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vendredi 10 août 2018

Bernard Plouvier - Le combattant du travail - Ernst Jünger


 


Réflexions très personnelles sur Der Arbeiter d’Ernst Jünger et sur quelques écrits d’intellectuels allemands et français durant les années Vingt et Trente.
 

Parti à l’automne de 1914 pour se battre héroïquement, à l’instar des Prussiens des trois guerres de von Moltke le Vieux et de Bismarck (celles de 1864 contre le Danemark, de 1866 contre l’empereur autrichien allié aux monarques de Bavière et du Hanovre, et celle de 1870-71 contre l’empereur des Français), l’engagé volontaire Ernst Jünger doit affronter, avec sa génération, une guerre dantesque, une guerre de matériel où l’être humain est plus souvent broyé par l’obus ou fauché par une salve de mitrailleuse qu’un héros dont l’action change le cours d’une bataille. 
 

Encore faut-il se souvenir que l’Oberleutnant Jünger, chef d’une Stosstrupp (un groupe d’assaut) en 1917-18, décroche les plus belles décorations prussiennes pour son courage, sans que ses exploits ou ceux de ses pairs (un Schoerner ou un Rommel, tous deux également décorés de l’Ordre Pour le Mérite) influent en quoi que ce soit sur la conduite de la guerre.


Même le couple char-avion de combat sera trop rudimentaire pour produire la rupture en 1918. Associés à l’artillerie autotractée et aux troupes d’assaut, ces éléments serviront à créer le Blitzkrieg, en 1940-41, lorsque les moyens techniques seront devenus hautement performants. Mais dans les conditions matérielles des années 1914-18, seul l’effondrement moral de l’ennemi, favorisé par une carence dramatique en vivres et en munitions, et surtout par une subversion sociale, a pu mener les Alliés à la victoire. Les années 1917-18 illustrent le rôle majeur des doctrines subversives sur des Nations minées par la faim.


La guerre de tranchées a créé simultanément deux types d’hommes. Elle a vomi une génération d’alcoolo-tabagiques prématurément vieillis, formant en quelle que sorte le prolétariat des anciens combattants. Mais elle a aussi enfanté une génération de jeunes hommes ardents, animés d’un dévouement illimité s’ils rencontrent un chef charismatique incarnant une grande cause, des militants prêts à toute grande aventure collective, qu’elle soit politique ou guerrière. 
 

Jünger n’est nullement mûr pour le rôle de petit-bourgeois commémorant ses batailles de façon rituelle chaque année et pérorant sur le monde comme il va et comme il lui déplait. Mais, il est resté un individualiste en dépit de son expérience guerrière. Cet entomologiste amateur contemplera la société en esthète.


Soeren Kierkegaard, un sujet atteint de psychose maniaco-dépressive, mort en 1855, auteur à la fois prolixe et ennuyeux, avait proposé une alternative, a priori curieuse, mais très féconde : on vit en étant dominé soit par un impératif éthique, soit par une vision esthétique (in Ou bien… Ou bien, de 1843). Effectivement, les grands artistes, qui sont presque tous des psychotiques, ont souvent un comportement amoral. De la même façon, un individu voué à un grand idéal, engagé dans une grande aventure collective s’enivre de la beauté même de son objectif, au point parfois d’en négliger les conséquences ultimes et d’éviter d’en passer les moyens et les méthodes d’obtention au crible de sa conscience éthique. 
 

Jünger vivra les décennies qui passeront sans trop déteindre sur lui dans son monde intime, entretenant une vision d’esthète naturaliste, qui, de loin en loin, se penche sur la société et tente d’en élaborer une critique, sur un mode poético-mystique, dont le résultat lui paraît presque toujours insatisfaisant, puisqu’il remanie ses textes après leur primo-édition... avec une exception quasi-unique : Der arbeiter, ce livre de 1932 sur lequel se sont escrimées trois générations de commentateurs et de critiques. 
 

C’est pour tenter de comprendre l’insatisfaction des uns, les curieuses louanges des autres que l’on propose ce texte. 
 

Il est bien évident que Jünger, au sortir d’une guerre dantesque (c’est adjectif fourre-tout, utile aux auteurs impressionnistes, en mal de définition), a rapproché de son expérience exaltante et traumatisante les bandes d’actualité qui ont commencé à se répandre dans les cinémas du Reich de Weimar. On y montrait la puissance des nouvelles locomotives aussi bien que les exploits des conducteurs de bolides automobiles qui pulvérisaient les 150 km/heure, les fonderies colossales, les marteaux pilons et les trains de laminage, les barrages hydrauliques, en résumé : le monde démesuré de la vapeur et de l’électricité, matant le métal et disciplinant l’élément le plus ravageur, l’eau. 
 

Le poète qui ne sommeillait jamais longtemps en lui ne pouvait qu’évoquer le monde des Titans. Effectivement, l’industrie des années Vingt ridiculisait l’atelier de Vulcain et de ses Cyclopes, puissants idiots au service d’un dieu cocu. L’homme semblait détrôner les dieux et l’athée Jünger rejoignait l’athée Nietzsche, en évoquant rarement le Surhomme qui intéressait tant d’autres penseurs. Car le naturaliste Jünger ne s’est jamais trop penché sur Darwin, restant plus proche d’un Linné ou d’un Cuvier.
 

Pourtant, Jünger restait une créature du XIXe siècle allemand, épuré de certaines conceptions, singulièrement celle du racisme völkisch. On verra comment le mot Volk en est venu à signifier autre chose que ses acceptions du temps de Luther ou même de Goethe. Aux XIXe et XXe siècles, il cumule les attributs de la Nation et de la Race. Au vrai, cela n’avait rien d’original et l’on notait cette évolution grotesque aussi bien dans la littérature britannique (chez un Winston Spencer-Churchill), française (Barrès, Maurras ou Jules Ferry), italienne (et pas uniquement chez d’Annunzio), russe (par exemple chez Dostoïevski) ou Juive (chez un Disraeli) et l’on pourrait citer une foule d’auteurs qui, jusqu’en 1945, ont confondu les mots Race et Nation... les plus anciens constituaient, sans même pouvoir l’imaginer, la véritable préhistoire du nazisme et s’ils influencèrent énormément d’auteurs germaniques ou juifs (Plouvier, 2015-1), ils laissèrent Jünger indifférents sur ce point.


En revanche, et quoi qu’en aient dit des commentateurs éthérés après-1945, il s’était imprégné bien plus de la littérature prophétique et brutale des auteurs germaniques de l’avant-guerre (celle de 14-18, bien sûr) que des idylliques et bucoliques ballades des Wandervogel. Rien dans ses œuvres des années Vingt et Trente ne porte la marque du mouvement paléo-hippie des années fastes du IIe Reich, à la différence de ce que Jünger écrira après la fin de la domination de l’Europe sur la planète, après l’An Zéro de l’Europe : 1945. 
 

1 – Prélude au XXe siècle : le romantisme épique et brutal des passionnés 
 

« Nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert »

Alfred de Musset, La confession d’un enfant du siècle



Il est évident qu’une œuvre s’inscrit dans le contexte de son époque. Soit qu’elle illustre l’esprit du temps (Zeitgeist), soit qu’elle le conteste (Aufstand, l’insurrection). Le livre de Jünger Der arbeiter, de 1932, est typiquement germanique. Il ne sera traduit en français qu’un demi-siècle plus tard et ceci se comprend fort bien.

Depuis la glorieuse Renaissance qui a touché la France aux débuts du XVIe siècle, la plupart des penseurs français se sont efforcés d’écarter la métaphysique du débat d’idées. Certes, Henri Bergson eut l’idée saugrenue de la réintroduire dans le débat philosophique avant l’An 1914, mais fut-il réellement un esprit français ? La question demeure en suspens.

Il influença beaucoup les généraux de 1914-17, jusqu’au règne du froid Pétain. Les doctrinaires de l’offensive virile « à l’arme froide » (la baïonnette) – les Loyzeau de Grandmaison, Joffre, Foch et Mangin, mais aussi Haig et Cadorna – étaient des Bergsoniens convaincus. L’élan vital, la mystique de l’intuition, préférée à la froide raison, inspiraient leur tactique imbécile. Tout ce fatras, qui coûta des centaines de milliers de morts aux armées française, britannique et italienne, n’avait pas besoin d’être enseigné en Allemagne, car d’autres penseurs développaient cette même réaction contre le positivisme et le triomphe des sciences & des techniques.

Presque tous les philosophes allemands du XIXe siècle vomissaient les valeurs issues des ruminations hypocrites du planteur esclavagiste virginien Thomas Jefferson, le créateur du nouvel évangile des Droits de l’Homme (riche) et du Citoyen (établi), que les pitres de la Révolution française ont vulgarisés en répandant des flots de sang, par la Terreur et par vingt années de guerres, quasi-continues de 1792 à 1815 (avec une courte interruption de 1802 à 1805).

