Réflexions
très personnelles sur Der
Arbeiter
d’Ernst Jünger et sur quelques écrits d’intellectuels allemands
et français durant les années Vingt et Trente.
Parti
à l’automne de 1914 pour se battre héroïquement, à l’instar
des Prussiens des trois guerres de von Moltke le Vieux et de Bismarck
(celles de 1864 contre le Danemark, de 1866 contre l’empereur
autrichien allié aux monarques de Bavière et du Hanovre, et celle
de 1870-71 contre l’empereur des Français), l’engagé volontaire
Ernst Jünger doit affronter, avec sa génération, une guerre
dantesque, une guerre de matériel où l’être humain est plus
souvent broyé par l’obus ou fauché par une salve de mitrailleuse
qu’un héros dont l’action change le cours d’une bataille.
Encore
faut-il se souvenir que l’Oberleutnant Jünger, chef d’une
Stosstrupp (un groupe d’assaut) en 1917-18, décroche les plus
belles décorations prussiennes pour son courage, sans que ses
exploits ou ceux de ses pairs (un Schoerner ou un Rommel, tous deux
également décorés de l’Ordre Pour le Mérite) influent en quoi
que ce soit sur la conduite de la guerre.
Même
le couple char-avion de combat sera trop rudimentaire pour produire
la rupture en 1918. Associés à l’artillerie autotractée et aux
troupes d’assaut, ces éléments serviront à créer le Blitzkrieg,
en 1940-41, lorsque les moyens techniques seront devenus hautement
performants. Mais dans les conditions matérielles des années
1914-18, seul l’effondrement moral de l’ennemi, favorisé par une
carence dramatique en vivres et en munitions, et surtout par une
subversion sociale, a pu mener les Alliés à la victoire. Les années
1917-18 illustrent le rôle majeur des doctrines subversives sur des
Nations minées par la faim.
La
guerre de tranchées a créé simultanément deux types d’hommes.
Elle a vomi une génération d’alcoolo-tabagiques prématurément
vieillis, formant en quelle que sorte le prolétariat des anciens
combattants. Mais elle a aussi enfanté une génération de jeunes
hommes ardents, animés d’un dévouement illimité s’ils
rencontrent un chef charismatique incarnant une grande cause, des
militants prêts à toute grande aventure collective, qu’elle soit
politique ou guerrière.
Jünger
n’est nullement mûr pour le rôle de petit-bourgeois commémorant
ses batailles de façon rituelle chaque année et pérorant sur le
monde comme il va et comme il lui déplait. Mais, il est resté un
individualiste en dépit de son expérience guerrière. Cet
entomologiste amateur contemplera la société en esthète.
Soeren
Kierkegaard, un sujet atteint de psychose maniaco-dépressive, mort
en 1855, auteur à la fois prolixe et ennuyeux, avait proposé une
alternative, a priori curieuse, mais très féconde : on vit en
étant dominé soit par un impératif éthique, soit par une vision
esthétique (in Ou
bien… Ou bien,
de 1843). Effectivement, les grands artistes, qui sont presque tous
des psychotiques, ont souvent un comportement amoral. De la même
façon, un individu voué à un grand idéal, engagé dans une grande
aventure collective s’enivre de la beauté même de son objectif,
au point parfois d’en négliger les conséquences ultimes et
d’éviter d’en passer les moyens et les méthodes d’obtention
au crible de sa conscience éthique.
Jünger
vivra les décennies qui passeront sans trop déteindre sur lui dans
son monde intime, entretenant une vision d’esthète naturaliste,
qui, de loin en loin, se penche sur la société et tente d’en
élaborer une critique, sur un mode poético-mystique, dont le
résultat lui paraît presque toujours insatisfaisant, puisqu’il
remanie ses textes après leur primo-édition... avec une exception
quasi-unique : Der
arbeiter,
ce livre de 1932 sur lequel se sont escrimées trois générations de
commentateurs et de critiques.
C’est
pour tenter de comprendre l’insatisfaction des uns, les curieuses
louanges des autres que l’on propose ce texte.
Il
est bien évident que Jünger, au sortir d’une guerre dantesque
(c’est adjectif fourre-tout, utile aux auteurs impressionnistes, en
mal de définition), a rapproché de son expérience exaltante et
traumatisante les bandes d’actualité qui ont commencé à se
répandre dans les cinémas du Reich de Weimar. On y montrait la
puissance des nouvelles locomotives aussi bien que les exploits des
conducteurs de bolides automobiles qui pulvérisaient les 150
km/heure, les fonderies colossales, les marteaux pilons et les trains
de laminage, les barrages hydrauliques, en résumé : le monde
démesuré de la vapeur et de l’électricité, matant le métal et
disciplinant l’élément le plus ravageur, l’eau.
Le
poète qui ne sommeillait jamais longtemps en lui ne pouvait
qu’évoquer le monde des Titans. Effectivement, l’industrie des
années Vingt ridiculisait l’atelier de Vulcain et de ses Cyclopes,
puissants idiots au service d’un dieu cocu. L’homme semblait
détrôner les dieux et l’athée Jünger rejoignait l’athée
Nietzsche, en évoquant rarement le Surhomme qui intéressait tant
d’autres penseurs. Car le naturaliste Jünger ne s’est jamais
trop penché sur Darwin, restant plus proche d’un Linné ou d’un
Cuvier.
Pourtant,
Jünger restait une créature du XIXe
siècle allemand, épuré de certaines conceptions, singulièrement
celle du racisme völkisch. On verra comment le mot Volk en est venu
à signifier autre chose que ses acceptions du temps de Luther ou
même de Goethe. Aux XIXe
et XXe
siècles, il cumule les attributs de la Nation et de la Race. Au
vrai, cela n’avait rien d’original et l’on notait cette
évolution grotesque aussi bien dans la littérature britannique
(chez un Winston Spencer-Churchill), française (Barrès, Maurras ou
Jules Ferry), italienne (et pas uniquement chez d’Annunzio), russe
(par exemple chez Dostoïevski) ou Juive (chez un Disraeli) et l’on
pourrait citer une foule d’auteurs qui, jusqu’en 1945, ont
confondu les mots Race et Nation... les plus anciens constituaient,
sans même pouvoir l’imaginer, la véritable préhistoire du
nazisme et s’ils influencèrent énormément d’auteurs
germaniques ou juifs (Plouvier, 2015-1), ils laissèrent Jünger
indifférents sur ce point.
En
revanche, et quoi qu’en aient dit des commentateurs éthérés
après-1945, il s’était imprégné bien plus de la littérature
prophétique et brutale des auteurs germaniques de l’avant-guerre
(celle de 14-18, bien sûr) que des idylliques et bucoliques ballades
des Wandervogel. Rien dans ses œuvres des années Vingt et Trente ne
porte la marque du mouvement paléo-hippie des années fastes du IIe
Reich, à la différence de ce que Jünger écrira après la fin de
la domination de l’Europe sur la planète, après l’An Zéro de
l’Europe : 1945.
1
– Prélude au XXe
siècle : le romantisme épique et brutal des passionnés
« Nul
ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert »
Alfred de Musset, La
confession d’un enfant du siècle
Il
est évident qu’une œuvre s’inscrit dans le contexte de son
époque. Soit qu’elle illustre l’esprit du temps (Zeitgeist),
soit qu’elle le conteste (Aufstand, l’insurrection). Le livre de
Jünger Der
arbeiter,
de 1932, est typiquement germanique. Il ne sera traduit en français
qu’un demi-siècle plus tard et ceci se comprend fort bien.
Depuis
la glorieuse Renaissance qui a touché la France aux débuts du XVIe
siècle, la plupart des penseurs français se sont efforcés
d’écarter la métaphysique du débat d’idées. Certes, Henri
Bergson eut l’idée saugrenue de la réintroduire dans le débat
philosophique avant l’An 1914, mais fut-il réellement un esprit
français ? La question demeure en suspens.
Il
influença beaucoup les généraux de 1914-17, jusqu’au règne du
froid Pétain. Les doctrinaires de l’offensive virile « à
l’arme froide »
(la baïonnette) – les Loyzeau de Grandmaison, Joffre, Foch et
Mangin, mais aussi Haig et Cadorna – étaient des Bergsoniens
convaincus. L’élan vital, la mystique de l’intuition, préférée
à la froide raison, inspiraient leur tactique imbécile. Tout ce
fatras, qui coûta des centaines de milliers de morts aux armées
française, britannique et italienne, n’avait pas besoin d’être
enseigné en Allemagne, car d’autres penseurs développaient cette
même réaction contre le positivisme et le triomphe des sciences &
des techniques.
Presque
tous les philosophes allemands du XIXe
siècle vomissaient les valeurs issues des ruminations hypocrites du
planteur esclavagiste virginien Thomas Jefferson, le créateur du
nouvel évangile des Droits de l’Homme (riche) et du Citoyen
(établi), que les pitres de la Révolution française ont
vulgarisés en répandant des flots de sang, par la Terreur et par
vingt années de guerres, quasi-continues de 1792 à 1815 (avec une
courte interruption de 1802 à 1805).
