est notre projet qui sera mis en
œuvre » assure Baroin au Parisien. Mais en quoi le projet des
Républicains est-il fondamentalement différent de celui de la République
en marche ? La seule différence perceptible se situe sur le plan de la
technique fiscale : là où le chef de l’Etat entend augmenter la CSG, les
Républicains préfèrent relever le taux de TVA. Jamais il n’a été aussi
patent qu’aujourd’hui que la droite et la gauche de gouvernement font
exactement la même politique, servent les mêmes intérêts, obéissent aux
mêmes cénacles, sortent des mêmes écoles, ont un cursus analogue et de
semblables objectifs. L’on a fait croire depuis des décennies en
l’existence de profondes divergences entre le centre gauche et le centre
droit alors qu’il s’agit d’une complète imposture. Aujourd’hui en
Macronie les choses ont-elles au moins le mérite d’être claires.
Mais
allons plus loin. Existe-t-il encore dans notre pays une droite
authentique ? Et sinon est-il possible de la reconstruire ?
L’hebdomadaire Valeurs actuelles consacre un long dossier dans son
numéro du 25 mai à ce sujet (« comment sauver la droite », tel est le
titre de couverture), exhorte « la droite conservatrice à se
réinventer » après la victoire du macronisme et s’interroge sur une
droite déstabilisée par le triomphe du nouveau président, « fragilisée
par un gouvernement d’ouverture qui séduit jusque dans son camp » et qui
n’a donc « jamais eu autant besoin de repenser ce qui la constitue et
la distingue de ses adversaires ». C’est qu’en vérité tous les partis
aujourd’hui ne font que de l’économisme, y compris ceux que les media
qualifient de droite et d’extrême droite. La campagne de François Fillon
a ainsi été centrée sur la nécessité de réduire les dépenses et les
déficits tandis que celle de Marine Le Pen était principalement axée sur
la sortie de l’euro et la lutte contre l’austérité imposée par
Bruxelles. Or, la conduite d’un peuple et d’une nation ne saurait se
limiter aux seules questions économiques, à des affaires d’intendance,
aussi importantes soient-elles.
Le
grand anthropologue Georges Dumézil a mis en évidence dans ses travaux
érudits la tripartition au sein des sociétés indo-européennes. Ces
sociétés traditionnelles distinguaient en effet l’activité en trois
fonctions politiques correspondant aux domaines religieux, guerrier et
économique. On distinguait dans l’organisation sociale les oratores
(ceux qui prient), les bellatores (ceux qui combattent) et les
laboratores (ceux qui travaillent). Or, explique Dumézil, dans ces
sociétés, les fonctions de direction sont occupées par ceux qui prient
et ceux qui combattent. Le troisième ordre, qui correspond aux forces de
production, est certes nécessaire mais il est strictement soumis aux
deux autres ordres, plus élevés, plus nobles. Tel n’est plus le cas dans
nos sociétés modernes où Mammon a tout envahi, où domine sans frein le
règne de l’argent et où tous les principes, valeurs et institutions
traditionnels sont bafoués, détruits, ébranlés, subvertis, minés de
l’intérieur. Aucune formation politique en France (mais cela vaut aussi
pour les autres pays occidentaux) ne défend des principes intangibles,
des valeurs objectives et transcendantes.
Dans
un entretien au Figaro, le 18 avril, soit cinq jours avant le premier
tour, Marine Le Pen affirmait que « l’enjeu de cette présidentielle est
un enjeu de civilisation ». Mais de quelle civilisation parlait-elle ?