Les penseurs allemands avant 1914 sont des gens profondément intelligents. S’ils acceptent le principe de l’Isonomia – né en Grèce au 6e-5e siècles avant J.-C. – soit l’égalité de tous devant la loi, ils savent d’expérience qu’il ne peut exister d’égalité d’aptitudes entre les hommes, donc d’égalités de jouissances et de résultats. L’observation de la vie sur Terre est supérieure aux principes imbéciles issus des ruminations de John Locke et de son disciple Jean-Jacques Rousseau : les hommes ne naissent pas forcément libres et moins encore égaux. La liberté est affaire intérieure, intime et se conquiert. De la même façon, les droits de l’homme sont liés à l’observance stricte de ses devoirs. Tels sont les enseignements de messieurs Kant, Fichte, Hegel et de quelques autres, moins illustres.

Dans l’Essai d’une critique de toute révélation, de 1792, Johann-Gottlieb Fichte, bientôt titulaire de la chaire de philosophie de l’université d’Iéna, avant de conquérir celle de Berlin, a dilué en deux centaines de pages un argument, aisément résumé par une proposition simple : c’est par l’observance intégrale de son devoir que l’être humain mérite d’être heureux et peut y parvenir... ou comment tenter de concilier l’éthique et le bonheur. Dans ses deux ouvrages, contemporains de la rentrée en guerre de l’État prussien contre l’occupant français, Doctrine du Droit (1812) et Théorie de l’État (1813), il reprend des Leitmotive de la Rome antique : lorsque l’existence de la nation est en jeu, la guerre est juste, et la victoire n’est rendue possible que grâce à la dictature des meilleurs d’entre les citoyens. En temps de guerre, « le chef est à la fois dictateur et éducateur... Chaque État doit se défendre jusqu’à la dernière goutte de sang de ses citoyens ».

Friedrich Jahn, en 1810 in Deutsches Volksturm (Le combat de la race allemande), accole le premier les idées de Nation et de Race dans le mot Volk, insistant sur la médiocre combativité des cosmopolites de la naissance ou des idées, et s’oppose à tout compromis avec les ennemis du Volk : « Maudit soit l’écrivain qui méprise sa nation... L’agressivité apparaît comme l’attribut de tout peuple hautement civilisé ».

En noyant la chose, lui aussi, dans un fatras métaphysique, Hegel développe une idée assez difficile à manier, bien adaptée toutefois au monde germanique dont la puissance se lève en Europe : la Victoire assure le bon Droit de l’État, dont l’intérêt prime toute autre considération, que ce soit le bonheur des administrés, voire la parole imprudemment engagée. C’est une synthèse de l’histoire grecque et romaine antique, revisitée par le cynisme de Frédéric II de Prusse.

Le plus grand de tous les philosophes allemands, Arthur Schopenhauer, se fait le chantre de la puissance de la volonté dans l’établissement par chaque homme de grande qualité intellectuelle de sa Weltanschauung (sa représentation du monde)... il ne délire toutefois pas, comme le feront Nietzsche et ses émules, au point de en passer de la Puissance de la volonté à la Volonté de toute-puissance.

Dans le dernier tiers du XIXe siècle, deux universitaires ennemis écrivent à peu près la même chose. Theodor Mommsen, dans son Histoire romaine, assure ses lecteurs que « Le progrès de la civilisation exige l’écrasement des nations moins développées, de moins haute valeur culturelle, par des nations de plus haut niveau ». Son rival Heinrich Treitschke (1896) enfonce le clou : « Que le fort l’emporte sur le faible, c’est la justice supérieure de l’histoire ». L’État, objet des sollicitudes de Frédéric II, d’Hegel et de Treitschke devient soit la divinité en soi pour les athées et agnostiques, soit l’expression de la volonté divine, pour les autres. Dans les deux options, l’État n’est pas au service des individus, mais il est le maître absolu, étant en droit de réclamer tous les sacrifices. Il n’y manque plus que la touche biologique, apportée par Charles Darwin et son compère Alfred Wallace, remaniée par le délire paranoïaque de Friedrich Nietzsche.

Durant les années 1880, Nietzsche se propose de détruire les fondements des morales platonicienne & chrétienne (qu’il estime bien à tort équivalentes), se faisant le prophète d’une contre-éthique, orientée vers la création d’une surhumanité. Celle-ci doit être créée par la reproduction, dirigée par un grand inspiré, de la véritable élite, celle qui unit les qualités morales d’ascétisme et de dévouement au caractère bien trempé. Nietzsche n’indique pas de nation précise où chercher cette élite, à condition toutefois de la trouver en Europe (cf. Le Gai savoir, 1882, et Volonté de Puissance ou VP).

« L’éternel retour » (qui est le Leitmotiv des années 1885-97, auquel Martin Heidegger n’a rien compris, à force de chercher des trésors de subtilité là où il n’y en a guère), c’est la continuité entre la « morale d’esclaves » socrato-platonicienne et celle du « poison chrétien » (Goedert, 1977). Selon Nietzsche, il est indispensable à l’Européen de s’en éloigner, d’en revenir à l’enthousiasme guerrier et à la créativité de « l’Aryen » (VP et correspondance des années 1885 sq., citée in Favrit, 2002). « Les Grecs nous offrent le modèle d’une race et d’une civilisation devenues pures : espérons qu’un jour, il se constituera aussi une race et une culture européennes pures » (Le Gai savoir, 1882).

Sa morale est un renversement des valeurs : il faut abandonner le « Tu dois » pour le « Je veux [créer] l’homme supérieur » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1882-85). « Vivre ? C’est rejeter constamment ce qui veut mourir. C’est être cruel, impitoyable pour tout ce qui vieillit et s’affaiblit en nous et chez les autres… le grand secret pour rendre l’existence plus féconde… c’est de vivre dangereusement » (Le Gai savoir, 1882). « L’homme n’est malheureusement pas assez méchant… son amollissement, sa moralisation forment sa malédiction » (fragment de 1887, in VP). « Nous voulons des sensations fortes…Nous cherchons des états dans lesquels la morale bourgeoise ne prenne plus la parole, encore moins la morale des prêtres » (1888, Le cas Wagner). « La nature a donné à l’homme des pieds pour écraser, non pour fuir » (Généalogie de la morale, 1887). « Qu’est- ce qui est bon ? Tout ce qui élève, chez l’homme, la volonté de puissance et la puissance elle-même. Qu’est-ce qui est mauvais ? Tout ce qui provient de la faiblesse » (L’Antéchrist, 1888). « Vaincre la pitié est, pour moi, une vertu aristocratique » (Ecce Homo, 1888).

Il ne faut pas aimer le prochain, mais « aimer le lointain », dans le cadre d’une évolution de l’humain vers le surhumain, c’est son Leitmotiv majeur, depuis Ainsi parlait Zarathoustra jusqu’à l’entrée dans le néant cérébral. Le surhomme doit être « le perfectionnement du corps entier, non du seul cerveau » (VP). Le christianisme, religion de mépris du corps, fut « la plus grande calamité de l’humanité » (Le Crépuscule des idoles ou Comment on philosophe à coups de marteau, 1888). « Le monde n’est que volonté de puissance et rien d’autre… La mort de dieu ouvre le chemin de la redécouverte du monde… Le Surhomme est le sens de la Terre » (VP).

En outre, et à la notable différence du populiste Adolf Hitler, depuis son adolescence, le philologue & philosophe Nietzsche témoigne d’un total mépris envers les travailleurs manuels (nombreux exemples in Peters, 1978). L’élite reste ouverte à qui émerge du troupeau, mais la « bête humaine » incapable de pensée personnelle est mûre pour l’esclavage (Par-delà bien et mal et VP). On retrouvera des traces de ce mépris chez Jünger, l’élitiste qui condamne le suffrage universel.

« La morale se fonde sur la pure avidité d’exister… Tout ce qui existe est juste et injuste à la fois, et justifié dans les deux cas » (La Naissance de la tragédie, premier livre nietzschéen, rédigé en 1870). « La joie du devenir enferme aussi en elle la joie de détruire » (Crépuscule des idoles). « Il n’existe pas de phénomène moral, mais uniquement une interprétation morale des phénomènes… Presque tout ce que nous nommons civilisation supérieure repose sur la spiritualisation de la cruauté » (Par-delà bien et mal). « La bonté est peut-être ce qui empêche l’homme d’évoluer vers son plus haut degré de puissance et de splendeur » (Contribution à la généalogie de la morale).

« Il y a pour le ‘’mal’’ des perspectives d’avenir » (Ainsi parlait Zarathoustra). « La haine, la joie de nuire, la soif de prendre et de dominer, d’une manière générale tout ce qu’on appelle le mal, n’est au fond qu’un des éléments de la conservation de l’espèce… Ce sont les esprits les plus forts qui ont fait progresser le plus l’humanité… en rallumant les passions… en réveillant le goût du risque et de l’inédit. Il faut de la ‘’méchanceté’’ – et généralement recourir aux armes – pour imposer du nouveau aux humains » (Le Gai savoir). « Voici venir les Barbares nouveaux : les cyniques, les conquérants, qui uniront la supériorité intellectuelle, la santé à la surabondance des énergies » (VP) : une espèce nouvelle pour qui le bien de la collectivité doit toujours et en toute circonstance l’emporter sur l’individu (fragment de publication posthume, cité in Granier, 1971). Ce dernier point, Jünger le contestera.  

Certes, lorsqu’il sombre dans le néant cérébral, à la jonction des années 1888-1889, soit une décennie avant sa mort enregistrée par l’état civil, Nietzsche est quasiment inconnu en terres allemandes, s’il commence à être lu en France. Mais durant les années 1900-1914, il est dévoré par tous les apprentis philosophes du Reich et même de l’Empire austro-hongrois.

