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lundi 29 mai 2017

Macron Président : et si c’était lui ?

Michel Lhomme, philosophe, politologue ♦
La campagne présidentielle a connu un moment véritablement historique : le débat télévisé qui a opposé Marine Le Pen à Emmanuel Macron, un débat qui a révélé deux choses : la vacuité du programme de l’une et la très inattendue densité du personnage de l’autre.
Marine Le Pen ne se remettra jamais de ce débat, ni probablement son parti, le Front National. Le départ de la nièce de la famille Le Pen est d’ailleurs une première confirmation de cette anticipation. La défaite de Marine Le Pen est réelle quand on pense que face à elle et contrairement à Jacques Chirac face à son père en 2012, Emmanuel Macron n’était quasiment rien sinon pour reprendre une image mélenchoniste une sorte d’hologramme créée par les médias en place.

Le score du Front National témoigne de l’échec de toute la stratégie républicaine et socialisante de la dédiabolisation

Autrement dit, la normalisation du Front national n’aura servi au Front National qu’à lui faire perdre des voix en tout cas sûrement pas à lui en gagner alors que la France a été frappé pendant deux ans et demi d’attentats particulièrement sanglants et que tous les jours entrent sur le territoire des centaines de réfugiés.
Le 4 mai, juste avant le second tour, le gouvernement signait même une convention avec Pôle Emploi sur l’accueil des réfugiés avec plan de formation, hébergement et apprentissage de la langue française gratuits. De plus, le Front national de 2002 n’évoluait pas dans le climat d’insécurité de la France de 2017 avec des quartiers de Paris et de banlieues interdits aux femmes et la grogne de la police et des gardiens de prison. Le résultat du Front national n’est donc vraiment pas remarquable. Le Fn est-il mort ? En tout cas, ceci n’est pas forcément une mauvaise nouvelle car elle libérera peut-être la voie à la création d’un nouveau parti identitaire et européen, plus moderne, plus efficace et surtout, plus radical.
Ceci étant, regardons un peu maintenant Emmanuel Macron et reconnaissons qu’ il n’a pas  du tout été mauvais, réussissant tout de même à convaincre tout un tas d’abstentionnistes ou d’électeurs Le Pen du premier tour à aller finalement voter pour lui au second. Actuellement, on ressent d’ailleurs un peu partout dans le pays, un certain soulagement, celui d’avoir évité la médiocrité. Macron bénéficie  de l’effet jeunesse et renouveau ce qui permet au président élu d’espérer un début de mandat finalement « relativement » tranquille.
Pratiquement, le fait que son programme s’inscrive dans la continuité bureaucratique permet de lui éviter  la valse des nominations et la méfiance des marchés. Pour beaucoup, ce sera du Hollande bis et son passé de banquier et ami du grand patronat lui assurent une bienveillance utile de la bourse quand rôde toujours le spectre de la crise financière de 2008.

Mais il y a aussi quelque chose de plus avec la compatibilité de Macron avec l’Europe

Européiste convaincu, Macron ne cache pas sa volonté de renforcer la construction européenne avec ce slogan un peu passé inaperçu d’En Marche  : « une France forte (et ouverte) dans une Europe qui protège ».
Ne pourrait-on pas envisager un Macron qui, bien conseillé, aille plus loin ? S’il osait en effet justement mettre les pieds dans le plat face à l’Allemagne et poser ainsi le retour d’une France influente et constructive en Europe, ne trouverait-il pas ici la dimension historique dont il rêve certainement ? Si, pour ce faire, Macron décidait d’articuler l’Europe latine du Sud et l’Europe de Višegrad en cherchant un contrepoids à l’Allemagne.
Sans doute rêvons-nous  car l’idéologie “sans frontiérisme” l’empêchera  de raisonner en termes depuissance européenne. D’ailleurs, il n’a pas trop brillé lors de sa première entrevue avec Merkel alors que l’Allemagne est pourtant fragilisée par la politique des réfugiés et n’aura plu, dans quelques mois après les élections, la capacité et surtout la légitimité de diriger l’Union Européenne ou la zone euro seul. Macron le sait-il ? Ne peut-il et ne doit-il pas en profiter ? La création d’un Ministère double, de la Défense et de l’Europe, est symptomatique de ce qui se trame par ailleurs: une Europe libérale de la gouvernance mondiale que l’on voudrait compatible avec l’Allemagne alors qu’elle ne peut pas l’être à moins que l’Allemagne partage et se sacrifie mais l’Allemagne le souhaite-t-elle, le veut-elle ? L’intransigeant Schäuble, actuel ministre des Finances allemand, a déclaré le 11 mai qu’il souhaiterait travailler avec Macron sur un projet de parlement de la zone euro. Quel que soit le résultat de l’élection allemande, Emmanuel Macron devra non seulement travailler avec l’Allemagne mais entraîner  cette fois le couple franco-allemand vers la refonte complète de la zone euro tant attendue. En fait, il ne lui convient pas trop que Mme Merkel reste au pouvoir car il ne pourra pas obtenir d’elle, gain de cause sur la nécessité de la redistribution des richesses au sein de la zone euro tout comme la fin de la planche à billet de la Banque Centrale Européenne ( politique suicidaire sur le long terme des Quantitative Easing).

Macron pourrait être l’homme providentiel non pas de la France mais de l’Europe

Avec  Macron, il pourrait y avoir le retour à un dialogue constructif avec l’Allemagne, une reprise en main du projet fédéraliste européen et la démocratisation de l’Europe, des projets essentiels comme l’Europe de la défense, bloqués, hélas, depuis des décennies. En fait, le résultat de l’élection française n’ouvre pas la porte à la résolution des problèmes intérieurs français (la rue avec les Mélenchonistes et les populistes de tous poils risque très tôt de s’en charger) mais par contre, il dégage l’horizon sur les nombreux problèmes européens de ces derniers mois et pourrait même augurer d’un début de sortie de crise à la seule condition que l’Allemagne coopère.
Macron saura-t-il le faire et s’imposer face à l’Allemagne fragilisée par les élections et les réfugiés ? Même la volonté états-unienne de repli sur soi pourrait presque ici en tout cas l’inciter à la fermeté à condition de ne pas se vendre et c’est là qu’il y a aussi bien sûr un autre Macron, un Macron inquiétant, le président-banquier ouvertement internationaliste, favorable aux traités de libre-échange comme le CETA et le TTIP, qui n’hésite pas à vendre en catimini aux États-Unis – ou même à la Chine – comme il l’a déjà fait les fleurons européens, y compris stratégiques du pays.

Ce qui est certain c’est qu’Emmanuel Macron par la composition de son gouvernement (un Ministère de la Défense et de l’Europe) est en train de mettre en place une gouvernance qui pourrait être efficace du point de vue européen même si elle demeure profondément anti-démocratique.

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