Pourquoi avoir réagi si fortement aux propos de Thérèse Hargot dans le livre co-écrit avec Mgr Emmanuel Gobilliard Aime et ce que tu veux, fais-le ! ?
Il y a un temps pour taper du poing sur la table, et un temps pour expliquer les choses paisiblement.
Pourquoi j'ai voulu réagir
Je souhaite préciser le sens de ma
réaction vis-à-vis de Thérèse Hargot. Tout a commencé suite à
l'interview de Mgr Gobilliard dans FC (n° 2101). Cet article, en ne
rapportant que les propos de l'évêque, jette un voile pudique sur T.
Hargot et induit en erreur les lecteurs en ne présentant qu'un versant
du livre. L'interview limpide de Mgr Gobilliard fait ainsi de la
publicité pour le livre co-écrit avec T. Hargot, dont certains passages salissent l'Église, je préciserai plus loin de quelle façon. J'ai
donc écrit à Famille Chrétienne, qui a accepté de publier un résumé de
ma lettre dans son courrier des lecteurs (n°2103). Souhaitant que ma
lettre puisse être publiée in extenso, je l'ai envoyée sur Le Salon
Beige le 8 mai 2018.
Attaque ou légitime défense ?
Je suis prêtre, et donc amoureux de
l'Église. L'Église et Jésus, c'est tout un. Qui méprise l'Église,
méprise le Christ. L'Église, ce n'est pas le club des chrétiens.
L'Église, c'est l'épouse du Christ, incorporée à Lui. Si on attaque
l'Église publiquement, je dois réagir publiquement. Ma réaction
n'est pas une attaque personnelle contre T. Hargot, mais une légitime
défense d'un prêtre qui voit l'Église ridiculisée publiquement et
faussement présentée dans certains passages de ce livre.
Certes, ma réaction a blessé Thérèse et ne l'aide sans doute pas à se
rapprocher de l’Église, mais le bien commun de beaucoup d'âmes ne
passe-t-il pas avant ? T. Hargot a peut-être aussi des raisons que
j'ignore et qui expliqueraient certains de ses propos. « Je vous partage
ma colère » a-t-elle exprimé sur son blog, dès le 9 mai. Je comprends
sa colère ; mais qu'elle comprenne aussi la mienne : je n'ai fait que
lui attribuer exactement les mêmes propos qu'elle adresse à l'Église, ni
plus, ni moins : “donneuse de leçons” (p.35), “par pitié, qu'elle se
forme !” (p.35), “elle a trop dit, mal dit” (p.32), “qu'elle se taise !”
(p.32).
Un livre pour ceux qui sont éloignés de l'Église ?
Cette réaction me paraissait d'autant
plus nécessaire, que T. Hargot a une grande aura dans le monde “catho”,
et est invitée pour intervenir principalement dans des établissements
catholiques et dans les diocèses. « Beaucoup de personnes que je reçois
dans mon cabinet me sont envoyés par des prêtres », affirme-t-elle
(p.36). Le but souhaité par Mgr Gobilliard, encouragé par ses frères
évêques (cf. FC n°2101, p.42), c'est qu'à travers cet ouvrage co-écrit
avec une jeune sexologue appréciée par le public (10 000 followers sur
Facebook!), la voix de l'Église, dont l'évêque se fait le porte-parole,
puisse elle aussi atteindre les milieux non-chrétiens. Mais n'est-ce pas
l'inverse qui risque très probablement de se produire : la voix de T.
Hargot, mélangeant le bon et le mauvais par l'affirmation de
demi-vérités, ne risque-t-elle pas de semer la confusion chez les
catholiques ?Dès à présent, en effet, ce ne sont pas Le Monde ni France 2
qui ont invité nos deux auteurs, mais...Famille Chrétienne et KTO ! En
outre, en publiant un livre avec un évêque, estimé à juste titre pour sa
rectitude et sa compétence en matière de morale sexuelle, les propos de
T. Hargot ne reçoivent-ils pas inévitablement une certaine caution de
l'Église ?
Thérèse Hargot dit d'excellentes choses
Des demies-vérités
Je reconnais très volontiers que T.