Nietzsche s’est trompé, non dans ses descriptions, mais dans ses dénominations. Dans ses écrits – et en faisant abstraction de la part délirante – il ne faisait que définir ce que doit être l’homme, par opposition au sous-homme. La Surespèce, si elle doit un jour se créer à partir du genre Homo, ne pourra jamais être obtenue par sélection des reproducteurs appartenant à ce genre, mais par diverses mutations des gènes homéotiques (Nietzsche ne pouvait le savoir, c’est évident). Avant de spéculer sur ce futur indéterminé et peut-être irréalisable, on ferait beaucoup mieux d’interdire aux sous-humains de se reproduire et de stimuler la soif de connaissances utiles des humains : c’est, par essence, l’action à long terme que l’on espère d’un régime authentiquement populiste.

En 1888, un docte universitaire français, Ernest Lavisse, présente l’archétype de l’officier allemand façonné par la « culture allemande » (en fait, le mot allemand Kultur est bien plus général et représente la globalité du mot français Civilisation). « Il est tout pénétré de l’idée de la supériorité de sa race. S’il est croyant, il se considère comme l’instrument de la Providence ; s’il est philosophe, il réduit l’histoire du monde au combat pour l’existence, où le plus fort a le droit, et même la mission, d’écraser le plus faible ». C’est fort bien vu et ce sera la mentalité des Germains passant à l’attaque en 1914... puis se défoulant dans le domaine scientifique et technique, avec la même rage de dominer, et la même puissance, que les poètes jugeront « titanesque » (jusqu’à la castration de 1945).

Le roman le plus célèbre de l’immédiat avant-guerre, Peter Moors de Gustav Frenssen, paru en 1906, est dépourvu de toute ambiguïté : « C’est aux plus nobles et aux plus décidés que le monde appartient ». Glorifiant la lutte contre les Hereros, tueurs de familles de colons dans le Sud-Ouest africain, l’auteur énonce un principe fondamental : il est juste de coloniser une terre si c’est pour mieux l’exploiter que ne le font ses habitants incapables.

À la même époque, le nombriliste Stefan George, qui refoule sa trouble sexualité, ne cesse d’évoquer « les temps nouveaux... la nouvelle rigueur de vie », dans sa revue Blätter für die Kunst, créée en 1892, où il annonce la venue d’un nouveau Messie. Sans fréquenter le cénacle malsain de George, Jünger fera sienne cette conception d’une poésie et d’une métaphysique décharnées, embrumées, où chaque proposition est susceptible d’une pluralité d’interprétations... pour ne même pas évoquer les difficultés d’une traduction de l’allemand, langue éminemment plastique, au français, langue qui favorise beaucoup moins les ambiguïtés sémantiques.

Si, pour la forme, Jünger est un produit de l’esthétisme de George, il est au fond, le fils du Futurisme, dont la Grande Guerre assura la première prestation. Si le mot préexistait à son Manifeste de 1909, Filippo Marinetti eut le mérite d’assimiler le Modernisme à une énergie, un peu brouillonne, visant à détruire le conformisme bourgeois, dans son art, ses préoccupations économiques et son parlementarisme insipide et corrupteur.

Le phraseur communiste Antonio Gramsci, fils d’escroc, aigri par son nanisme et sa tuberculose, n’a voulu y voir qu’un mouvement d’idées conçues pour bousculer la digestion des bourgeois (in Coll., 1982). En réalité, cet éloge de la technologie moderne, cette griserie de la puissance et de la vitesse, cet ardent désir de participer à la destruction d’un monde sclérosé par l’argent et les conventions sociales, fut un essai, transformé grâce à la guerre, de destruction suivi d’une reconstruction tout aussi brouillonne : le fascisme.

Dans la livraison du 23 mars 1919 d’Il Popolo d’Italia, Benito Mussolini annonce la création des Fasci Italiani di Combattimento avec un programme aussi vague que prometteur : « Antiparti pour affronter les deux dangers : le danger misonéiste de la droite et le danger destructeur de la gauche », soit le modernisme et l’antimarxisme. Prenant le relais, dans le registre de l’action politique, du poète Marinetti, Mussolini proposait cette fameuse Troisième Voie dont on parlera jusqu’à nos jours et qu’il est plus simple de qualifier de Populisme, réalité fort ancienne, puisqu’antique, et toujours combattue par les puissances d’argent et les dynasties de familles en situation de dominance. Drieu La Rochelle a presque résumé la chose en 1937 : « Le fascisme, c’est vivre plus vite et plus fort ».  

En 1912, le général prussien Friedrich von Bernhardi, qui s’illustrera de 1914 à 1918 à la tête de divers corps d’armée, avait écrit : « C’est dans la sélection que réside la force créatrice de la guerre... C’est une nécessité biologique, un régulateur indispensable de la vie de l’humanité, car sans elle s’effectuerait une évolution malsaine, excluant tout progrès de l’espèce et, par suite, toute réelle civilisation ».

La Guerre de 1914 fut acceptée avec enthousiasme par les hommes de France et du Reich, car dans à peu près tous les pays d’Europe existait une « attention expectante » (selon le néologisme de Gustave Le Bon, 1895) : les jeunes attendaient la fin d’un monde sclérosé, espéraient une évolution qui ne pouvait qu’apporter du mieux, car l’on en était resté aux lubies du Siècle des Lumières, selon lesquelles le progrès scientifique et technique devait accoucher d’un progrès dans les comportements humains.

Mais il est faux d’écrire que la Guerre Mondiale ait donné au Volk germanique une « âme collective ». L’expérience des années 1917-1932 infirme cette gentille berquinade. Certes, Jünger, en 1930 (La mobilisation totale), présente la Guerre mondiale comme le prélude à la Révolution mondiale, reprenant le très vieux thème de « la guerre régénératrice ». Passant de l’éloge de la violence au combat politique, il annonce : « Ce combat nous a martelés, ciselés, trempés... Tant que nous vivrons, nous resterons des combattants »... et ce sera une promesse non tenue. Le combat avait été une source de jouissances intimes, d’ordres physique, intellectuel, spirituel, voire à connotation sexuelle (1922), mais revenu à la réalité de la vie civile, en 1923, Jünger devient un démobilisé contemplatif, à la fois entomologiste et philosophe non engagé.

On peut envisager Jünger comme un fils de la Guerre Mondiale et du modernisme, c’est comme cela qu’il aime se présenter. On doit aussi reconnaître qu’il ne fut jamais qu’un individualiste forcené, préférant la réflexion et l’observation du monde à l’action militante. Fondamentalement esthète, un moment emporté par la jouissance physique, intellectuelle et métaphysique de l’acte guerrier, il refuse de se mêler aux jeux plébéiens, et par nature triviaux, de la politique. 
 

2 – Les révolutionnaires en chambre


« Alors s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse…

Tout avait tremblé dans la vieille Europe ; puis le silence avait succédé…

Tous ces gladiateurs se sentaient au fond de l’âme une misère insupportable. »

Alfred de Musset, La confession d’un enfant du siècle



La moins mauvaise réflexion sur la génération allemande du front, devenue dès 1919 une génération de vaincus et d’humiliés, est due à Franz Matzke, dans un texte publié en 1930 et qui forme l’antithèse de la plupart des ruminations mentales de Jünger sur le sujet. L’on retrouve par ailleurs chez Matzke, Jünger et consorts, les échos de la nostalgie d’un héroïsme révolu, ressentie par Vigny, puis par Musset, aux lendemains de l’épopée napoléonienne... la métaphysique en moins, pour cause de rationalité française.

« Il y a une race nouvelle, nantie d’un nouveau comportement intellectuel et physique, qui est née dans le combat, qui dominera demain et déclinera après-demain... Le chaos ne nous a pas détruits ; au contraire, nous avons conçu une vision plus claire de nous-mêmes... La réalité des choses est grande, infinie ; ce qui est humain est petit, sentimental... La nature est le grand royaume muet, étranger à l’homme. Nous avons besoin de cette immensité, de cette entité autosuffisante, qui plane largement au-dessus des joies et des souffrances humaines... Nous répugnons à exprimer notre pensée intime... Notre existence est à la fois faite de solitude et prête à l’action en commun pour un but précis... Nous constatons un ‘’progrès’’ dans des domaines pratiques, mais nous ne croyons pas que l’humanité progresse ».

Le livre sublime, concis et d’une grande clarté d’expression, de Matzke n’a, bien sûr, jamais été traduit en français. Les esthètes de droite, du marais et de la gauche salonnarde ou populacière, de l’époque où se tramait le Front Populaire, n’y trouvaient pas leur dose de pénombre et d’obscurités. Avec Spengler, Niekisch et Jünger, ils furent amplement servis sur ces points.

Dans certaines maladies dégénératives du cerveau – par exemple au cours de la maladie de Parkinson et de nombreuses formes de démence -, on note l’apparition d’une hypo- puis d’une akinésie : les patients ont une activité de plus en plus réduite, et parfois régressent jusqu’à « broyer du vide ».

