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vendredi 31 août 2018

Peut-on priver de vacances d’été les employés d’un supermarché ?

On sait que des députés LREM souhaitent généraliser, le dimanche, l’ouverture des magasins, déjà assouplie par la loi Macron de 2015. Argument imparable : « L’ouverture dominicale est avant tout un enjeu sociétal qui correspond à l’aspiration des Français : être libres d’acheter, de se divertir, de travailler ou non le dimanche. » Liberté ! Que d’aberrations on commet en ton nom. Pour ces élus, le travail dominical va, en même temps, dans le sens de l’Histoire et du profit. Mais il y a mieux, encore : le directeur d’un Intermarché de l’Hérault a organisé un référendum auprès de ses employés pour supprimer les congés d’été.

Dans un courrier adressé à tous ses « collaborateurs », il considère comme une « erreur » d’avoir « accepté de mettre en place des congés payés au mois de juillet et août ». Il leur explique que, dans une zone touristique, c’est en été qu’on a le plus besoin d’eux et regrette que ce soit à ce moment qu’ils s’absentent pour laisser la place à des saisonniers, qu’il égratigne du même coup : ils « n’ont aucune connaissance de notre métier et aussi, souvent, pas forcément l’envie que vous avez de faire bien » : s’il passe un peu de pommade à ses salariés, il n’a guère d’estime pour leurs remplaçants estivaux. Il rappelle, au passage, que « nous avons tous 13 mois de salaire ainsi que la participation au bénéfice grâce à l’implication de tous ».

Il leur propose donc de se prononcer par un « oui » ou par un « non ». Bon prince, il place « l’unanimité », non à 50 %, mais à 60 % de « oui » pour rendre la décision « incontournable ». Pas d’anonymat, cependant, car « nous devons tous assumer nos décisions ». Et, pour parer au risque d’une trop faible participation, « les votes non exprimés seront pris en compte comme un “oui” ». Ça, c’est de la démocratie ! À l’instar de Macron qui, nonobstant les chiffres et les circonstances de son élection, répète que le peuple français a majoritairement approuvé l’ensemble de son programme. Ou d’un syndicat qui décide d’une action, à main levée, dans le vote d’une assemblée générale dégarnie.

On peut comprendre que ce patron d’un hypermarché des Mousquetaires de la distribution soit soucieux de son chiffre d’affaires et veuille appliquer la devise : « Tous pour un ! Un pour tous ! » Mais la méthode est pour le moins contestable. Elle illustre les dérives auxquelles peut conduire un libéralisme sans frein pour qui le profit est la valeur suprême. Il paraîtrait naturel qu’il souhaitât ne pas avoir trop recours à des saisonniers (souvent, des étudiants qui se font un peu d’argent en vue de leurs études) ou qu’ils fussent encadrés par des employés expérimentés. Mais il est d’autres moyens pour y parvenir : organiser un véritable dialogue avec les personnels, tenir compte des contraintes familiales, n’exercer ni contrainte ni chantage…

Contacté par Le Parisien, l’auteur de cette consultation a confirmé que son initiative était « un bel exemple de démocratie dans l’entreprise » ; mais, d’après les premières réponses, il ne se fait guère d’illusion sur la décision qu’il devra prendre : « J’ai perdu, je pense », reconnaît-il. Cette anecdote n’aurait pas été connue si elle n’avait été révélée par des réseaux sociaux. Mais n’accablons pas ce responsable d’une petite entreprise, qui s’est cru dans l’air du temps. Les véritables responsables sont ceux qui, au nom du profit qu’ils vénèrent comme le Veau d’or, se dispensent d’une réflexion sur ce que pourrait être une économie humaine, pour trouver le juste équilibre entre la nécessité du rendement et le respect de ceux qui, patrons ou salariés, y contribuent.

Philippe Kerlouan

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