Les
penseurs allemands avant 1914 sont des gens profondément
intelligents. S’ils acceptent le principe de l’Isonomia – né
en Grèce au 6e-5e
siècles avant J.-C. – soit l’égalité de tous devant la loi,
ils savent d’expérience qu’il ne peut exister d’égalité
d’aptitudes entre les hommes, donc d’égalités de jouissances et
de résultats. L’observation de la vie sur Terre est supérieure
aux principes imbéciles issus des ruminations de John Locke et de
son disciple Jean-Jacques Rousseau : les hommes ne naissent pas
forcément libres et moins encore égaux. La liberté est affaire
intérieure, intime et se conquiert. De la même façon, les droits
de l’homme sont liés à l’observance stricte de ses devoirs.
Tels sont les enseignements de messieurs Kant, Fichte, Hegel et de
quelques autres, moins illustres.
Dans
l’Essai
d’une critique de toute révélation,
de 1792, Johann-Gottlieb Fichte, bientôt titulaire de la chaire de
philosophie de l’université d’Iéna, avant de conquérir celle
de Berlin, a dilué en deux centaines de pages un argument, aisément
résumé par une proposition simple : c’est par l’observance
intégrale de son devoir que l’être humain mérite d’être
heureux et peut y parvenir... ou comment tenter de concilier
l’éthique et le bonheur. Dans ses deux ouvrages, contemporains de
la rentrée en guerre de l’État prussien contre l’occupant
français, Doctrine
du Droit
(1812) et Théorie
de l’État
(1813), il reprend des Leitmotive de la Rome antique : lorsque
l’existence de la nation est en jeu, la guerre est juste, et la
victoire n’est rendue possible que grâce à la dictature des
meilleurs d’entre les citoyens. En temps de guerre, « le
chef est à la fois dictateur et éducateur... Chaque État doit se
défendre jusqu’à la dernière goutte de sang de ses citoyens ».
Friedrich
Jahn, en 1810 in Deutsches
Volksturm
(Le combat de la race allemande), accole le premier les idées de
Nation et de Race dans le mot Volk, insistant sur la médiocre
combativité des cosmopolites de la naissance ou des idées, et
s’oppose à tout compromis avec les ennemis du Volk : « Maudit
soit l’écrivain qui méprise sa nation... L’agressivité
apparaît comme l’attribut de tout peuple hautement civilisé ».
En
noyant la chose, lui aussi, dans un fatras métaphysique, Hegel
développe une idée assez difficile à manier, bien adaptée
toutefois au monde germanique dont la puissance se lève en Europe :
la Victoire assure le bon Droit de l’État, dont l’intérêt
prime toute autre considération, que ce soit le bonheur des
administrés, voire la parole imprudemment engagée. C’est une
synthèse de l’histoire grecque et romaine antique, revisitée par
le cynisme de Frédéric II de Prusse.
Le
plus grand de tous les philosophes allemands, Arthur Schopenhauer, se
fait le chantre de la puissance de la volonté dans l’établissement
par chaque homme de grande qualité intellectuelle de sa
Weltanschauung (sa représentation du monde)... il ne délire
toutefois pas, comme le feront Nietzsche et ses émules, au point de
en passer de la Puissance de la volonté à la Volonté de
toute-puissance.
Dans
le dernier tiers du XIXe
siècle, deux universitaires ennemis écrivent à peu près la même
chose. Theodor Mommsen, dans son Histoire
romaine,
assure ses lecteurs que « Le
progrès de la civilisation exige l’écrasement des nations moins
développées, de moins haute valeur culturelle, par des nations de
plus haut niveau ».
Son rival Heinrich Treitschke (1896) enfonce le clou : « Que
le fort l’emporte sur le faible, c’est la justice supérieure de
l’histoire ».
L’État, objet des sollicitudes de Frédéric II, d’Hegel et de
Treitschke devient soit la divinité en soi pour les athées et
agnostiques, soit l’expression de la volonté divine, pour les
autres. Dans les deux options, l’État n’est pas au service des
individus, mais il est le maître absolu, étant en droit de réclamer
tous les sacrifices. Il n’y manque plus que la touche biologique,
apportée par Charles Darwin et son compère Alfred Wallace, remaniée
par le délire paranoïaque de Friedrich Nietzsche.
Durant
les années 1880, Nietzsche se propose de détruire les fondements
des morales platonicienne & chrétienne (qu’il estime bien à
tort équivalentes), se faisant le prophète d’une contre-éthique,
orientée vers la création d’une surhumanité. Celle-ci doit être
créée par la reproduction, dirigée par un grand inspiré, de la
véritable élite, celle qui unit les qualités morales d’ascétisme
et de dévouement au caractère bien trempé. Nietzsche n’indique
pas de nation précise où chercher cette élite, à condition
toutefois de la trouver en Europe (cf. Le
Gai savoir,
1882, et Volonté
de Puissance ou VP).
« L’éternel
retour »
(qui est le Leitmotiv des années 1885-97, auquel Martin Heidegger
n’a rien compris, à force de chercher des trésors de subtilité
là où il n’y en a guère), c’est la continuité entre la
« morale
d’esclaves »
socrato-platonicienne et celle du « poison
chrétien »
(Goedert, 1977). Selon Nietzsche, il est indispensable à l’Européen
de s’en éloigner, d’en revenir à l’enthousiasme guerrier et à
la créativité de « l’Aryen »
(VP
et
correspondance des années 1885 sq., citée in Favrit, 2002). « Les
Grecs nous offrent le modèle d’une race et d’une civilisation
devenues pures : espérons qu’un jour, il se constituera aussi
une race et une culture européennes pures »
(Le
Gai savoir,
1882).
Sa
morale est un renversement des valeurs : il faut abandonner le
« Tu
dois »
pour le « Je
veux [créer] l’homme
supérieur »
(Ainsi
parlait Zarathoustra,
1882-85). « Vivre ?
C’est rejeter constamment ce qui veut mourir. C’est être cruel,
impitoyable pour tout ce qui vieillit et s’affaiblit en nous et
chez les autres… le grand secret pour rendre l’existence plus
féconde… c’est de vivre dangereusement »
(Le
Gai savoir,
1882). « L’homme
n’est malheureusement pas assez méchant… son amollissement, sa
moralisation forment sa malédiction »
(fragment de 1887, in VP).
« Nous
voulons des sensations fortes…Nous cherchons des états dans
lesquels la morale bourgeoise ne prenne plus la parole, encore moins
la morale des prêtres »
(1888, Le
cas Wagner).
« La
nature a donné à l’homme des pieds pour écraser, non pour fuir »
(Généalogie
de la morale,
1887). « Qu’est-
ce qui est bon ? Tout ce qui élève, chez l’homme, la volonté
de puissance et la puissance elle-même. Qu’est-ce qui est
mauvais ? Tout ce qui provient de la faiblesse »
(L’Antéchrist,
1888). « Vaincre
la pitié est, pour moi, une vertu aristocratique »
(Ecce
Homo,
1888).
Il
ne faut pas aimer le prochain, mais « aimer
le lointain »,
dans le cadre d’une évolution de l’humain vers le surhumain,
c’est son Leitmotiv majeur, depuis Ainsi
parlait Zarathoustra
jusqu’à l’entrée dans le néant cérébral. Le surhomme doit
être « le
perfectionnement du corps entier, non du seul cerveau »
(VP).
Le christianisme, religion de mépris du corps, fut « la
plus grande calamité de l’humanité »
(Le
Crépuscule des idoles ou Comment on philosophe à coups de marteau,
1888). « Le
monde n’est que volonté de puissance et rien d’autre… La mort
de dieu ouvre le chemin de la redécouverte du monde… Le Surhomme
est le sens de la Terre »
(VP).
En
outre, et à la notable différence du populiste Adolf Hitler, depuis
son adolescence, le philologue & philosophe Nietzsche témoigne
d’un total mépris envers les travailleurs manuels (nombreux
exemples in Peters, 1978). L’élite reste ouverte à qui émerge du
troupeau, mais la « bête
humaine »
incapable de pensée personnelle est mûre pour l’esclavage
(Par-delà
bien et mal et
VP).
On retrouvera des traces de ce mépris chez Jünger, l’élitiste
qui condamne le suffrage universel.
« La
morale se fonde sur la pure avidité d’exister… Tout ce qui
existe est juste et injuste à la fois, et justifié dans les deux
cas »
(La
Naissance de la tragédie,
premier livre nietzschéen, rédigé en 1870). « La
joie du devenir enferme aussi en elle la joie de détruire »
(Crépuscule
des idoles).