C’est l’impression que procure - à qui étudie le dynamisme national-socialiste (ou nazi, au gré du lecteur) ou encore celui des communistes allemands - l’étude des innombrables chapelles dites « révolutionnaires », observées durant les années 1919-1945 en Allemagne ou chez les émigrés. On évoque ici les adeptes de ce que, plus tard, l’on a nommé la « Révolution conservatrice », la « droite révolutionnaire », les phraseurs « nationalistes », mais aussi les « nationaux-bolcheviks », dont les seuls membres actifs se retrouvèrent dans la SA de Röhm, en 1932-34, ou dans le « Front noir » d’Otto Strasser.

Chez tous ces hommes, il s’agissait beaucoup moins d’une procrastination – soit le fait de remettre quelque chose à plus tard – que d’une inhibition totale. Ce furent des phraseurs et non des acteurs. Spengler, Moeller van den Bruck, Jünger et Niekisch en furent les plus célèbres théoriciens.

Les Carl Goedeler (un politicien réactionnaire), Ludwig Best (l’ex-chef d’état-major général de la Heer) ou Helmuth-James von Moltke (un juriste) tentèrent au moins de passer à l’acte, mais leur initiative de septembre 1938 pouvait passer pour une opposition politique, tandis que l’attentat du 20 juillet 1944 ne peut être objectivement qualifié que de pure trahison, s’agissant de la tentative d’élimination du chef de l’État-chef des Armées en temps de guerre. Les patriotes allemands distinguent, dans leur langue, fort précise à défaut d’être concise, le Landesverrat, qui est la trahison contre la patrie, du Hochverrat, qui stigmatise une action directe contre la direction de l’État, soit le crime de Haute trahison (Plouvier, 2013)... comment des historiens français qualifieraient-ils une tentative d’assassinat sur la personne de Clemenceau durant la Grande Guerre ?

Même s’il est devenu politiquement très incorrect de le signaler, presque tous les condamnés ont renié leur geste. L’ex-bourgmestre de Leipzig (membre du véritable parti d’extrême-droite, financé par le grand patronat et les gros propriétaires terriens : le Deutsch National-Volks Partei), révoqué de sa fonction de Commissaire du Reich aux prix le 1er juillet 1935, Carl Goerdeler, principal conjuré civil, a écrit : « Il nous faut regarder le 20 juillet comme le jugement de dieu. Le Führer a été providentiellement protégé. C’est maintenant le devoir des Allemands rebelles de se ranger derrière le Führer sauvé par dieu » (Balzer, 1967). On est loin des flonflons résistantialistes qui résonnent, des années 1980 à nos jours.

Comment devenir puis rester une grande Nation, générant une grande civilisation ? Tel est le Leitmotiv d’Oswald Spengler, dans ses deux pesants volumes du Déclin de l’Occident, indigeste rhapsodie, parue en 1918-22, où la documentation historique est très souvent hasardeuse, pour ne pas dire misérable. Comment fonder une réflexion de fond sur des poncifs éculés ?

Spengler, issu d’un milieu pauvre (il est fils de postier) est devenu enseignant, puis a vécu de ses droits d’auteur. C’est un réactionnaire, partisan du despotisme éclairé, puisque, selon lui, de la plèbe ne peut rien sortir de bon... c’est un raisonnement d’autant plus débile qu’il en sort lui-même. Devenu un auteur à succès, il fréquente le gratin des capitalistes : Hugo Stinnes père et fils (aciéries), Alfred Hugenberg (ex-directeur des usines Krupp, magnat de la presse et du cinéma, leader du DNVP), Wilhelm Cuno (armateur), ainsi que l’ultraréactionnaire catholique Edgar Jung, futur poisson-pilote du quasi-crétin Franz von Papen.

En 1932, il vote ostensiblement pour le Parti nazi, mais le ministère de coalition de janvier 1933, pour lequel il n’a pas été sollicité, lui paraît « un ministère de carnaval », alors que ces hommes vont, en trois mois, ramener la paix dans les rues du Reich, où régnait la guérilla civile depuis trois années, et résorber en 3 ans un chômage démentiel, soit 7,8 millions de chômeurs pleins et 4 millions de chômeurs partiels. Le bobard des « six millions de chômeurs » a été lancé par les Chanceliers incompétents et menteurs, pour masquer l’ampleur de leur nullité : les catholiques Heinrich Brüning et Franz von Papen et le militaire d’état-major Kurt von Schleicher ont envoyé au Bureau International du Travail des chiffres faux. Et les fonctionnaires genevois, surpayés autant qu’harassés de travail, ont entériné le mensonge sans vérification, suivis par de très nombreux historiens (cf. Plouvier, 2008-3).

Spengler meurt en mai 1936, sans jamais avoir été inquiété pour avoir traité le Führer de « chimpanzé » et ses ministres et conseillers « d’idiots de province » (Dupeux, 1992 ; Mohler, 1993). Le maître du IIIe Reich a ramené le plein emploi – au point qu’en 1937, on importe des travailleurs italiens - ; il a relancé les exportations et surtout rendu au Volk sa fierté nationale.

L’autre météore prussien de l’immédiat après-guerre est nettement plus utile pour qui cherche à comprendre l’évolution politique et sociologique d’Ernst Jünger : Arthur Moeller van den Bruck, dépressif chronique, mort par suicide au printemps de 1925. Son livre Le IIIe Reich, écrit en 1922 et paru l’année suivante, contient deux sentences intéressantes : « L’Occident meurt d’un excès d’utilitarisme » et « Nous, Germains, sommes destinés à ne jamais laisser les autres peuples en repos ». Après le désastre de 1870-71, Ernest Renan avait lui aussi relié l’humiliante défaite française à une débauche de « matérialisme ».

De façon contemporaine à l’expérience fasciste, Moeller propose une Troisième voie, ni capitaliste ni communiste, dans laquelle l’esprit prussien doit vivifier un socialisme d’État et une représentation nationale corporatiste, chaque citoyen devant être alternativement soldat et travailleur au service du Volk, mais aussi pour régénérer l’Europe dé-spiritualisée. Moeller est déiste, à la différence de Jünger, devenu athée. Dans sa critique du capitalisme, Moeller, qui ne connaît pas grand-chose aux pratiques économiques, ne dit pas un mot du capitalisme de spéculation et ne semble pas l’avoir différencié du capitalisme de production. Dans son projet de société, l’État doit diriger la production et les échanges, qui doivent rester affaires privées.

On a voulu voir en Moeller le théoricien du mouvement des Jeunes Conservateurs (Jungkonservative). Ce n’est vrai qu’en partie : on y trouve pêle-mêle des sympathisants du national-socialisme (Hans Grimm), des politiciens ultraréactionnaires proches des capitalistes nationalistes (tels Hjalmar Schacht, financier, ou Franz von Papen, médiocre officier recyclé dans la politique grâce à l’argent de son épouse), des catholiques comme Edgar Jung, des partisans du néo-paganisme germano-scandinave comme Friedrich Hielscher, ou le théoricien du droit constitutionnel Carl schmitt, un homme qui se situe dans le sillage d’un Nicolo Machiavel (l’authentique, pas celui des légendes populaires) et de Frédéric II, qui servira tous les Chanceliers, de 1930 à 1945, étant au seul service de l’État.

C’est dans une mouvance intermédiaire qu’il faut placer les frères Jünger au début des années Vingt : influencés par Moeller, mais également dévorés d’une soif d’action punitive contre les traîtres à la Nation allemande. Aucun des frères, toutefois, n’a trempé dans les assassinats politiques du premier lustre du Reich dit de Weimar (parce que les courageux élus du peuple, suivant les nobles ministres, avaient fui Berlin en révolte et s’étaient réfugiés à Weimar pour y voter la Constitution la plus ambiguë qui soit).

Ernst Niekisch est un contemporain d’Adolf Hitler, né un mois après le Führer, devenu instituteur et membre du SPD (le Parti social-démocrate), puis de l’USPD (de tendance marxiste). Il se pose en théoricien d’un bolchevisme non cosmopolite, après un flirt avec les « nationaux-révolutionnaires ». Durant les années Vingt, il passe de Munich, à Dresde puis à Berlin, prêchant « l’union germano-russe, de Flessingue à Vladivostok ». Il est opposé en tous points au Führer national-socialiste : sur l’étatisation de l’économie et la « nécessaire lutte des classes », qu’Hitler juge à juste titre insanes, sur le racisme anti-slave et anti-juif que le bolchevik Niekisch juge absurde.

Si les revues de Niekisch n’ont pas grand succès, son Livre : Hitler, une fatalité allemande, paru en 1932, tire à 40 000 exemplaires. La thèse en est grotesque : Adolf Hitler serait, pour ce génie de la haute politique, un agent de la bourgeoisie capitaliste et de la hiérarchie catholique ! En cette année 1932, où le Reich est en proie à une guérilla civile entretenue par le Komintern, Niekisch voyage en URSS, avec un agent du réseau berlinois du NKVD animé par un « attaché commercial » de l’ambassade soviétique Sergueï Bessonov : Arvid-Adam Harnack, terne fonctionnaire du ministère de l’Économie, époux d’une Juive à passeport des USA (Plouvier, 2013). Harnack, associé dans la trahison à l’espion soviétique et noceur Harro Schulze-Boysen, a été mis en sommeil en 1937, l’année où Niekisch est emprisonné, dans des conditions que ne précisent pas les historiens des idées politiques (Dupeux, 1992 ; Mohler, 1993).

