1913 :
la France cède aux « douces romances » du pacifisme. Sous l’influence
de l’intelligentsia parisienne, la jeunesse française se désintéresse de
la guerre et des soldats. Contre le parti des intellectuels, Ernest
Psichari, un jeune officier d’artillerie coloniale, publie son deuxième
roman, un roman à thèse, dont le mot d’ordre est le « militarisme
intégral ». Achevé sous la tente saharienne, L’appel des armes (1913)
célèbre la figure du soldat, la beauté de l’action et de la force. Par
le service des armes, il redevient possible de mener dans le monde une
vie de grand style.
« Lorsque
l’auteur de ce récit fit ses premières armes au service de la France,
il lui sembla qu’il commençait une vie nouvelle. Il eut vraiment le
sentiment de quitter la laideur du monde et d’accomplir comme la
première étape d’une route qui devait le conduire vers de plus pures
grandeurs. » Engagé à 20 ans, Ernest Psichari quitte avec
enthousiasme la maison paternelle. Ce jeune intellectuel, petit-fils
d’Ernest Renan, trouve dans la vie militaire une délivrance de la vie
ordinaire qu’il mène à Paris. Admis dans l’artillerie coloniale,
Psichari découvre la joie de l’action, et consacre près de cinq années
de sa vie à l’Afrique. Au cours d’un « magnifique exil » en Mauritanie, il rédige L’appel des armes, un roman d’apprentissage dont la trame n’est pas sans rappeler le parcours du jeune écrivain.
Le
héros de ce roman, Maurice Vincent, est un adolescent, fils d’un
instituteur antimilitariste. Au contact de Timothée Nangès, capitaine
dans l’artillerie coloniale, il trouve dans son cœur une vocation de
soldat. Prenant « contre son père le parti de ses pères », il choisit le
parti des hommes d’action et s’engage comme simple canonnier. Contre
son père biologique, il se réfère désormais à une autre paternité,
spirituelle, incarnée par ce soldat de l’armée coloniale. Les rapports
entre les deux hommes sont désormais ceux de maître à disciple,
d’initiateur à initié. L’adolescent embrasse une vie entièrement
nouvelle, qui s’apparente à une seconde naissance.
Selon
Psichari, les soldats sont les derniers représentants d’une idée,
l’incarnation de l’action et de la force. À l’abri de toute
compromission, de toute faiblesse, l’armée est le dernier rempart de la
nation. Quelque direction que prenne le monde, il ne se passera pas des
armes. Psichari rejoint en cela son ami Charles Péguy : « Que la
Sorbonne le veuille ou non, c’est le soldat français qui lui mesure la
terre. […] C’est le soldat français qui fait qu’on parle français à
Paris » (L’Argent). Pour la nouvelle génération, l’armée est la meilleure école. Elle est l’héritière de la « grande œuvre romaine et française »,
le seul moyen d’échapper à son siècle et la société moderne. Elle est
également l’objet d’un véritable mystique : sa mission est de « racheter la France par le sang ». Contre l’humanitarisme, contre le pacifisme, l’armée incarne la France éternelle, « fille aînée de la Gloire », « toujours guerrière et aventureuse », « toujours prête à se lancer dans une généreuse aventure […] s’il est de la gloire à glaner ».

Le jeune Maurice Vincent cultive des « pensées de gloire ». Il rêve de pays lointains, de champs de bataille ensoleillés. « Son foyer, désormais, serait une tente errante parmi les déserts roses des Tropiques. »
Son modèle, le capitaine Nangès, est une force vive, un homme tendu
vers l’action, une authentique figure de guerrier. Celui-ci se charge de
son éducation, lui enseigne un idéal. En parallèle de son instruction
militaire, l’adolescent recueille l’instruction spirituelle du
capitaine. L’enfant soldat s’éveille au « militarisme intégral ».