« Il
n’existe pas de phénomène moral, mais uniquement une
interprétation morale des phénomènes… Presque tout ce que nous
nommons civilisation supérieure repose sur la spiritualisation de la
cruauté »
(Par-delà
bien et mal).
« La
bonté est peut-être ce qui empêche l’homme d’évoluer vers son
plus haut degré de puissance et de splendeur »
(Contribution
à la généalogie de la morale).
« Il
y a pour le ‘’mal’’ des perspectives d’avenir »
(Ainsi
parlait Zarathoustra).
« La
haine, la joie de nuire, la soif de prendre et de dominer, d’une
manière générale tout ce qu’on appelle le mal, n’est au fond
qu’un des éléments de la conservation de l’espèce… Ce sont
les esprits les plus forts qui ont fait progresser le plus
l’humanité… en rallumant les passions… en réveillant le goût
du risque et de l’inédit. Il faut de la ‘’méchanceté’’ –
et généralement recourir aux armes – pour imposer du nouveau aux
humains »
(Le
Gai savoir).
« Voici
venir les Barbares nouveaux : les cyniques, les conquérants,
qui uniront la supériorité intellectuelle, la santé à la
surabondance des énergies »
(VP) :
une espèce nouvelle pour qui le bien de la collectivité doit
toujours et en toute circonstance l’emporter sur l’individu
(fragment de publication posthume, cité in Granier, 1971). Ce
dernier point, Jünger le contestera.
Certes,
lorsqu’il sombre dans le néant cérébral, à la jonction des
années 1888-1889, soit une décennie avant sa mort enregistrée par
l’état civil, Nietzsche est quasiment inconnu en terres
allemandes, s’il commence à être lu en France. Mais durant les
années 1900-1914, il est dévoré par tous les apprentis philosophes
du Reich et même de l’Empire austro-hongrois.
Nietzsche
s’est trompé, non dans ses descriptions, mais dans ses
dénominations. Dans ses écrits – et en faisant abstraction de la
part délirante – il ne faisait que définir ce que doit être
l’homme, par opposition au sous-homme. La Surespèce, si elle doit
un jour se créer à partir du genre Homo, ne pourra jamais être
obtenue par sélection des reproducteurs appartenant à ce genre,
mais par diverses mutations des gènes homéotiques (Nietzsche ne
pouvait le savoir, c’est évident). Avant de spéculer sur ce futur
indéterminé et peut-être irréalisable, on ferait beaucoup mieux
d’interdire aux sous-humains de se reproduire et de stimuler la
soif de connaissances utiles des humains : c’est, par essence,
l’action à long terme que l’on espère d’un régime
authentiquement populiste.
En
1888, un docte universitaire français, Ernest Lavisse, présente
l’archétype de l’officier allemand façonné par la « culture
allemande »
(en fait, le mot allemand Kultur est bien plus général et
représente la globalité du mot français Civilisation). « Il
est tout pénétré de l’idée de la supériorité de sa race. S’il
est croyant, il se considère comme l’instrument de la Providence ;
s’il est philosophe, il réduit l’histoire du monde au combat
pour l’existence, où le plus fort a le droit, et même la mission,
d’écraser le plus faible ». C’est
fort bien vu et ce sera la mentalité des Germains passant à
l’attaque en 1914... puis se défoulant dans le domaine
scientifique et technique, avec la même rage de dominer, et la même
puissance, que les poètes jugeront « titanesque »
(jusqu’à la castration de 1945).
Le
roman le plus célèbre de l’immédiat avant-guerre, Peter
Moors
de Gustav Frenssen, paru en 1906, est dépourvu de toute ambiguïté :
« C’est
aux plus nobles et aux plus décidés que le monde appartient ».
Glorifiant la lutte contre les Hereros, tueurs de familles de colons
dans le Sud-Ouest africain, l’auteur énonce un principe
fondamental : il est juste de coloniser une terre si c’est
pour mieux l’exploiter que ne le font ses habitants incapables.
À
la même époque, le nombriliste Stefan George, qui refoule sa
trouble sexualité, ne cesse d’évoquer « les
temps nouveaux... la nouvelle rigueur de vie »,
dans sa revue Blätter
für die Kunst,
créée en 1892, où il annonce la venue d’un nouveau Messie. Sans
fréquenter le cénacle malsain de George, Jünger fera sienne cette
conception d’une poésie et d’une métaphysique décharnées,
embrumées, où chaque proposition est susceptible d’une pluralité
d’interprétations... pour ne même pas évoquer les difficultés
d’une traduction de l’allemand, langue éminemment plastique, au
français, langue qui favorise beaucoup moins les ambiguïtés
sémantiques.
Si,
pour la forme, Jünger est un produit de l’esthétisme de George,
il est au fond, le fils du Futurisme, dont la Grande Guerre assura la
première prestation. Si le mot préexistait à son Manifeste
de
1909, Filippo Marinetti eut le mérite d’assimiler le Modernisme à
une énergie, un peu brouillonne, visant à détruire le conformisme
bourgeois, dans son art, ses préoccupations économiques et son
parlementarisme insipide et corrupteur.
Le
phraseur communiste Antonio Gramsci, fils d’escroc, aigri par son
nanisme et sa tuberculose, n’a voulu y voir qu’un mouvement
d’idées conçues pour bousculer la digestion des bourgeois (in
Coll., 1982). En réalité, cet éloge de la technologie moderne,
cette griserie de la puissance et de la vitesse, cet ardent désir de
participer à la destruction d’un monde sclérosé par l’argent
et les conventions sociales, fut un essai, transformé grâce à la
guerre, de destruction suivi d’une reconstruction tout aussi
brouillonne : le fascisme.
Dans
la livraison du 23 mars 1919 d’Il
Popolo d’Italia,
Benito Mussolini annonce la création des Fasci Italiani di
Combattimento avec un programme aussi vague que prometteur :
« Antiparti
pour affronter les deux dangers : le danger misonéiste de la
droite et le danger destructeur de la gauche »,
soit le modernisme et l’antimarxisme. Prenant le relais, dans le
registre de l’action politique, du poète Marinetti, Mussolini
proposait cette fameuse Troisième Voie dont on parlera jusqu’à
nos jours et qu’il est plus simple de qualifier de Populisme,
réalité fort ancienne, puisqu’antique, et toujours combattue par
les puissances d’argent et les dynasties de familles en situation
de dominance. Drieu La Rochelle a presque résumé la chose en 1937 :
« Le
fascisme, c’est vivre plus vite et plus fort ».
En
1912, le général prussien Friedrich von Bernhardi, qui s’illustrera
de 1914 à 1918 à la tête de divers corps d’armée, avait écrit :
« C’est
dans la sélection que réside la force créatrice de la guerre...
C’est une nécessité biologique, un régulateur indispensable de
la vie de l’humanité, car sans elle s’effectuerait une évolution
malsaine, excluant tout progrès de l’espèce et, par suite, toute
réelle civilisation ».
La
Guerre de 1914 fut acceptée avec enthousiasme par les hommes de
France et du Reich, car dans à peu près tous les pays d’Europe
existait une « attention
expectante »
(selon le néologisme de Gustave Le Bon, 1895) : les jeunes
attendaient la fin d’un monde sclérosé, espéraient une évolution
qui ne pouvait qu’apporter du mieux, car l’on en était resté
aux lubies du Siècle des Lumières, selon lesquelles le progrès
scientifique et technique devait accoucher d’un progrès dans les
comportements humains.
Mais
il est faux d’écrire que la Guerre Mondiale ait donné au Volk
germanique une « âme
collective ».
L’expérience des années 1917-1932 infirme cette gentille
berquinade. Certes, Jünger, en 1930 (La
mobilisation totale),
présente la Guerre mondiale comme le prélude à la Révolution
mondiale, reprenant le très vieux thème de « la
guerre régénératrice ».
Passant de l’éloge de la violence au combat politique, il
annonce : « Ce
combat nous a martelés, ciselés, trempés... Tant que nous vivrons,
nous resterons des combattants »...
et ce sera une promesse non tenue. Le combat avait été une source
de jouissances intimes, d’ordres physique, intellectuel, spirituel,
voire à connotation sexuelle (1922), mais revenu à la réalité de
la vie civile, en 1923, Jünger devient un démobilisé contemplatif,
à la fois entomologiste et philosophe non engagé.
On
peut envisager Jünger comme un fils de la Guerre Mondiale et du
modernisme, c’est comme cela qu’il aime se présenter. On doit
aussi reconnaître qu’il ne fut jamais qu’un individualiste
forcené, préférant la réflexion et l’observation du monde à
l’action militante. Fondamentalement esthète, un moment emporté
par la jouissance physique, intellectuelle et métaphysique de l’acte
guerrier, il refuse de se mêler aux jeux plébéiens, et par nature
triviaux, de la politique.
2
– Les révolutionnaires en chambre
«
Alors
s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse…
Tout
avait tremblé dans la vieille Europe ; puis le silence avait
succédé…
Tous
ces gladiateurs se sentaient au fond de l’âme une misère
insupportable.