En 1920, le General Hans v. Seeckt, le C in C d’une Heer aux effectifs misérables (85  000 hommes, car il faut décompter les 15 000 marins des « 100 000 hommes » autorisés par le traité de Versailles), envoie l’ex-ministre turc, réfugié à Berlin, Enver Pacha sonder Trotski quant à une coopération militaire entre les deux pays, les gouvernants allemands et soviétiques envisageant, dès 1920, le retour à la frontière germano-russe de 1914 : des deux côtés, les polonais sont haïs (Kopelev, 1980).

En mars 1921, s’ouvrent à Berlin des tractations secrètes entre d’une part le Generalleutnant Otto Hasse, le ministre des Armées Otto Gessler et le Major Kurt v. Schleicher, de l’autre l’ambassadeur Nicolas Krestinski, Leonid Krassine (Commissaire du peuple au Commerce), le général Pavel Lebedev, chef d’état-major de l’Armée Rouge et l’homme à tout faire du Komintern, Franz Sobelssohn, plus connu sous le pseudonyme de « Radek », beau-frère du richissime industriel (il est le patron et le principal actionnaire d’AEG) et politicien Walter Rathenau.

Hans von Seeckt et Mikhaïl Toukhatchevski dirigent en coulisses, tandis qu’Ernst Niekisch et l’ex-Oberstleutnant Walter Nicolaï servent de messagers discrets. Nicolaï a été durant la guerre le chef du service de renseignements de l’État-Major Général, sous Hindenburg et Ludendorff. En avril 1945, il se précipitera vers l’état-major de Georgi Joukov, où il sera fort bien reçu et finira ses jours, honoré, en Allemagne occupée par l’Armée Rouge. Cet accord militaire secret, signé à Rapallo par Rathenau, devait permettre la mise au point d’avions et de chars, mais objectivement, il ne servit qu’à créer quelques contacts entre agents recruteurs soviétiques et de rares officiers sympathisants du bolchevisme.

Niekisch a fort peu influencé les frères Jünger, quoi qu’en aient écrit certains, mais il exerce une action étonnante sur les frères Gregor et surtout Otto Strasser et sur Ernst Röhm, le chef d’une SA dont il aurait volontiers fait une armée populaire au service d’une dictature prolétarienne. En juin-juillet 1934, les deux oppositions d’extrême-droite et d’extrême-gauche seront anéanties d’un seul coup, au prix de 77 morts (longue étude in Plouvier, 2013). Dès l’automne de 1933, à l’état-major de la SA aussi bien que dans les cénacles nationaux-bolcheviks, on dissertait savamment sur diverses destinées parallèles : Kerenski-Hitler et « Lénine »-Röhm. En 1933, Röhm avait publié un livre à succès où l’on trouvait cette phrase : « Comme je suis un méchant, la guerre et le chaos me plaisent davantage que le respectable ordre bourgeois ».

Après l’affaire du 30 juin 1934 – soit l’élimination des nationaux-bolcheviks de la SA et des ultraréactionnaires de la clique de von Papen -, Niekisch et ses rares amis sont surveillés par le SD-Gestapo. Le 22 mars 1937, alors que Staline a purgé l’Armée Rouge des amis et protégés du maréchal Toukhatchevski, Reinhard Heydrich ordonne l’arrestation de Niekisch, condamné, en 1938, à la détention au camp d’Oranienburg, dans la division des « hôtes du Führer », c’est-à-dire ni maltraités, ni soumis au travail obligatoire, d’où la débâcle le sortira.

En 1937, Niekisch était pratiquement le seul survivant parmi ceux qui avaient négocié l’accord militaire secret de 1923 et en connaissait, sinon toutes les stipulations, du moins les grandes lignes. Il n’était pas faux de considérer comme a priori suspects de sympathies avec le régime soviétique ceux qui avaient organisé cette « alliance suicidaire » (Groehler, 1992).

On a taxé cette époque de « Réalisme héroïque » et c’était une double erreur. Elle n’eut d’héroïque que les combats en Silésie ou en Lettonie, contre les envahisseurs polonais et les bolcheviks, puis ceux de 1923 en Ruhr, contre les occupants français et belges, et ces héros n’ont fait de politique qu’après l’action. En outre, très peu des penseurs de cette époque furent des réalistes. Ce furent des phraseurs, des esthètes et des doctrinaires. Les rares hommes d’action passèrent au KPD (le Parti communiste) ou, pour la plupart, au NSDAP (le Parti national-socialiste des Travailleurs Allemands).

Un lustre à peine avant de composer son Travailleur, Jünger offre un article étonnant de clarté, inhabituelle chez lui, à la revue dont il est l’un des coéditeurs, Arminius, Revue de combat pour les nationalistes allemands, dans sa livraison d’avril 1927 : Das Sonderrecht des Nationalismus (le droit – ou la raison – particulier au nationalisme). C’est une déclaration de guerre aux mouvements totalitaires, collectivistes : l’individualiste se démarque de l’étatisme frédéricien et de la thèse du socialisme d’État de Moeller. Il se démarque surtout du Leitmotiv hitlérien par excellence : « L’idéalisme n’est rien d’autre que de subordonner son intérêt personnel à celui de la collectivité » (Mein Kampf, 1925).

« Nous avons appris, à rude école, que la vie est injuste et qu’elle doit l’être si elle veut œuvrer à sa conservation... Le combat est le péage que doit acquitter tout être passant sur terre... Nous croyons au primat des nécessités particulières sur les nécessités générales... Nous refusons l’attitude malhonnête qui identifie le bonheur de l’individu à la félicité générale... La vie agit toujours justement pour un particulier et toujours injustement d’un point de vue général ». Le Jünger des années Vingt, Trente et Quarante est là, dans la forme : il répète x fois la même idée sous des formulations à peine différentes, ce qui ne peut plaire qu’aux esthètes de la masturbation cérébrale, et au fond : son individualisme ne peut faire de lui qu’un sujet opposé à tout mouvement de masse, qu’il soit communiste ou nazi. Quant à sa référence au combat, c’est un salut à l’orgueilleux soldat qu’il fut... et ne sera plus jamais.

Gustave Le Bon, dans son best-seller de 1895 (Psychologie des foules), avait fort justement écrit des foules qu’elles sont peu aptes au raisonnement et très aptes à l’action violente, qu’elles se constituent, pour un court moment, en une « âme collective » et réagissent par un effet de « contagion mentale ». « L’art des gouvernants consiste principalement à savoir manier les mots ».

Encore faut-il employer des mots compréhensibles par tout individu moyennement doué, sans jouer au métaphysicien raffiné, sans se complaire dans les ambiguïtés sémantiques ou dans une poésie mystique.

Les penseurs allemands de cette époque abusent d’un terme inadéquat, utilisant l’adjectif « organique » en lieux et place de l’adjectif « évolutif » ou des substantifs « interaction » et « rétroaction » (en anglais : feed back). En réalité, « organique » n’a de sens qu’en biologie. Certes, les juristes spécialisés en droit constitutionnel ont décrété que les items d’une Constitution étaient les lois « organiques » d’un État, pour signifier qu’il administre des êtres vivants, mais cette métaphore est bancale : les Nations changent bien plus vite de Constitution que les espèces n’évoluent ! Il est plus légitime d’affirmer qu’une Constitution regroupe les lois fondamentales, mais temporaires, d’un État.

Pour un grandiose universitaire des USA, Jeffrey Herf – peu germanophile pour raison communautaire -, tout est simple : on est réactionnaires parce que l’on se veut fidèle au passé national et qu’on n’aime ni le marxisme, ni le parlementarisme (1984). Probablement parce qu’elle est à la fois rudimentaire, partisane et manichéenne, cette thèse, à peine digne d’une querelle d’école primaire, a connu un succès planétaire. 
 

3 – Der Arbeiter 
 

« La vie est sérieuse, l’art est vain »

Friedrich von Schiller



Les doctes commentateurs qui estiment que Jünger compare, dans ce livre, l’expérience monstrueuse de la guerre de matériel avec le déchaînement titanesque des moyens de la technique moderne ont vu ce qu’ils attendaient, de façon logique, mais ont quelque peu sollicité le texte, vague et fort imprécis sur ce point. On n’y retrouve pas l’affirmation nette du Combat [envisagé] comme une expérience intérieure (de 1922, traduit de façon héraclitéenne : La guerre, notre mère) : « Notre suprême raison est de nous battre. On ne possède vraiment que ce que l’on acquiert en luttant ». L’idée générale se retrouve dans Le Travailleur, mais de façon très diluée.

Le premier volume du Déclin de l’Occident avait pour sous-titre Forme et réalité. Par un clin d’œil à Spengler, Jünger intitule son livre Der Arbeiter. Herrschaft und Gestalt... et commencent les difficultés de traduction. Herrschaft peut signifier Règle, Règne, Domination ou Pouvoir ; pour Gestalt, Jünger a recommandé au traducteur Julien Hervier le mot Figure, mais Stature aurait tout aussi bien convenu. Le seul bon sous-titre eût été : Flou artistique sur un monde inconnu de l’auteur, mais Jünger est incapable d’autodérision et l’on en est resté au titre Le travailleur. Domination et Figure.