Et en quoi la candidate du Front national défend-elle plus que ses
concurrents la civilisation, elle qui est pour le droit à l’avortement
et son remboursement à 100 %, elle qui défend bec et ongle la laïcité
républicaine dans sa version la plus rigoriste, elle qui s’est dite émue
par le long hommage rendu au policier Xavier Jugelé par son concubin
homosexuel lors de la cérémonie organisée à sa gloire par François
Hollande ? Sur la question des valeurs morales et familiales il n’y
avait notoirement aucune différence entre les deux finalistes qui ne
divergeaient que sur les conséquences légales et quant à l’état civil
des GPA (gestations pour autrui) faites à l’étranger ! Sur tout le reste
ils sont d’accord : l’avortement et la pornographie de masse, les
unions homosexuelles, le divorce par consentement mutuel, l’extension du
Pacs, etc. Et l’on pourrait en dire de même de Fillon. On nous a
présenté l’ex-député de la Sarthe comme un catholique conservateur
attaché aux valeurs familiales et morales alors qu’en réalité Fillon est
un tartuffe. Comme parlementaire, à l’occasion des 40 ans de la loi
Veil dépénalisant l’avortement, il a voté, le 26 novembre 2014, une
résolution pour « réaffirmer le droit fondamental à l’IVG en France et
en Europe ». Et le débat de l’entre-deux-tours des primaires entre
Fillon et Juppé a montré qu’ils étaient aussi décidés l’un que l’autre à
maintenir en tous points le massacre industriel des enfants à naître
dans notre pays et tous les droits accordés aux invertis, y compris le
droit à l’adoption d’enfants. La seule nuance étant que Fillon était
pour un droit à l’adoption simple et Juppé pour un droit à l’adoption
plénière ! Quant à Sarkozy, il avait affirmé, dès la campagne
présidentielle de 2002, que la droite parlementaire avait eu tort de
s’opposer au Pacs, qu’il fallait vivre avec son temps et ne pas être
ringard.
La
vérité, c’est qu’il n’y a plus de droite en France, et cela déjà depuis
de longues décennies. Et cela s’explique par l’effondrement
sociologique du catholicisme, la perte générale de la foi, l’apostasie
universelle depuis au moins demi-siècle désormais. Même si naguère les
gens se réclamant de la droite n’étaient pas tous des catholiques
pratiquants et fervents, la droite historiquement a toujours défendu la
morale catholique, la loi naturelle, le Décalogue. Elle défendait
l’institution du mariage (entre un seul et même homme avec une seule et
même femme, cela va sans dire), les familles nombreuses, s’opposait donc
résolument à la contraception et à l’avortement. Elle professait, avec
le maréchal Pétain, que la nation est « une famille de familles » et
qu’il est vain d’assurer la grandeur, la pérennité, la vitalité, la
permanence d’un peuple et d’une nation sans familles solides, nombreuses
et homogènes, sans l’apprentissage et la consolidation des vertus
domestiques, sans une stricte moralité, sans une acceptation joyeuse de
l’effort et du dévouement, sans le souci permanent de la transmission et
du dépassement de soi, sans le sens de l’honneur et des
responsabilités, sans le respect des engagements, de la parole donnée,
sans lutte implacable contre les égoïsmes destructeurs et
l’individualisme mortifère, sans stabilité des couples, des foyers, des
familles, sans élévation de l’âme. Mais comment peut-on continuer à
adhérer de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces à une
morale exigeante, à des principes intangibles dans le cadre d’un
athéisme et d’un agnosticisme de masse ? Dostoïevski le disait déjà :
« Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis. »
Autrefois, même les non-croyants étaient imprégnés, comme malgré eux, par des réflexes et une vision du monde catholiques.
Même si l’on n’allait pas à l’église tous les dimanches, il y a des
choses qu’on ne faisait pas, qu’on ne se permettait pas. On ne se
séparait pas, on était pudique, on s’habillait décemment, on répugnait à
la vulgarité et à la grossièreté, on attachait de l’importance à la
politesse, on était fidèle à ses engagements, à ses promesses et on se
serait senti déshonoré si l’on avait manqué à sa parole. Aujourd’hui
même de nombreuses personnes qui se réclament du catholicisme se
comportent et vivent dans les faits comme si elles ne l’étaient pas,
n’hésitent pas à mentir, à tricher, à tromper leur prochain, à violer
sans cesse dans leur vie privée ou professionnelle les principes
qu’elles sont censées défendre. Certes l’homme est imparfait et l’on ne
fait pas toujours le bien que l’on voudrait faire mais une chose est la
faiblesse humaine, une autre est l’absence totale de convictions, de
certitudes et de principes directeurs. Et cela ne concerne pas que les
laïcs. Lorsque l’on prétend combattre le modernisme, cet égout
collecteur de toutes les hérésies, comme le disait saint Pie X, on ne
négocie pas avec les usurpateurs modernistes une place au soleil, on ne
trahit pas le combat de la foi par soudaine lassitude, intérêt sordide,
odieux chantage ou sotte naïveté.