»
Alfred
de Musset, La
confession d’un enfant du siècle
La
moins mauvaise réflexion sur la génération allemande du front,
devenue dès 1919 une génération de vaincus et d’humiliés, est
due à Franz Matzke, dans un texte publié en 1930 et qui forme
l’antithèse de la plupart des ruminations mentales de Jünger sur
le sujet. L’on retrouve par ailleurs chez Matzke, Jünger et
consorts, les échos de la nostalgie d’un héroïsme révolu,
ressentie par Vigny, puis par Musset, aux lendemains de l’épopée
napoléonienne... la métaphysique en moins, pour cause de
rationalité française.
« Il
y a une race nouvelle, nantie d’un nouveau comportement
intellectuel et physique, qui est née dans le combat, qui dominera
demain et déclinera après-demain... Le chaos ne nous a pas
détruits ; au contraire, nous avons conçu une vision plus
claire de nous-mêmes... La réalité des choses est grande,
infinie ; ce qui est humain est petit, sentimental... La nature
est le grand royaume muet, étranger à l’homme. Nous avons besoin
de cette immensité, de cette entité autosuffisante, qui plane
largement au-dessus des joies et des souffrances humaines... Nous
répugnons à exprimer notre pensée intime... Notre existence est à
la fois faite de solitude et prête à l’action en commun pour un
but précis... Nous constatons un ‘’progrès’’ dans des
domaines pratiques, mais nous ne croyons pas que l’humanité
progresse ».
Le
livre sublime, concis et d’une grande clarté d’expression, de
Matzke n’a, bien sûr, jamais été traduit en français. Les
esthètes de droite, du marais et de la gauche salonnarde ou
populacière, de l’époque où se tramait le Front Populaire, n’y
trouvaient pas leur dose de pénombre et d’obscurités. Avec
Spengler, Niekisch et Jünger, ils furent amplement servis sur ces
points.
Dans
certaines maladies dégénératives du cerveau – par exemple au
cours de la maladie de Parkinson et de nombreuses formes de démence
-, on note l’apparition d’une hypo- puis d’une akinésie :
les patients ont une activité de plus en plus réduite, et parfois
régressent jusqu’à « broyer
du vide ».
C’est
l’impression que procure - à qui étudie le dynamisme
national-socialiste (ou nazi, au gré du lecteur) ou encore celui des
communistes allemands - l’étude des innombrables chapelles dites
« révolutionnaires »,
observées durant les années 1919-1945 en Allemagne ou chez les
émigrés. On évoque ici les adeptes de ce que, plus tard, l’on a
nommé la « Révolution
conservatrice »,
la « droite
révolutionnaire »,
les phraseurs « nationalistes »,
mais aussi les « nationaux-bolcheviks »,
dont les seuls membres actifs se retrouvèrent dans la SA de Röhm,
en 1932-34, ou dans le « Front
noir »
d’Otto Strasser.
Chez
tous ces hommes, il s’agissait beaucoup moins d’une
procrastination – soit le fait de remettre quelque chose à plus
tard – que d’une inhibition totale. Ce furent des phraseurs et
non des acteurs. Spengler, Moeller van den Bruck, Jünger et Niekisch
en furent les plus célèbres théoriciens.
Les
Carl Goedeler (un politicien réactionnaire), Ludwig Best (l’ex-chef
d’état-major général de la Heer) ou Helmuth-James von Moltke (un
juriste) tentèrent au moins de passer à l’acte, mais leur
initiative de septembre 1938 pouvait passer pour une opposition
politique, tandis que l’attentat du 20 juillet 1944 ne peut être
objectivement qualifié que de pure trahison, s’agissant de la
tentative d’élimination du chef de l’État-chef des Armées en
temps de guerre. Les patriotes allemands distinguent, dans leur
langue, fort précise à défaut d’être concise, le Landesverrat,
qui est la trahison contre la patrie, du Hochverrat, qui stigmatise
une action directe contre la direction de l’État, soit le crime de
Haute trahison (Plouvier, 2013)... comment des historiens français
qualifieraient-ils une tentative d’assassinat sur la personne de
Clemenceau durant la Grande Guerre ?
Même
s’il est devenu politiquement très incorrect de le signaler,
presque tous les condamnés ont renié leur geste. L’ex-bourgmestre
de Leipzig (membre du véritable parti d’extrême-droite, financé
par le grand patronat et les gros propriétaires terriens : le
Deutsch National-Volks Partei), révoqué de sa fonction de
Commissaire du Reich aux prix le 1er
juillet 1935, Carl Goerdeler, principal conjuré civil, a écrit :
« Il
nous faut regarder le 20 juillet comme le jugement de dieu. Le Führer
a été providentiellement protégé. C’est maintenant le devoir
des Allemands rebelles de se ranger derrière le Führer sauvé par
dieu »
(Balzer, 1967). On est loin des flonflons résistantialistes qui
résonnent, des années 1980 à nos jours.
Comment
devenir puis rester une grande Nation, générant une grande
civilisation ? Tel est le Leitmotiv d’Oswald Spengler, dans
ses deux pesants volumes du Déclin
de l’Occident,
indigeste rhapsodie, parue en 1918-22, où la documentation
historique est très souvent hasardeuse, pour ne pas dire misérable.
Comment fonder une réflexion de fond sur des poncifs éculés ?
Spengler,
issu d’un milieu pauvre (il est fils de postier) est devenu
enseignant, puis a vécu de ses droits d’auteur. C’est un
réactionnaire, partisan du despotisme éclairé, puisque, selon lui,
de la plèbe ne peut rien sortir de bon... c’est un raisonnement
d’autant plus débile qu’il en sort lui-même. Devenu un auteur à
succès, il fréquente le gratin des capitalistes : Hugo Stinnes
père et fils (aciéries), Alfred Hugenberg (ex-directeur des usines
Krupp, magnat de la presse et du cinéma, leader du DNVP), Wilhelm
Cuno (armateur), ainsi que l’ultraréactionnaire catholique Edgar
Jung, futur poisson-pilote du quasi-crétin Franz von Papen.
En
1932, il vote ostensiblement pour le Parti nazi, mais le ministère
de coalition de janvier 1933, pour lequel il n’a pas été
sollicité, lui paraît « un
ministère de carnaval »,
alors que ces hommes vont, en trois mois, ramener la paix dans les
rues du Reich, où régnait la guérilla civile depuis trois années,
et résorber en 3 ans un chômage démentiel, soit 7,8 millions de
chômeurs pleins et 4 millions de chômeurs partiels. Le bobard des
« six
millions de chômeurs »
a été lancé par les Chanceliers incompétents et menteurs, pour
masquer l’ampleur de leur nullité : les catholiques Heinrich
Brüning et Franz von Papen et le militaire d’état-major Kurt von
Schleicher ont envoyé au Bureau International du Travail des
chiffres faux. Et les fonctionnaires genevois, surpayés autant
qu’harassés de travail, ont entériné le mensonge sans
vérification, suivis par de très nombreux historiens (cf. Plouvier,
2008-3).
Spengler
meurt en mai 1936, sans jamais avoir été inquiété pour avoir
traité le Führer de « chimpanzé »
et ses ministres et conseillers « d’idiots
de province »
(Dupeux, 1992 ; Mohler, 1993). Le maître du IIIe
Reich a ramené le plein emploi – au point qu’en 1937, on importe
des travailleurs italiens - ; il a relancé les exportations et
surtout rendu au Volk sa fierté nationale.
L’autre
météore prussien de l’immédiat après-guerre est nettement plus
utile pour qui cherche à comprendre l’évolution politique et
sociologique d’Ernst Jünger : Arthur Moeller van den Bruck,
dépressif chronique, mort par suicide au printemps de 1925. Son
livre Le
IIIe
Reich,
écrit en 1922 et paru l’année suivante, contient deux
sentences intéressantes : « L’Occident
meurt
d’un
excès d’utilitarisme »
et « Nous,
Germains, sommes destinés à ne jamais laisser les autres peuples en
repos ».
Après le désastre de 1870-71, Ernest Renan avait lui aussi relié
l’humiliante défaite française à une débauche de
« matérialisme ».
De
façon contemporaine à l’expérience fasciste, Moeller propose une
Troisième voie, ni capitaliste ni communiste, dans laquelle l’esprit
prussien doit vivifier un socialisme d’État et une représentation
nationale corporatiste, chaque citoyen devant être alternativement
soldat et travailleur au service du Volk, mais aussi pour régénérer
l’Europe dé-spiritualisée. Moeller est déiste, à la différence
de Jünger, devenu athée. Dans sa critique du capitalisme, Moeller,
qui ne connaît pas grand-chose aux pratiques économiques, ne dit
pas un mot du capitalisme de spéculation et ne semble pas l’avoir
différencié du capitalisme de production. Dans son projet de
société, l’État doit diriger la production et les échanges, qui
doivent rester affaires privées.