En aucun endroit de ce livre, qui est une réflexion philosophico-sociologico-métaphysique, le lecteur n’est gratifié d’une définition précise de l’objet (le travail), du sujet (le travailleur) ou des concepts qui leur sont associés. Ce flou intégral, gênant pour un rationaliste, est au contraire une merveilleuse trouvaille pour l’esthète, qui peut faire dire n’importe quoi à un texte fondamentalement obscur, où les idées forces sont mal mises en valeur et curieusement développées.

Le Travailleur n’est pas seulement, selon Jünger, un agent économique. Mais ce n’est exact que pour les individus d’élite, que l’on retrouvera en deuxième partie de l’ouvrage. Quant à dire du travailleur qu’il fait partie de la « communauté organique », cela n’aurait un sens que par une évolution de l’individu au sein du monde du travail et par ses rétroactions sur l’organisation du travail ou par une amélioration des techniques et rien de tout cela n’est développé dans ce livre. Considérer que l’archétype d’un état social ou d’une classe sociale représente un certain type de mode de vie, c’est écrire une tautologie et faire de la dilution rhétorique sur une banale évidence.

Si l’auteur veut nous faire comprendre que le travail est à la fois gagne-pain, service social et cause de plénitude (au moins potentielle) du travailleur, il suffit d’une phrase, suivie d’un développement méthodique avec des exemples précis... et l’on en reviendra à ce que tout le monde connaît depuis l’Ecclésiaste (23 siècles en-deçà). Quant aux divagations sur le Titan de l’industrie moderne, elles sont issues des ruminations des commentateurs éthérés de Jünger, qui n’ont probablement jamais mis les pieds dans un atelier d’usine, tel le SA d’élite et philosophe, prolixe autant qu’abscons, Martin Heidegger (Palmier, 1968 ; Farias, 1987).

Frapper à coups redoublés sur « le bourgeois » et lui opposer le « guerrier », cela pouvait se concevoir jusqu’en 1914. On avait bien ri des « philistins de la culture », chers à Clemens Brentano puis à Nietzsche, des Joseph Prud‘homme et des Gottlieb Biedermeier. Mais dès la fin de cet An 14, où débuta le XXe siècle, l’antithèse ne pouvait plus servir qu’aux indécrottables crétins marxistes. Certes, dans la vie civile, le bourgeois est plus apte à parler, à « négocier » comme l’écrit Jünger, mais l’ouvrier cogneur est plus souvent un lâche ou un ivrogne qu’un guerrier, l’expérience quotidienne le démontre aisément.

Les bourgeois, de petite ou de grande richesse, fournirent autant de très bons soldats que les paysans et les artisans, et davantage encore de bons officiers, alors que quantité d’ouvriers étaient embusqués en tant qu’affectés spéciaux en usines. Le grand scandale de cette guerre fut d’observer des grèves menées par ceux qui étaient fort bien payés et qui jouissaient de la sécurité, alors qu’au front, les combattants fournissaient des quantités impressionnantes de cadavres, ayant été monstrueusement sous-payés aux armées, de leur vivant.

Durant l’entre-deux-guerres, on reprendra à temps et à contretemps l’antienne sur le bourgeois amateur de confort et de sécurité... et l’on verra de nouveau quantité de bourgeois courageux dans les forces armées ou les mouvements de résistance civile. Pour l’exemple français, la propagande du PCF a voulu faire croire en la primauté de la Résistance communiste et c’était une supercherie.

Faire du travailleur celui qui use de la technique est encore une tautologie : même le manutentionnaire développe une certaine façon d’économiser et de rationaliser son énergie. Le bourgeois, objet du mépris de Jünger, est souvent un excellent technicien : un chirurgien ou un virtuose musical, un ingénieur de haut niveau en sont d’excellents exemples.

En revanche, Jünger a fort bien compris – même s’il le signifie de façon tarabiscotée : s’il était clair et concis, il ne serait plus Jünger ! – que toute organisation humaine est de type féodal (et s’il avait été éthologue, il aurait ajouté « comme toute organisation animale »). Effectivement, pas d’ordre ni d’efficacité sans hiérarchie, sans domination : « Le modèle de toute organisation est celle de l’armée et non le contrat social »... encore faut-il noter que l’organisation militaire fait partie intégrante d’un type de contrat social.

Mais Jünger n’est manifestement pas un admirateur des traités politiques de Platon et d’Aristote. Plutôt que de s’emberlificoter dans une conception métaphysique de la société, il eût été plus simple d’écrire que l’histoire humaine organisée a commencé lorsque des hommes et des femmes ont volontairement aliéné une partie des revenus de leur travail pour constituer un Bien Commun, de façon à s’assurer une protection contre les prédateurs (dont les autres humains n’étaient pas les moindres), contre les dégâts infligés par les éléments déchaînés et d’autres moyens d’amélioration de l’existant : voirie, police, justice et armée

Le meilleur de ce livre, qui n’est nullement quantité négligeable, est la vision holistique du travailleur. Cela commence par une des très rares phrases populistes de l’auteur. En l’occurrence, celle où il souhaite voir le travailleur « prendre une authentique conscience de soi » ou le travailleur envisagé comme « étant plus que la somme de ses parties ». Il eût été plus simple d’écrire que l’homme instruit, éduqué, orienté par un État dont les maîtres sont attentifs au véritable bien-être de leurs administrés, doit développer et maîtriser toutes ses composantes personnelles : puissance physique et intellectuelle, sens moral et don(s) artistique(s), enfin ses facultés spirituelles de transcendance. La puissance développée par le travailleur est intérieure, de même que l’acte guerrier est vécu comme une expérience intime.

Le contresens de Jünger est de tout rapporter à une conception héroïque. Même celui qui « déchaîne l’extrême puissance de la technique moderne » ne fait généralement qu’appuyer sur un mécanisme de déclenchement ou d’arrêt : un simple effet on-off. Au vrai, l’être humain doit agir sans se renier, sans adopter une attitude d’esclave... en ce sens, Jünger a raison, mais il n’est pas vraiment original ! Pas plus que n’est originale la phrase qui résume le livre : « La technique est l’uniforme du travailleur ».

Celui qui œuvre 300 jours/an, voire plus, sur ses champs ou son bateau de pêche, au fond d’une mine, en atelier d’usine ou en échoppe artisanale, au bureau, en classe, en hôpital ou au domicile – le sien pour la mère de famille ou celui des autres pour le dispensateur de services – a rarement l’occasion de se montrer héroïque. Il faut plutôt évoquer la résilience, par analogie avec les matériaux de construction : il faut résister aux frictions & aux frustrations inhérentes au fait de côtoyer ses « compagnons de travail », essuyer reproches, moqueries, plaisanteries salaces ou, pire encore, compenser l’insuffisance qualitative et/ou quantitative du travail d’autrui.

Cela ne signifie nullement que « le travail envisagé comme un style de vie » soit « un royaume inconnu dont l’existence ne nécessite aucune explication ». Comparer le travailleur au « soldat inconnu » est tout ignorer du monde du travail en groupe (usine, bureau etc.). Le travailleur n’est nulle part un numéro, sauf dans les (mauvais) romans et dans le délire kafkaïen. Même dans l’ignominie soviétique (ou dans la fiction fort réaliste d’Orwell-Blair), l’organisation sociale connaît, surveille, jauge, note l’individu. Jünger, passé du statut de soldat à celui de penseur, de jardinier amateur et d’entomologiste, n’a jamais eu de « culture d’entreprise » et son livre s’en ressent. Même l’artisan trop peu achalandé pour engager un compagnon, même le paysan ou le sujet installé dans une profession libérale vivent en contact, intime ou intermittent, avec autrui.

Et les exemples guerriers de Jünger ne sont même pas pertinents : certes, le pilote de chasse se bat en solitaire, mais sans soutien logistique au sol, il n’est rien ; quant à l’homme de Stosstupp (on parlerait de nos jours de commando), il se bat rarement en solo et, lui aussi, dépend de bases arrières logistiques.

N’importe qui, soldat ou général, ouvrier ou médecin est un outil fongible, un pion remplaçable. Il en va des êtres comme des choses : fugaces et impermanents. Tout le monde en prend son parti, sauf les incurables romantiques de la nostalgie. Mais tant qu’il travaille, l’être humain se singularise par sa façon de faire, bien ou mal, de bon ou de mauvais grés, son labeur. Cette notion, évidente, aurait dû être développée.

Certes, « la technique n’est aucunement une puissance neutre », mais Jünger ne fait que retrouver les accents d’Héraclite qui, en Éphèse, au 6e siècle avant J.-C., proclamait qu’il n’est rien de bon ou de mauvais en soi et que tout dépend de l’usage que l’homme fait des moyens qu’il utilise. En revanche, l’auteur a parfaitement raison d’écrire que tout réel progrès résulte d’une simplification : c’est peut-être la grande originalité de ce livre. Le perfectionnement est synonyme de rapidité d’exécution, d’économie de moyens, mais l’auteur est un peu naïf de se lancer dans une digression sur la « perfection » (Vollkommenheit)... l’unique concept que l’on puisse tirer de la théologie chrétienne est que « la perfection n’est pas de ce monde » et, par voie de conséquence, pour l’athée, elle n’existe tout simplement pas.