Compte
tenu du degré de corruption inouïe, de prévarications tous azimuts de
notre époque où toutes les digues, tous les verrous, tous les tabous,
même les plus immémoriaux et les plus justifiés, ont sauté, on peut se
demander dans quelle mesure il existe encore des chefs que l’on peut
suivre et des structures saines auxquelles l’on peut se rattacher. A qui
peut-on encore faire confiance ? N’est-on pas sans cesse trahi, trompé,
manipulé ? On l’oublie souvent mais un chef ne se décrète pas, il se
sécrète. Notre société décomposée, putréfiée, atomisée, est-elle encore
en état d’en sécréter, tant d’ailleurs sur un plan politique que
religieux, temporel que spirituel ? Ne nous propose-t-on pas aujourd’hui
que des solutions qui n’en sont pas, des chefs autoproclamés
parfaitement indignes, des hommes faisandés, des marchandises avariées,
des dirigeants corrompus, sans principe, sans colonne vertébrale, sans
conviction, sans idéal ? Faut-il d’ailleurs que l’extrême droite
elle-même (ou ce qui en tient lieu) soit tombée bien bas pour que la
plupart de ses militants, de ses publications, de ses mouvements aient
placé leurs espérances en une Marine Le Pen parée de toutes les vertus,
au point qu’on ait parfois vu en cette virago sans foi ni loi une
nouvelle Pucelle quand d’autres (ou parfois les mêmes), aussi aveugles
et imbéciles, voient en Mgr Fellay, le tartuffe de Menzingen, un nouveau
saint Pie X !
Oui, la question reste entière.
Comment reconstruire un pays, redonner sens à la vie, développer un
projet collectif mobilisateur si l’on ne croit plus en rien, si tout se
vend et tout s’achète, si seules les valeurs qu’on défend sont
mobilières, si le matérialisme et l’hédonisme sont l’horizon
indépassable de la vie sur terre, si l’on est coupé de ses racines, de
sa foi, de son terroir, si plus rien n’a de sens, si un homme et une
femme c’est pareil, si un homosexuel, un transsexuel ou un hétérosexuel
sont parfaitement interchangeables ? Et comment faire de ses
enfants de bons et vrais fils de France si soi-même l’on est vide, si
l’on change de partenaire comme de chemises, si l’on a divorcé trois ou
quatre fois, si l’on vit dans la débauche et le mensonge, si l’on est
sans foi ni loi, si l’on se gave de télévision et de vidéos ? Comment
faire pour qu’ils ne soient pas un jour dépendants de la drogue ou de la
pornographie ? Comment faire pour qu’ils construisent un foyer stable
et aimant ? Comment conserver et transmettre un héritage, ce qui est le
fondement du nationalisme, si soi-même l’on est vide, si l’on est tout
sauf un exemple, sauf une référence ? On n’aime et on n’imite que ceux
que l’on estime, que ceux que l’on admire. Et l’enfant qui grandit doit
pouvoir trouver chez son père et chez sa mère des modèles à imiter,
fussent-ils imparfaits. Or l’expérience prouve qu’il ne suffit pas de se
dire de droite ou d’extrême droite, même la plus radicale, même
apparemment la plus intransigeante, pour être quelqu’un de moralement
estimable et recommandable. Nous avons ainsi connu des gens décorés de
la flamme d’honneur du Front national et qui, dans leur vie
professionnelle et familiale, se comportaient comme les pires des
ordures et n’avaient nul souci du bien commun. Comme quoi l’habit ne
fait pas le moine.
De
même, l’on s’aperçoit que ceux qui sont souvent les plus en pointe
contre l’immigration de masse, qui n’ont aux lèvres que la défense
acharnée de la race blanche sont tout à coup beaucoup moins
enthousiastes quand il s’agit de se marier et de fonder une famille
nombreuse, l’un des remèdes pourtant au Grand Remplacement. Car eux
aussi veulent profiter de la vie, pouvoir s’éclater en boîte de nuit, ce
qui, il est vrai, est assez peu compatible avec une vie de famille ! De
même qu’il est difficile de reprocher aux mahométans d’avoir des
convictions religieuses lorsque l’on n’en a soi-même aucune, de même
est-il audacieux de reprocher à d’autres peuples et d’autres races
d’être prolifiques et d’avoir une grande vitalité lorsque soi-même l’on a
fait sciemment le choix de la stérilité. Qu’il faille inverser le
courant de l’immigration est certes une impérieuse nécessité (et à cet
égard il serait bon de réfléchir à des solutions réalistes et crédibles,
ce qui manque cruellement, car ce n’est pas là une mince affaire), mais
il est vain de croire que l’on peut redresser une nation sans une
profonde remise en question de modes de vie et de pensée parfaitement
suicidaires.