On
a voulu voir en Moeller le théoricien du mouvement des Jeunes
Conservateurs (Jungkonservative). Ce n’est vrai qu’en partie :
on y trouve pêle-mêle des sympathisants du national-socialisme
(Hans Grimm), des politiciens ultraréactionnaires proches des
capitalistes nationalistes (tels Hjalmar Schacht, financier, ou Franz
von Papen, médiocre officier recyclé dans la politique grâce à
l’argent de son épouse), des catholiques comme Edgar Jung, des
partisans du néo-paganisme germano-scandinave comme Friedrich
Hielscher, ou le théoricien du droit constitutionnel Carl schmitt,
un homme qui se situe dans le sillage d’un Nicolo Machiavel
(l’authentique, pas celui des légendes populaires) et de Frédéric
II, qui servira tous les Chanceliers, de 1930 à 1945, étant au seul
service de l’État.
C’est
dans une mouvance intermédiaire qu’il faut placer les frères
Jünger au début des années Vingt : influencés par Moeller,
mais également dévorés d’une soif d’action punitive contre les
traîtres à la Nation allemande. Aucun des frères, toutefois, n’a
trempé dans les assassinats politiques du premier lustre du Reich
dit de Weimar (parce que les courageux élus du peuple, suivant les
nobles ministres, avaient fui Berlin en révolte et s’étaient
réfugiés à Weimar pour y voter la Constitution la plus ambiguë
qui soit).
Ernst
Niekisch est un contemporain d’Adolf Hitler, né un mois après le
Führer, devenu instituteur et membre du SPD (le Parti
social-démocrate), puis de l’USPD (de tendance marxiste). Il se
pose en théoricien d’un bolchevisme non cosmopolite, après un
flirt avec les « nationaux-révolutionnaires ».
Durant les années Vingt, il passe de Munich, à Dresde puis à
Berlin, prêchant « l’union
germano-russe, de Flessingue à Vladivostok ».
Il est opposé en tous points au Führer national-socialiste :
sur l’étatisation de l’économie et la « nécessaire
lutte des classes »,
qu’Hitler juge à juste titre insanes, sur le racisme anti-slave et
anti-juif que le bolchevik Niekisch juge absurde.
Si
les revues de Niekisch n’ont pas grand succès, son Livre :
Hitler,
une fatalité allemande,
paru en 1932, tire à 40 000 exemplaires. La thèse en est
grotesque : Adolf Hitler serait, pour ce génie de la haute
politique, un agent de la bourgeoisie capitaliste et de la hiérarchie
catholique ! En cette année 1932, où le Reich est en proie à
une guérilla civile entretenue par le Komintern, Niekisch voyage en
URSS, avec un agent du réseau berlinois du NKVD animé par un
« attaché
commercial »
de l’ambassade soviétique Sergueï Bessonov : Arvid-Adam
Harnack, terne fonctionnaire du ministère de l’Économie, époux
d’une Juive à passeport des USA (Plouvier, 2013). Harnack, associé
dans la trahison à l’espion soviétique et noceur Harro
Schulze-Boysen, a été mis en sommeil en 1937, l’année où
Niekisch est emprisonné, dans des conditions que ne précisent pas
les historiens des idées politiques (Dupeux, 1992 ; Mohler,
1993).
En
1920, le General Hans v. Seeckt, le C in C d’une Heer aux effectifs
misérables (85 000 hommes, car il faut décompter les 15 000
marins des « 100 000
hommes
» autorisés par le traité de Versailles), envoie l’ex-ministre
turc, réfugié à Berlin, Enver Pacha sonder Trotski quant à une
coopération militaire entre les deux pays, les gouvernants allemands
et soviétiques envisageant, dès 1920, le retour à la frontière
germano-russe de 1914 : des deux côtés, les polonais sont haïs
(Kopelev, 1980).
En
mars 1921, s’ouvrent à Berlin des tractations secrètes entre
d’une part le Generalleutnant Otto Hasse, le ministre des Armées
Otto Gessler et le Major Kurt v. Schleicher, de l’autre
l’ambassadeur Nicolas Krestinski, Leonid Krassine (Commissaire du
peuple au Commerce), le général Pavel Lebedev, chef d’état-major
de l’Armée Rouge et l’homme à tout faire du Komintern, Franz
Sobelssohn, plus connu sous le pseudonyme de « Radek », beau-frère
du richissime industriel (il est le patron et le principal
actionnaire d’AEG) et politicien Walter Rathenau.
Hans
von Seeckt et Mikhaïl Toukhatchevski dirigent en coulisses, tandis
qu’Ernst Niekisch et l’ex-Oberstleutnant Walter Nicolaï servent
de messagers discrets. Nicolaï a été durant la guerre le chef du
service de renseignements de l’État-Major Général, sous
Hindenburg et Ludendorff. En avril 1945, il se précipitera vers
l’état-major de Georgi Joukov, où il sera fort bien reçu et
finira ses jours, honoré, en Allemagne occupée par l’Armée
Rouge. Cet accord militaire secret, signé à Rapallo par Rathenau,
devait permettre la mise au point d’avions et de chars, mais
objectivement, il ne servit qu’à créer quelques contacts entre
agents recruteurs soviétiques et de rares officiers sympathisants du
bolchevisme.
Niekisch
a fort peu influencé les frères Jünger, quoi qu’en aient écrit
certains, mais il exerce une action étonnante sur les frères Gregor
et surtout Otto Strasser et sur Ernst Röhm, le chef d’une SA dont
il aurait volontiers fait une armée populaire au service d’une
dictature prolétarienne. En juin-juillet 1934, les deux oppositions
d’extrême-droite et d’extrême-gauche seront anéanties d’un
seul coup, au prix de 77 morts (longue étude in Plouvier, 2013). Dès
l’automne de 1933, à l’état-major de la SA aussi bien que dans
les cénacles nationaux-bolcheviks, on dissertait savamment sur
diverses destinées parallèles : Kerenski-Hitler et
« Lénine »-Röhm. En 1933, Röhm avait publié un livre
à succès où l’on trouvait cette phrase : « Comme
je suis un méchant, la guerre et le chaos me plaisent davantage que
le respectable ordre bourgeois ».
Après
l’affaire du 30 juin 1934 – soit l’élimination des
nationaux-bolcheviks de la SA et des ultraréactionnaires de la
clique de von Papen -, Niekisch et ses rares amis sont surveillés
par le SD-Gestapo. Le 22 mars 1937, alors que Staline a purgé
l’Armée Rouge des amis et protégés du maréchal Toukhatchevski,
Reinhard Heydrich ordonne l’arrestation de Niekisch, condamné, en
1938, à la détention au camp d’Oranienburg, dans la division des
« hôtes
du Führer »,
c’est-à-dire ni maltraités, ni soumis au travail obligatoire,
d’où la débâcle le sortira.
En
1937, Niekisch était pratiquement le seul survivant parmi ceux qui
avaient négocié l’accord militaire secret de 1923 et en
connaissait, sinon toutes les stipulations, du moins les grandes
lignes. Il n’était pas faux de considérer comme a priori suspects
de sympathies avec le régime soviétique ceux qui avaient organisé
cette « alliance
suicidaire
» (Groehler, 1992).
On
a taxé cette époque de « Réalisme
héroïque »
et c’était une double erreur. Elle n’eut d’héroïque que les
combats en Silésie ou en Lettonie, contre les envahisseurs polonais
et les bolcheviks, puis ceux de 1923 en Ruhr, contre les occupants
français et belges, et ces héros n’ont fait de politique qu’après
l’action. En outre, très peu des penseurs de cette époque furent
des réalistes. Ce furent des phraseurs, des esthètes et des
doctrinaires. Les rares hommes d’action passèrent au KPD (le Parti
communiste) ou, pour la plupart, au NSDAP (le Parti
national-socialiste des Travailleurs Allemands).
Un
lustre à peine avant de composer son Travailleur,
Jünger offre un article étonnant de clarté, inhabituelle chez lui,
à la revue dont il est l’un des coéditeurs, Arminius,
Revue de combat pour les nationalistes allemands,
dans sa livraison d’avril 1927 : Das
Sonderrecht des Nationalismus (le
droit – ou la raison – particulier au nationalisme). C’est une
déclaration de guerre aux mouvements totalitaires, collectivistes :
l’individualiste se démarque de l’étatisme frédéricien et de
la thèse du socialisme d’État de Moeller. Il se démarque surtout
du Leitmotiv hitlérien par excellence : « L’idéalisme
n’est rien d’autre que de subordonner son intérêt personnel à
celui de la collectivité »
(Mein
Kampf,
1925).