Il est vrai que le Reich de Weimar, régime de corruption, de facilité et d’inefficacité, est « un monde qui d’un côté ressemble à un chantier et de l’autre à un musée ». Pourtant, Jünger n’a rien compris à la grandeur de l’expérience populiste nationale-socialiste... et l’on rappelle que rien ne pouvait laisser supposer, avant 1941, une dérive criminelle de masse de ce régime très performant, alors que dès ses origines, le bolchevisme s’était avéré effroyablement meurtrier dans l’ex-Empire tsariste. Les acteurs et les compagnons de route de l’expérience soviétique russe (mais aussi plus tard chinoise, yougoslave ou albanaise) n’ont aucune excuse, alors qu’en ont les militants et dirigeants nazis qui ne sont aucunement responsables de la dérive génocidaire tardive, liée aux conditions d’une guerre totale et impitoyable autant qu’au délire d’un dictateur charismatique, efficace et austère, mais aussi paranoïaque délirant.

L’expérience nationale-socialiste fut tellement exaltante que la Volksgemeinschaft hitlérienne a fourni une Nation en armes qui défendit son État jusqu’au bout, les femmes en usines et à la DCA ou Flak, les adolescents et adultes âgés dans ce Volkssturm, imité de la Levée en masse de la Révolution française, et qui s’avéra fort efficace contre les envahisseurs soviétiques ou occidentaux. Il est malséant de se moquer du Volkssturm de 1944-45 : sur 600 000 combattants ainsi levés, 175 000 sont morts au combat ou des suites de leurs blessures. Cela mérite le respect. Jusqu’à la fin, une majorité d’Allemands conserva amour et fidélité pour son Führer.

Jünger, esthète individualiste, refusa de participer à ce grand enthousiasme collectif. C’est ce que beaucoup d’honnêtes citoyens lui ont reproché. 
 

4 – Les critiques et les concurrents... quand les idées des théoriciens Français surpassent celles de leurs confrères germaniques 
 

« L’objectivité, la réalité des choses sont, pour nous,

supérieures à n’importe quelle psychologie intime »

Franz Matzke, Nous, les jeunes, sommes comme cela



Spengler, jaloux de toute gloire littéraire ou politique, reprocha à Jünger d’avoir copié « la Figure du Travailleur d’après le modèle du prolétaire de Marx » (Mohler, 1993), ce qui prouve que Spengler ou ne connaissait rien à Marx ou a tellement bâillé à la lecture de Der Arbeiter qu’il ne l’a feuilleté que très superficiellement.

Dans son Journal, à la date du 4 avril 1929, donc avant la publication du Travailleur (qu’il jugera dépourvu d’intérêt), Joseph Goebbels écrit : « Le ‘’nouveau nationalisme’’ dégénère lentement pour devenir une affaire de gens de lettres. C’est dommage pour Jünger. Mais quand un esprit politique cesse d’aller chercher sa nourriture au sein du peuple... il est condamné à mourir lentement ». L’entrée du 7 septembre 1929 est du même ordre « Orages d’acier était vraiment un grand livre... De nos jours, Jünger s’écarte de la vie et ses textes ne sont plus que de l’encre perdue »... un phraseur politico-littéraire s’étranglerait de fureur en lisant ce jugement, mais un observateur pragmatique ne peut qu’approuver.

Certes, le futur ministre de la Propagande et de l’Éducation populaire, issu de lignées de paysans, de forgerons et de charpentiers, n’a jamais travaillé en usine – avec sa paralysie de la jambe gauche, cela lui aurait été fort difficile -, mais il fut directement au contact du monde ouvrier, son père Friedrich étant un directeur fort apprécié d’usine textile à Rheydt, en Rhénanie du Nord. Joseph Goebbels trouva toujours les mots justes, pour enthousiasmer ses auditoires ouvriers.

Même après son allégorie poétique intitulée Sur les falaises de marbre, consacrée au thème – pas très neuf – du conquérant destructeur, qui enragea Philippe Bouhler, remarquable historien de Napoléon Ier et patron de la chancellerie du NSDAP, Jünger demeura intouchable, étant protégé par Adolf Hitler, fidèle au souvenir du grand combattant de la Guerre Mondiale. Il est peu probable, toutefois, que le Führer, boulimique de lectures scientifiques et techniques, soit allé jusqu’au bout de ce texte profondément ennuyeux pour qui n’est pas un esthète, amoureux du symbolisme.

En 1934, Pierre Drieu La Rochelle (in Socialisme fasciste), puis Louis-Ferdinand Destouches-« Céline » (in L’École des cadavres de 1938) ont fait l’éloge du petit-bourgeois, homme de valeur qui s’est élevé par son seul mérite et a fourni à la France une génération d’ingénieurs, d’administrateurs, de médecins, mais aussi d’officiers.

En 1941, Drieu retrouve les accents du Jünger des années Vingt, mais avec davantage de force et de concision. L’homme dur, forgé par la guerre, est l’être « qui rêve de donner au monde une discipline physique,... un homme qui ne croit pas aux doctrines. Un homme qui ne croit que dans les actes et qui enchaîne ses actes selon un rythme très sommaire »... le refus des doctrines permet de comprendre pourquoi Drieu fut un fasciste, nullement un nazi.

L’ancien apprenti, ensuite devenu médecin doté de la fibre sociale, et polémiste, parfois pittoresque, puis hélas ordurier, « Céline », fruit des amours d’une petite commerçante et d’un employé de bureau, se refusera toujours aux stratifications sociales savantes, distinguant simplement le riche du pauvre : celui qui est propriétaire de son logement et qui – sauf guerre ou révolution – mange toujours à sa faim et celui qui en est l’antithèse et qui risque, à la moindre anicroche, de retomber dans l’indigence.

Constatant (in Les Beaux draps, de 1941) que le monde ouvrier se compose majoritairement d’alcooliques, abrutis de médiocres discours niveleurs, vantant les mérites de la haine sociale, de la basse envie et de la guerre des classes, « Céline » considère que le socialisme bien pensé repose à la fois sur l’instruction des enfants les plus doués et sur le divertissement des autres : amuser, éblouir pour sortir le prolétaire de sa crasse intellectuelle. En quelle que sorte, « Le salut par les Beaux-Arts » (développement un peu court in Jacqueline Morand, 1972).

Ces considérations rejoignent - probablement sans que « Céline » en ait eu conscience – les idées d’Adolf Hitler. Le prolétariat ne se définit pas plus par l’absence de diplôme que par la fiche de paie, mais par un état d’esprit. Se complaire dans l’abrutissement, les jérémiades et les incessantes revendications, se vautrer dans l’alcoolisme et l’absence d’appétit intellectuel ou dans le sabotage du travail est minable. C’est ce qu’avaient noté, au même moment et de façon séparée, Adolf Hitler (in Mein Kampf, 1925) et Giovanni Gentile, le fasciste (cité in Julius Evola, 1972).

Les définitions du travail et de l’économie données par le Führer ont l’immense mérite de la clarté. « Le devoir de l’État est de veiller à ce que le capital soit au service de l’État et qu’il ne devienne pas le maître du Volk... À aucun moment, l’État ne doit oublier les droits sociaux du travailleur » (Mein Kampf). « Le capital doit servir l’économie nationale et celle-ci doit servir le peuple des travailleurs » (discours du 30 janvier 1934). L’item 14 du programme du NSDAP, énoncé le 24 février 1920 et en grande partie réalisé, était la reprise d’une proposition de Léon XIII (in Rerum novarum de 1891) : « Nous réclamons la participation des travailleurs aux bénéfices de leur entreprise ». « Notre capital, ce n’est pas l’or, mais la force de travail du Volk germanique » (discours du 1er mai 1937). C’est moins éthéré, moins socio-philosophique que le discours d’Ernst Jünger ; c’est à la fois plus concis, plus précis et directement applicable à la vie économique et politique d’un État et d’une Nation.

Conservateurs, révolutionnaires de droite ou nationaux-bolcheviks et autres « Kritikaster » (comme les appelait Joseph Goebbels) auraient dû comprendre dès le second semestre de 1933, quand l’hydre marxiste était vaincue, le calme revenu dans les rues d’Allemagne, l’économie et l’emploi repartis à la hausse sans inflation (tant pis pour la thèse de Keynes), sans étatisation de l’outil de financement, de production et d’échanges (tant pis pour Marx et ses émules), que l’heure était au travail et non plus à la critique stérile, que l’heure n’était pas à l’esthétisme aristocratique mais à l’éducation populaire, pour accroître le niveau culturel et moral du Volk.

Certains ont cru bon de s’isoler du grand mouvement de résurrection du Reich et d’agrégation des parties dispersées hors des frontières établies par les absurdes « Traités de la région parisienne », multipliés en 1919-20. Nul ne pouvait prévoir les génocides slave, juif et tzigane : l’histoire ne s’écrit pas comme on fait un procès par prétérition. Jünger et ses amis esthètes ont refusé de se fondre dans la Volksgemeinschaft (communauté nationale) qui offrit au monde ébahi la plus grande épopée militaire de tous les temps et prépara la technologie du futur. 
 