L’annonce de son départ pour la Mauritanie est « la plus belle heure de sa vie », le point culminant de son destin. L’Afrique est une « terre d’action »,
la seule qui permette à son pays d’inscrire quelques pages de gloire
dans l’histoire médiocre de son temps. Le principal danger, c’est « d’oublier l’histoire », de perdre le sens de celle-ci. «
Nous nous préparons des années d’histoire vide. Pensez-vous à ce que
pourront dire plus tard de nous les historiens ? Nos enfants verront
dans leur manuel : ‘‘De 1880 à 19.., le commerce et l’industrie
prospérèrent’’. À quoi servons-nous, sinon à faire l’histoire, et si
nous ne la faisons pas, qui la fera ? »

L’appel de la tradition
Héritière
d’un passé glorieux, véritable incarnation de l’ordre, l’armée est la
seule, avec l’Église, qui ait maintenu une tradition : « L’armée
représente une grande force du passé, la seule, avec l’Église, qui reste
vierge, non souillée, non décolorée par l’impureté nouvelle. » Le rôle du soldat, c’est donc de maintenir un certain « fonds moral »,
qui s’oppose au pacifisme, à l’humanitarisme, aux rêveries infécondes
de son siècle. Le parti des intellectuels est représenté par le père
biologique de Maurice, un « sophiste », une « âme tiède »
maudissant les soldats et leur drapeau. Paradoxalement, Maurice est un
représentant du passé, d’un passé héroïque – son père, un représentant
de l’avenir, du parti des intellectuels, grands selon l’esprit, mais non
selon le cœur. Maurice est désormais « un bel enfant barbare, dans un monde jeune ».
En rêve, le capitaine Nangès rencontre Timoléon d’Arc, un personnage de Servitude et grandeur militaires (1835)
de Vigny. Le héros de Vigny envie le héros de Psichari. Il aurait aimé
fouler en conquérant cette terre d’Afrique, pleine de charme et de
volupté. Là, l’homme se purifie, s’épure, loin des « pourritures modernes ». Là, du moins, « quelque idéal reste encore ».
En réponse, le capitaine Nangès évoque le mépris de la nation, le rejet
du colonialisme. La métropole tient les glorieuses chevauchées des
soldats en piètre estime. « Le bourgeois a la crainte de ce qu’il ne
comprend pas. Il tremble aux mots d’infini, d’absolu. Le Sahara lui
fait peur, comme la musique de Wagner. » Comme Ernst Jünger le décrira quelques années plus tard : « L’élémentaire réside en dehors de son monde idéal ; pour lui, l’élémentaire est l’irrationnel voire l’immoral. »
Au contraire, « la guerre est divine ». Dans Terres de soleil et de sommeil (1908), Ernest Psichari décrivait la guerre comme un « indicible poème de sang et de beauté ». Elle est « la plus voisine des puissances cachées qui nous mènent » et le capitaine Nangès ne regrette pas que le jeune Maurice ait éprouvé cela : « Heureux
les jeunes hommes qui, de nos jours, ont mené la vie frugale, simple et
chaste des guerriers ! […] Toutes les terres sont belles pour un jeune
soldat. Toutes les aubes sont fraîches, naïves ; puisqu’on s’y lève
joyeux, confiant dans sa force, audacieux. » Dans cette terre d’Afrique, terre de soldats, imprégnée de grandeur et de noblesse, le capitaine Nangès entend son métier « en artiste ». Et Psichari de citer Alfred de Vigny : « Il exerce, non en ambitieux, mais en artiste, l’art de la guerre. » Ernst von Salomon, reprendra cette image dans Les Cadets (1933) : « Les soldats sont des artistes et les grands maîtres de la guerre sont le cœur mystique du monde. »
Témoignage d’une génération, L’appel des armes rencontre
en 1913 un succès notable. La conversion de Psichari au catholicisme la
même année achève d’en faire un modèle à la jeunesse de France. Il
connaîtra néanmoins une destinée tragique. Comme Charles Péguy, dont il
fut le « disciple préféré », Ernest Psichari est rappelé à Dieu
au cours des premières semaines de la Grande Guerre. Mort à 30 ans le
22 août 1914 à la tête de ses hommes, le lieutenant Psichari devient
l’un des héros de la « génération sacrifiée ».