« Nous
avons appris, à rude école, que la vie est injuste et qu’elle
doit l’être si elle veut œuvrer à sa conservation... Le combat
est le péage que doit acquitter tout être passant sur terre... Nous
croyons au primat des nécessités particulières sur les nécessités
générales... Nous refusons l’attitude malhonnête qui identifie
le bonheur de l’individu à la félicité générale... La vie agit
toujours justement pour un particulier et toujours injustement d’un
point de vue général ».
Le Jünger des années Vingt, Trente et Quarante est là, dans la
forme : il répète x fois la même idée sous des formulations
à peine différentes, ce qui ne peut plaire qu’aux esthètes de la
masturbation cérébrale, et au fond : son individualisme ne
peut faire de lui qu’un sujet opposé à tout mouvement de masse,
qu’il soit communiste ou nazi. Quant à sa référence au combat,
c’est un salut à l’orgueilleux soldat qu’il fut... et ne sera
plus jamais.
Gustave
Le Bon, dans son best-seller de 1895 (Psychologie
des foules),
avait fort justement écrit des foules qu’elles sont peu aptes au
raisonnement et très aptes à l’action violente, qu’elles se
constituent, pour un court moment, en une « âme
collective »
et réagissent par un effet de « contagion
mentale ».
« L’art
des gouvernants consiste principalement à savoir manier les mots ».
Encore
faut-il employer des mots compréhensibles par tout individu
moyennement doué, sans jouer au métaphysicien raffiné, sans se
complaire dans les ambiguïtés sémantiques ou dans une poésie
mystique.
Les
penseurs allemands de cette époque abusent d’un terme inadéquat,
utilisant l’adjectif « organique »
en lieux et place de l’adjectif « évolutif »
ou des substantifs « interaction »
et « rétroaction »
(en anglais : feed back). En réalité, « organique »
n’a de sens qu’en biologie. Certes, les juristes spécialisés en
droit constitutionnel ont décrété que les items d’une
Constitution étaient les lois « organiques »
d’un État, pour signifier qu’il administre des êtres vivants,
mais cette métaphore est bancale : les Nations changent bien
plus vite de Constitution que les espèces n’évoluent ! Il
est plus légitime d’affirmer qu’une Constitution regroupe les
lois fondamentales, mais temporaires, d’un État.
Pour
un grandiose universitaire des USA, Jeffrey Herf – peu germanophile
pour raison communautaire -, tout est simple : on est
réactionnaires parce que l’on se veut fidèle au passé national
et qu’on n’aime ni le marxisme, ni le parlementarisme (1984).
Probablement parce qu’elle est à la fois rudimentaire, partisane
et manichéenne, cette thèse, à peine digne d’une querelle
d’école primaire, a connu un succès planétaire.
3
– Der
Arbeiter
« La
vie est sérieuse, l’art est vain »
Friedrich
von Schiller
Les
doctes commentateurs qui estiment que Jünger compare, dans ce livre,
l’expérience monstrueuse de la guerre de matériel avec le
déchaînement titanesque des moyens de la technique moderne ont vu
ce qu’ils attendaient, de façon logique, mais ont quelque peu
sollicité le texte, vague et fort imprécis sur ce point. On n’y
retrouve pas l’affirmation nette du Combat
[envisagé] comme
une expérience intérieure
(de 1922, traduit de façon héraclitéenne : La
guerre, notre mère) :
« Notre
suprême raison est de nous battre. On ne possède vraiment que ce
que l’on acquiert en luttant ».
L’idée générale se retrouve dans Le
Travailleur,
mais de façon très diluée.
Le
premier volume du Déclin
de l’Occident
avait pour sous-titre Forme
et réalité.
Par un clin d’œil à Spengler, Jünger intitule son livre Der
Arbeiter. Herrschaft und Gestalt...
et commencent les difficultés de traduction. Herrschaft peut
signifier Règle, Règne, Domination ou Pouvoir ; pour Gestalt,
Jünger a recommandé au traducteur Julien Hervier le mot Figure,
mais Stature aurait tout aussi bien convenu. Le seul bon sous-titre
eût été : Flou artistique sur un monde inconnu de l’auteur,
mais Jünger est incapable d’autodérision et l’on en est resté
au titre Le
travailleur. Domination et Figure.
En
aucun endroit de ce livre, qui est une réflexion
philosophico-sociologico-métaphysique, le lecteur n’est gratifié
d’une définition précise de l’objet (le travail), du sujet (le
travailleur) ou des concepts qui leur sont associés. Ce flou
intégral, gênant pour un rationaliste, est au contraire une
merveilleuse trouvaille pour l’esthète, qui peut faire dire
n’importe quoi à un texte fondamentalement obscur, où les idées
forces sont mal mises en valeur et curieusement développées.
Le
Travailleur n’est pas seulement, selon Jünger, un agent
économique. Mais ce n’est exact que pour les individus d’élite,
que l’on retrouvera en deuxième partie de l’ouvrage. Quant à
dire du travailleur qu’il fait partie de la « communauté
organique »,
cela n’aurait un sens que par une évolution de l’individu au
sein du monde du travail et par ses rétroactions sur l’organisation
du travail ou par une amélioration des techniques et rien de tout
cela n’est développé dans ce livre. Considérer que l’archétype
d’un état social ou d’une classe sociale représente un certain
type de mode de vie, c’est écrire une tautologie et faire de la
dilution rhétorique sur une banale évidence.
Si
l’auteur veut nous faire comprendre que le travail est à la fois
gagne-pain, service social et cause de plénitude (au moins
potentielle) du travailleur, il suffit d’une phrase, suivie d’un
développement méthodique avec des exemples précis... et l’on en
reviendra à ce que tout le monde connaît depuis l’Ecclésiaste
(23
siècles en-deçà). Quant aux divagations sur le Titan de
l’industrie moderne, elles sont issues des ruminations des
commentateurs éthérés de Jünger, qui n’ont probablement jamais
mis les pieds dans un atelier d’usine, tel le SA d’élite et
philosophe, prolixe autant qu’abscons, Martin Heidegger (Palmier,
1968 ; Farias, 1987).
Frapper
à coups redoublés sur « le
bourgeois »
et lui opposer le « guerrier »,
cela pouvait se concevoir jusqu’en 1914. On avait bien ri des
« philistins
de la culture »,
chers à Clemens Brentano puis à Nietzsche, des Joseph Prud‘homme
et des Gottlieb Biedermeier. Mais dès la fin de cet An 14, où
débuta le XXe
siècle, l’antithèse ne pouvait plus servir qu’aux
indécrottables crétins marxistes. Certes, dans la vie civile, le
bourgeois est plus apte à parler, à « négocier »
comme l’écrit Jünger, mais l’ouvrier cogneur est plus souvent
un lâche ou un ivrogne qu’un guerrier, l’expérience quotidienne
le démontre aisément.
Les
bourgeois, de petite ou de grande richesse, fournirent autant de très
bons soldats que les paysans et les artisans, et davantage encore de
bons officiers, alors que quantité d’ouvriers étaient embusqués
en tant qu’affectés spéciaux en usines. Le grand scandale de
cette guerre fut d’observer des grèves menées par ceux qui
étaient fort bien payés et qui jouissaient de la sécurité, alors
qu’au front, les combattants fournissaient des quantités
impressionnantes de cadavres, ayant été monstrueusement sous-payés
aux armées, de leur vivant.
Durant
l’entre-deux-guerres, on reprendra à temps et à contretemps
l’antienne sur le bourgeois amateur de confort et de sécurité...
et l’on verra de nouveau quantité de bourgeois courageux dans les
forces armées ou les mouvements de résistance civile. Pour
l’exemple français, la propagande du PCF a voulu faire croire en
la primauté de la Résistance communiste et c’était une
supercherie.
Faire
du travailleur celui qui use de la technique est encore une
tautologie : même le manutentionnaire développe une certaine
façon d’économiser et de rationaliser son énergie. Le bourgeois,
objet du mépris de Jünger, est souvent un excellent technicien :
un chirurgien ou un virtuose musical, un ingénieur de haut niveau en
sont d’excellents exemples.
En
revanche, Jünger a fort bien compris – même s’il le signifie de
façon tarabiscotée : s’il était clair et concis, il ne
serait plus Jünger ! – que toute organisation humaine est de
type féodal (et s’il avait été éthologue, il aurait ajouté
« comme
toute organisation animale »).
Effectivement, pas d’ordre ni d’efficacité sans hiérarchie,
sans domination : « Le
modèle de toute organisation est celle de l’armée et non le
contrat social »...
encore faut-il noter que l’organisation militaire fait partie
intégrante d’un type de contrat social.