En guise de conclusion


« Nous ne luttons pas pour que le peuple devienne heureux.

Nous luttons pour lui imposer un destin »

Ernst von Salomon, Les réprouvés, 1930



Deux des plus grands écrivains allemands du XXe siècle sont intellectuellement morts en novembre 1918.

Erich-Paul Remark (devenu Erich-Maria Remarque) passa le reste de sa vie à pleurer sur une adolescence évanouie, en même temps que disparaissait la foi aveugle du jeune homme en ses maîtres et en ce IIe Reich dont le dynamisme des années 1880-1914 semblait promettre au peuple allemand la domination matérielle, intellectuelle et spirituelle sur le reste d’une Europe vouée au matérialisme. Il illustra une certaine forme de cosmopolitisme : celui qui se vautre dans l’égoïsme individuel, en jouant au citoyen du monde. Faire semblant d’aimer tout le monde, c’est n’aimer personne en définitive, sauf soi-même et ses amis, devenus un cénacle se donnant des propres règles.

Ernst Jünger survécut plus péniblement encore, mais il le fit durant quatre-vingt années, à une vie exaltante d’héroïsme au service de sa patrie. Après des réflexions passionnantes sur le guerrier voué au service de son idéal, il accumula les œuvres ésotériques qu’aucun critique ne comprit comme il les avait écrites et qui n’avaient d’intérêt que de formuler, sur un mode obscur, des idées à mesure qu’elles apparaissaient. Puis il remaniait ses livres en fonction de son évolution spirituelle, car l’homme ne fut jamais qu’un métaphysicien athée, tardivement converti au catholicisme.

Jünger était bien moins adapté à la survie dans le monde d’après-1945 que Remark, recyclé dans le monde du cinéma et du roman à grande diffusion. Il vécut la déchéance d’une Allemagne, où tous ses repères avaient disparu : patrie, fils aîné, estime de soi-même, car il n’avait nullement brillé dans la seconde guerre, qu’il avait contemplée en esthète aboulique.

Le premier n’avait guère brillé durant la première guerre et fit une très belle carrière de littérateur-adolescent perpétuel, récrivant toujours le même roman et le même scénario, sous des oripeaux divers, de façon à toucher des publics variés, issus de générations différentes.

Le second avait connu la gloire trop tôt, à 23 ans, lorsqu’il reçut la plus haute décoration prussienne, et connut une perpétuelle dégringolade intime, compensée par un succès littéraire dans le milieu des esthètes d’une droite désorientée par l’association absurde au monde du consumérisme, et un succès médiatique entretenu par les faiseurs de scandales évoquant à temps et à contretemps un IIIe Reich dont il ne savent rien ou presque et une guerre dont la complexité dépasse leurs faibles connaissances... vain succès, triste ersatz de son héroïsme guerrier d’antan, tout juste bon à justifier une trop longue survie.


Indications bibliographiques


K. Balzer : Der 20. Juli und der Landesverrat. Eine Dokumentation über Verratshandlungen im deutschen Widerstand, Schütz Verlag, Göttingen, 1967

(Général) F. von Bernhardi : Notre avenir, Conard, 1915 (traduction bizarre du livre de 1912 : L’Allemagne et la prochaine guerre)

L. F. « Céline »-(Destouches) : L’École des cadavres, Denoël, 1938

L. F. « Céline » : Les beaux draps, Nouvelles Éditions Françaises, 1941

Coll. : Présence de Marinetti, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1982

P. Drieu La Rochelle : Socialisme fasciste, Gallimard, 1934

P. Drieu La Rochelle : Avec Doriot, Gallimard, 1937

P. Drieu La Rochelle : Notes pour comprendre le siècle, Ars Magna, Nantes, 2016 (texte paru en 1941)

L. Dupeux et Coll. : La ‘’Révolution conservatrice’’ dans l’Allemagne de Weimar, Éditions Kimé, 1992

J. Evola : Les hommes et les ruines, Éditions Les sept Couleurs, 1972 (livre parfois intitulé : Les hommes au milieu des ruines)

V. Farias: Heidegger et le nazisme, Verdier, 1987

B. Favrit : Qui suis-je ? Nietzsche, Pardès, Puiseaux, 2002

G. Frenssen : Peter Moors Fahrt nach Südwest. Ein Feldzugsbericht, Grote Verlag, 1906 (en libre lecture sur le Net)

J. Goebbels : Journal. 1923-1933, Tallandier, 2006

G. Goedert : Nietzsche, critique des valeurs chrétiennes. Souffrance et compassion,

Éditions Beauchesne, 1977

J. Granier : Nietzsche. Vie et vérité. Textes choisis, P.U.F., 1971

O. Groehler : Selbstmörderische Allianz. Deutsch-russiche Militärbeziehungen, 1920-1941, Vision Verlag, Berlin, 1992

J. Herf : Reactionary modernism. Technology, culture and politics in Weimar and the Third Reich, Cambridge University Press, Cambridge, 1984

E. Jünger : Orages d’acier. Souvenir du front de France, Payot, 1930 (texte de 1920, moult fois remanié)

E. Jünger : Der Kampf als inneres Erlebnis, Mittler, Berlin, 1922 (également remanié et publié en 1934 chez Albin Michel sous le titre : La guerre, notre mère)

E. Jünger : L’État universel. La mobilisation totale, Gallimard, 1990 (textes de 1930, remaniés ensuite : Die totale Mobilmachung, Verlag für Zeitkritik, Berlin, 1931)

E. Jünger : Le travailleur, Christian Bourgois, 1989 (première parution allemande en 1932) 

E. Jünger : Sur les falaises de marbre, Gallimard, 1942 (première parution allemande en 1939)

S. Kierkegaard : Ou bien… Ou bien…, Gallimard, 1943 (première édition de 1843)

L. Kopelev : The education of a true believer, Harper & Collins, New York, 1980

E. Lavisse : Trois empereurs d’Allemagne. Guillaume Ier – Frédéric III – Guillaume II, Colin, 1888

G. Le Bon : Psychologie des foules, Alcan, 1895

F. Matzke : Jugend bekennt : so sind wir !, Reclam Verlag, Leipzig, 1930 (qui attend toujours son traducteur)

A. Moeller van den Bruck : Le Troisième Reich, Rédier, 1933 (texte élitiste, paru en 1923, donc sans relation avec le régime national-socialiste)

A. Mohler : La Révolution conservatrice en Allemagne. 1918-1932, Pardès, Puiseaux, 1993

J. Morand : Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline, Librairie Générale de Droit et

de Jurisprudence, 1972

E. Niekisch : Hitler, une fatalité allemande et autres écrits nationaux-bolcheviks, Pardès, Puiseaux, 1996

F. Nietzsche : Premiers écrits. « Le monde te prend tel que tu te donnes », le cherche midi

éditeur, 1994

F. Nietzsche : Le livre du philosophe, Aubier-Flammarion, 1969 (textes de 1872 et 1873)

F. Nietzsche : Considérations inactuelles I-IV (ou intempestives), 2 volumes, Aubier-

Montaigne, 1964-1966 (textes de 1873-1876)

F. Nietzsche : Par-delà bien et mal. Prélude d’une philosophie de l’avenir, Gallimard, 1971

(texte de 1885-1886)

F. Nietzsche : Humain, trop humain. Un livre pour les esprits libres, 2 volumes, Denoël,

1973 (texte de 1886 ; 1ère édition française de 1910)

F. Nietzsche : Le crépuscule des idoles ou comment on philosophe à coups de marteau et

autres textes (dont L’Antéchrist et Le cas Wagner), Mercure de France, 1952 (Le crépuscule

des idoles est l’ultime œuvre achevée de l’auteur, écrite en 1888 ; 1ère édition française en

1899)

F. Nietzsche : La Volonté de puissance, Éditions du Trident, 1989 (œuvre posthume,

composée après la mort de Nietzsche par sa sœur et d’autres admirateurs à partir d’études,

de fragments disjoints et d’aphorismes, datés de 1882 à janvier 1889, et publiée en 1901,

augmentée en 1906 ; en 1886, Nietzsche voulait ajouter en sous-titre : Essai d’une

transmutation de toutes les valeurs)

J. M. Palmier : Les écrits politiques de Heidegger, L’Herne, 1968

H. F. Peters : Nietzsche et sa sœur Elisabeth, Mercure de France, 1978

B. Plouvier : Hitler. Une biographie médicale et politique, volume 3 : Les triomphes des années de paix, Dualpha, 2008

B. Plouvier : Traîtres et comploteurs dans l’Allemagne hitlérienne, Dualpha, 2013

B. Plouvier : Les Juifs dans le Reich hitlérien, 2 volumes, Dualpha, 2015

E. Röhm : Die Geschichte eines Hochverräters, Eher verlag, Munich, 1933

E. v. Salomon : Les réprouvés, Plon, 1931 (première parution allemande en 1930)

O. Spengler : Le déclin de l’Occident. Esquisse d’une morphologie de l’histoire universelle, 2 volumes, Gallimard, 1948 (édition originale de 1918-1922 ; texte de 1914, remanié plusieurs fois jusqu’à sa publication)

H. v. Treitschke : Politics, 2 volumes, McMillan, New York, 1916 (en libre lecture sur le Net ; première édition allemande de 1896)