Mais
Jünger n’est manifestement pas un admirateur des traités
politiques de Platon et d’Aristote. Plutôt que de s’emberlificoter
dans une conception métaphysique de la société, il eût été plus
simple d’écrire que l’histoire humaine organisée a commencé
lorsque des hommes et des femmes ont volontairement aliéné une
partie des revenus de leur travail pour constituer un Bien Commun, de
façon à s’assurer une protection contre les prédateurs (dont les
autres humains n’étaient pas les moindres), contre les dégâts
infligés par les éléments déchaînés et d’autres moyens
d’amélioration de l’existant : voirie, police, justice et
armée
Le
meilleur de ce livre, qui n’est nullement quantité négligeable,
est la vision holistique du travailleur. Cela commence par une des
très rares phrases populistes de l’auteur. En l’occurrence,
celle où il souhaite voir le travailleur « prendre
une authentique conscience de soi »
ou le travailleur envisagé comme « étant
plus que la somme de ses parties ».
Il eût été plus simple d’écrire que l’homme instruit, éduqué,
orienté par un État dont les maîtres sont attentifs au véritable
bien-être de leurs administrés, doit développer et maîtriser
toutes ses composantes personnelles : puissance physique et
intellectuelle, sens moral et don(s) artistique(s), enfin ses
facultés spirituelles de transcendance. La puissance développée
par le travailleur est intérieure, de même que l’acte guerrier
est vécu comme une expérience intime.
Le
contresens de Jünger est de tout rapporter à une conception
héroïque. Même celui qui « déchaîne
l’extrême puissance de la technique moderne »
ne fait généralement qu’appuyer sur un mécanisme de
déclenchement ou d’arrêt : un simple effet on-off. Au vrai,
l’être humain doit agir sans se renier, sans adopter une attitude
d’esclave... en ce sens, Jünger a raison, mais il n’est pas
vraiment original ! Pas plus que n’est originale la phrase qui
résume le livre : « La
technique est l’uniforme du travailleur ».
Celui
qui œuvre 300 jours/an, voire plus, sur ses champs ou son bateau de
pêche, au fond d’une mine, en atelier d’usine ou en échoppe
artisanale, au bureau, en classe, en hôpital ou au domicile – le
sien pour la mère de famille ou celui des autres pour le
dispensateur de services – a rarement l’occasion de se montrer
héroïque. Il faut plutôt évoquer la résilience, par analogie
avec les matériaux de construction : il faut résister aux
frictions & aux frustrations inhérentes au fait de côtoyer ses
« compagnons
de travail »,
essuyer reproches, moqueries, plaisanteries salaces ou, pire encore,
compenser l’insuffisance qualitative et/ou quantitative du travail
d’autrui.
Cela
ne signifie nullement que « le
travail envisagé comme un style de vie »
soit « un
royaume inconnu dont l’existence ne nécessite aucune
explication ».
Comparer le travailleur au « soldat
inconnu »
est tout ignorer du monde du travail en groupe (usine, bureau etc.).
Le travailleur n’est nulle part un numéro, sauf dans les (mauvais)
romans et dans le délire kafkaïen. Même dans l’ignominie
soviétique (ou dans la fiction fort réaliste d’Orwell-Blair),
l’organisation sociale connaît, surveille, jauge, note l’individu.
Jünger, passé du statut de soldat à celui de penseur, de jardinier
amateur et d’entomologiste, n’a jamais eu de « culture
d’entreprise »
et son livre s’en ressent. Même l’artisan trop peu achalandé
pour engager un compagnon, même le paysan ou le sujet installé dans
une profession libérale vivent en contact, intime ou
intermittent, avec autrui.
Et
les exemples guerriers de Jünger ne sont même pas pertinents :
certes, le pilote de chasse se bat en solitaire, mais sans soutien
logistique au sol, il n’est rien ; quant à l’homme de
Stosstupp (on parlerait de nos jours de commando), il se bat rarement
en solo et, lui aussi, dépend de bases arrières logistiques.
N’importe
qui, soldat ou général, ouvrier ou médecin est un outil fongible,
un pion remplaçable. Il en va des êtres comme des choses :
fugaces et impermanents. Tout le monde en prend son parti, sauf les
incurables romantiques de la nostalgie. Mais tant qu’il travaille,
l’être humain se singularise par sa façon de faire, bien ou mal,
de bon ou de mauvais grés, son labeur. Cette notion, évidente,
aurait dû être développée.
Certes,
« la
technique n’est aucunement une puissance neutre »,
mais Jünger ne fait que retrouver les accents d’Héraclite qui, en
Éphèse, au 6e
siècle avant J.-C., proclamait qu’il n’est rien de bon ou de
mauvais en soi et que tout dépend de l’usage que l’homme fait
des moyens qu’il utilise. En revanche, l’auteur a parfaitement
raison d’écrire que tout réel progrès résulte d’une
simplification : c’est peut-être la grande originalité de ce
livre. Le perfectionnement est synonyme de rapidité d’exécution,
d’économie de moyens, mais l’auteur est un peu naïf de se
lancer dans une digression sur la « perfection »
(Vollkommenheit)... l’unique concept que l’on puisse tirer de la
théologie chrétienne est que « la
perfection n’est pas de ce monde »
et, par voie de conséquence, pour l’athée, elle n’existe tout
simplement pas.
Il
est vrai que le Reich de Weimar, régime de corruption, de facilité
et d’inefficacité, est « un
monde qui d’un côté ressemble à un chantier et de l’autre à
un musée ».
Pourtant, Jünger n’a rien compris à la grandeur de l’expérience
populiste nationale-socialiste... et l’on rappelle que rien ne
pouvait laisser supposer, avant 1941, une dérive criminelle de masse
de ce régime très performant, alors que dès ses origines, le
bolchevisme s’était avéré effroyablement meurtrier dans
l’ex-Empire tsariste. Les acteurs et les compagnons de route de
l’expérience soviétique russe (mais aussi plus tard chinoise,
yougoslave ou albanaise) n’ont aucune excuse, alors qu’en ont les
militants et dirigeants nazis qui ne sont aucunement responsables de
la dérive génocidaire tardive, liée aux conditions d’une guerre
totale et impitoyable autant qu’au délire d’un dictateur
charismatique, efficace et austère, mais aussi paranoïaque
délirant.
L’expérience
nationale-socialiste fut tellement exaltante que la Volksgemeinschaft
hitlérienne a fourni une Nation en armes qui défendit son État
jusqu’au bout, les femmes en usines et à la DCA ou Flak, les
adolescents et adultes âgés dans ce Volkssturm, imité de la Levée
en masse de la Révolution française, et qui s’avéra fort
efficace contre les envahisseurs soviétiques ou occidentaux. Il est
malséant de se moquer du Volkssturm de 1944-45 : sur 600 000
combattants ainsi levés, 175 000 sont morts au combat ou des
suites de leurs blessures. Cela mérite le respect. Jusqu’à la
fin, une majorité d’Allemands conserva amour et fidélité pour
son Führer.
Jünger,
esthète individualiste, refusa de participer à ce grand
enthousiasme collectif. C’est ce que beaucoup d’honnêtes
citoyens lui ont reproché.
4
– Les critiques et les concurrents... quand les idées des
théoriciens Français surpassent celles de leurs confrères
germaniques
« L’objectivité,
la réalité des choses sont, pour nous,
supérieures
à n’importe quelle psychologie intime »
Franz Matzke,
Nous,
les jeunes, sommes comme cela
Spengler,
jaloux de toute gloire littéraire ou politique, reprocha à Jünger
d’avoir copié « la
Figure du Travailleur d’après le modèle du prolétaire de Marx »
(Mohler, 1993), ce qui prouve que Spengler ou ne connaissait rien à
Marx ou a tellement bâillé à la lecture de Der
Arbeiter
qu’il ne l’a feuilleté que très superficiellement.
Dans
son Journal,
à la date du 4 avril 1929, donc avant la publication du Travailleur
(qu’il
jugera dépourvu d’intérêt), Joseph Goebbels écrit : « Le
‘’nouveau nationalisme’’ dégénère lentement pour devenir
une affaire de gens de lettres. C’est dommage pour Jünger. Mais
quand un esprit politique cesse d’aller chercher sa nourriture au
sein du peuple... il est condamné à mourir lentement ».
L’entrée du 7 septembre 1929 est du même ordre « Orages
d’acier était vraiment un grand livre... De nos jours, Jünger
s’écarte de la vie et ses textes ne sont plus que de l’encre
perdue »...
un phraseur politico-littéraire s’étranglerait de fureur en
lisant ce jugement, mais un observateur pragmatique ne peut
qu’approuver.
Certes,
le futur ministre de la Propagande et de l’Éducation populaire,
issu de lignées de paysans, de forgerons et de charpentiers, n’a
jamais travaillé en usine – avec sa paralysie de la jambe gauche,
cela lui aurait été fort difficile -, mais il fut directement au
contact du monde ouvrier, son père Friedrich étant un directeur
fort apprécié d’usine textile à Rheydt, en Rhénanie du Nord.
Joseph Goebbels trouva toujours les mots justes, pour enthousiasmer
ses auditoires ouvriers.
Même
après son allégorie poétique intitulée Sur
les falaises de marbre,
consacrée au thème – pas très neuf – du conquérant
destructeur, qui enragea Philippe Bouhler, remarquable historien de
Napoléon Ier
et patron de la chancellerie du NSDAP, Jünger demeura intouchable,
étant protégé par Adolf Hitler, fidèle au souvenir du grand
combattant de la Guerre Mondiale. Il est peu probable, toutefois, que
le Führer, boulimique de lectures scientifiques et techniques, soit
allé jusqu’au bout de ce texte profondément ennuyeux pour qui
n’est pas un esthète, amoureux du symbolisme.
En
1934, Pierre Drieu La Rochelle (in Socialisme
fasciste),
puis Louis-Ferdinand Destouches-« Céline » (in L’École
des cadavres
de 1938) ont fait l’éloge du petit-bourgeois, homme de valeur qui
s’est élevé par son seul mérite et a fourni à la France une
génération d’ingénieurs, d’administrateurs, de médecins, mais
aussi d’officiers.
En
1941, Drieu retrouve les accents du Jünger des années Vingt, mais
avec davantage de force et de concision. L’homme dur, forgé par la
guerre, est l’être « qui
rêve de donner au monde une discipline physique,... un homme qui ne
croit pas aux doctrines. Un homme qui ne croit que dans les actes et
qui enchaîne ses actes selon un rythme très sommaire »...
le refus des doctrines permet de comprendre pourquoi Drieu fut
un fasciste, nullement un nazi.
L’ancien
apprenti, ensuite devenu médecin doté de la fibre sociale, et
polémiste, parfois pittoresque, puis hélas ordurier, « Céline »,
fruit des amours d’une petite commerçante et d’un employé de
bureau, se refusera toujours aux stratifications sociales savantes,
distinguant simplement le riche du pauvre : celui qui est
propriétaire de son logement et qui – sauf guerre ou révolution –
mange toujours à sa faim et celui qui en est l’antithèse et qui
risque, à la moindre anicroche, de retomber dans l’indigence.
Constatant
(in Les
Beaux draps,
de 1941) que le monde ouvrier se compose majoritairement
d’alcooliques, abrutis de médiocres discours niveleurs, vantant
les mérites de la haine sociale, de la basse envie et de la guerre
des classes, « Céline » considère que le socialisme
bien pensé repose à la fois sur l’instruction des enfants les
plus doués et sur le divertissement des autres : amuser,
éblouir pour sortir le prolétaire de sa crasse intellectuelle. En
quelle que sorte, « Le
salut par les Beaux-Arts »
(développement un peu court in Jacqueline Morand, 1972).
Ces
considérations rejoignent - probablement sans que « Céline »
en ait eu conscience – les idées d’Adolf Hitler. Le prolétariat
ne se définit pas plus par l’absence de diplôme que par la fiche
de paie, mais par un état d’esprit. Se complaire dans
l’abrutissement, les jérémiades et les incessantes
revendications, se vautrer dans l’alcoolisme et l’absence
d’appétit intellectuel ou dans le sabotage du travail est minable.
C’est ce qu’avaient noté, au même moment et de façon séparée,
Adolf Hitler (in Mein
Kampf,
1925) et Giovanni Gentile, le fasciste (cité in Julius Evola, 1972).
Les
définitions du travail et de l’économie données par le Führer
ont l’immense mérite de la clarté. « Le
devoir de l’État est de veiller à ce que le capital soit au
service de l’État et qu’il ne devienne pas le maître du Volk...
À aucun moment, l’État ne doit oublier les droits sociaux du
travailleur »
(Mein
Kampf).
« Le
capital doit servir l’économie nationale et celle-ci doit servir
le peuple des travailleurs »
(discours du 30 janvier 1934). L’item 14 du programme du NSDAP,
énoncé le 24 février 1920 et en grande partie réalisé, était la
reprise d’une proposition de Léon XIII (in Rerum
novarum
de 1891) : « Nous
réclamons la participation des travailleurs aux bénéfices de leur
entreprise ».
« Notre
capital, ce n’est pas l’or, mais la force de travail du Volk
germanique »
(discours du 1er
mai 1937). C’est moins éthéré, moins socio-philosophique que le
discours d’Ernst Jünger ; c’est à la fois plus concis,
plus précis et directement applicable à la vie économique et
politique d’un État et d’une Nation.
Conservateurs,
révolutionnaires de droite ou nationaux-bolcheviks et autres
« Kritikaster » (comme les appelait Joseph Goebbels)
auraient dû comprendre dès le second semestre de 1933, quand
l’hydre marxiste était vaincue, le calme revenu dans les rues
d’Allemagne, l’économie et l’emploi repartis à la hausse sans
inflation (tant pis pour la thèse de Keynes), sans étatisation de
l’outil de financement, de production et d’échanges (tant pis
pour Marx et ses émules), que l’heure était au travail et non
plus à la critique stérile, que l’heure n’était pas à
l’esthétisme aristocratique mais à l’éducation populaire, pour
accroître le niveau culturel et moral du Volk.
Certains
ont cru bon de s’isoler du grand mouvement de résurrection du
Reich et d’agrégation des parties dispersées hors des frontières
établies par les absurdes « Traités
de la région parisienne »,
multipliés en 1919-20. Nul ne pouvait prévoir les génocides slave,
juif et tzigane : l’histoire ne s’écrit pas comme on fait
un procès par prétérition. Jünger et ses amis esthètes ont
refusé de se fondre dans la Volksgemeinschaft (communauté
nationale) qui offrit au monde ébahi la plus grande épopée
militaire de tous les temps et prépara la technologie du futur.
En
guise de conclusion
« Nous
ne luttons pas pour que le peuple devienne heureux.
Nous luttons
pour lui imposer un destin »
Ernst von
Salomon, Les
réprouvés,
1930
Deux
des plus grands écrivains allemands du XXe
siècle sont intellectuellement morts en novembre 1918.
Erich-Paul
Remark (devenu Erich-Maria Remarque) passa le reste de sa vie à
pleurer sur une adolescence évanouie, en même temps que
disparaissait la foi aveugle du jeune homme en ses maîtres et en ce
IIe
Reich dont le dynamisme des années 1880-1914 semblait promettre au
peuple allemand la domination matérielle, intellectuelle et
spirituelle sur le reste d’une Europe vouée au matérialisme. Il
illustra une certaine forme de cosmopolitisme : celui qui se
vautre dans l’égoïsme individuel, en jouant au citoyen du monde.
Faire semblant d’aimer tout le monde, c’est n’aimer personne en
définitive, sauf soi-même et ses amis, devenus un cénacle se
donnant des propres règles.
Ernst
Jünger survécut plus péniblement encore, mais il le fit durant
quatre-vingt années, à une vie exaltante d’héroïsme au service
de sa patrie. Après des réflexions passionnantes sur le guerrier
voué au service de son idéal, il accumula les œuvres ésotériques
qu’aucun critique ne comprit comme il les avait écrites et qui
n’avaient d’intérêt que de formuler, sur un mode obscur, des
idées à mesure qu’elles apparaissaient. Puis il remaniait ses
livres en fonction de son évolution spirituelle, car l’homme ne
fut jamais qu’un métaphysicien athée, tardivement converti au
catholicisme.
Jünger était
bien moins adapté à la survie dans le monde d’après-1945 que
Remark, recyclé dans le monde du cinéma et du roman à grande
diffusion. Il vécut la déchéance d’une Allemagne, où tous ses
repères avaient disparu : patrie, fils aîné, estime de
soi-même, car il n’avait nullement brillé dans la seconde guerre,
qu’il avait contemplée en esthète aboulique.
Le
premier n’avait guère brillé durant la première guerre et fit
une très belle carrière de littérateur-adolescent perpétuel,
récrivant toujours le même roman et le même scénario, sous des
oripeaux divers, de façon à toucher des publics variés, issus de
générations différentes.
Le
second avait connu la gloire trop tôt, à 23 ans, lorsqu’il reçut
la plus haute décoration prussienne, et connut une perpétuelle
dégringolade intime, compensée par un succès littéraire dans le
milieu des esthètes d’une droite désorientée par l’association
absurde au monde du consumérisme, et un succès médiatique
entretenu par les faiseurs de scandales évoquant à temps et à
contretemps un IIIe
Reich dont il ne savent rien ou presque et une guerre dont la
complexité dépasse leurs faibles connaissances... vain succès,
triste ersatz de son héroïsme guerrier d’antan, tout juste bon à
justifier une trop longue survie.
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1889, et publiée en 1901,
augmentée
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Plouvier : Traîtres
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Plouvier : Les
Juifs dans le Reich hitlérien,
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déclin de l’Occident. Esquisse d’une morphologie de l’histoire
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2 volumes, Gallimard, 1948 (édition originale de 1918-1922 ;
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H.
v. Treitschke : Politics,
2 volumes, McMillan, New York, 1916 (en libre lecture sur le Net ;
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