Hargot, par ses réparties vives et pleines de bon sens, peut faire du
bien, surtout en milieu non chrétien, en provoquant un choc salutaire
pour ouvrir les yeux sur la situation actuelle et toucher les
non-croyants qui se fermeraient tout de suite s'il était question de
religion catholique. Dans ce dernier livre, certains propos sont
vraiment excellents : « la sexualité est un chemin d'humilité, c'est
pourquoi à mon sens elle est si importante » (p.16) ; ne pas « prendre
son père spi' pour un psy ! » (p.37). Oui, T. Hargot a un réel talent
pour formuler des vérités de façon percutante, et ainsi réveiller et
éclairer nos contemporains. Elle a aussi le courage d'aller à
contre-courant de la société, par exemple en dénonçant une fois de plus
avec force et intelligence les dégâts de la contraception chimique et de
la pornographie, comme on peut le constater à travers ces lignes
lumineuses (p. 216 à 218) :
Merci, Thérèse, pour ces paroles fortes et profondes ! Continuez à vous atteler à votre belle mission de libérer les nouveaux esclaves du XXIè siècle ! Et on pourrait encore citer bien d'autres passages excellents sur la pédophilie, la PMA et la GPA. Mais n'est-ce pas précisément parce qu'une jeune sexologue moderne défend avec audace certaines de nos valeurs, que de nombreux catholiques se laissent séduire et ne voient pas le moins bon ou le franchement mauvais qui se glissent parfois dans ses propos ?«On asservit plus facilement un peuple avec la pornographie qu'avec des miradors, disait Alexandre Soljenitsyne. La pornographie, c'est l'opium du peuple. (...) Qu'adviendrait-il si l'humanité tout entière cessait de consommer de la pornographie ? Y avez-vous déjà songé ? La pornographie abrutit les individus. Elle endort la conscience devant les injustices, (...) elle dévirilise, elle vide l'individu de sa puissance créatrice, (...) elle atteint l'âme, c'est-à-dire ce qui anime profondément la personne, ce qui la rend vivante. Si j'étais le diable en personne, je n'élaborerais pas d'autre plan que celui-là : maintenir les hommes et les femmes devant leur écran afin de les détourner de la quête de vérité. Mais puisque mon métier est de les en sortir, je m'acharne à réveiller l'âme chevaleresque, héroïque, courageuse, audacieuse que la pornographie est venue altérer. »
Des demies-vérités
C'est un des problèmes majeurs de cet
ouvrage. Donnons seulement quelques exemples, dont la liste n'est pas
exhaustive (il faudrait aussi parler des propos ambigus de l'auteur sur
la fidélité conjugale et l'homosexualité).
Commençons par la pornographie, pour rester sur le même thème.
« Il me semble fondamental de rappeler aux prêtres [Thérèse, professeur de théologie morale ?] que si un mineur vient se confesser pour demander pardon d'avoir consommé de la pornographie, il faut qu'il puisse lui dire : tu n'as pas à te sentir coupable, tu n'as pas à demander pardon pour cela : tu es victime. C'est à nous, les adultes, à te demander pardon de ne pas t'avoir protégé. Et cela, même s'il a cherché de lui-même les images. (...) Sans quoi, cette culpabilité non justifiée risque de démultiplier son mal-être, d'intensifier sa pulsion sexuelle et de le pousser davantage à retourner en consommer. » (p.219)
Oui, il est victime, c'est évident,
Internet est un piège tellement facile, et un adolescent a une curiosité
naturelle et en soi sompréhensible de la sexualité ; mais il n'est pas que victime, il a aussi une certaine responsabilité.
Il y a un équilibre à garder : ni pure victime, ni pur coupable, mais
les deux à la fois, dans une proportion variable selon chaque cas. Car
les extrêmes se rejoignent : il est vrai qu'en insistant excessivement
sur sa seule culpabilité, cela risque de décupler ses chutes comme dit
Thérèse ; mais en lui disant : tu n'y peux rien, ce n'est pas du tout de
ta faute, « tu n'as pas à demander pardon pour cela », l'adolescent
risque d'en conclure : je ne fais donc rien de mal, ce n'est pas de ma
faute, et puisque je n'ai plus besoin de demander pardon pour cela, même
à Dieu dans le secret de la confession, alors tant pis si cela m'arrive
encore... je peux même continuer sans me culpabiliser, c'est la faute
des adultes et de la société !
Passons au sujet peu réjouissant de la masturbation, sur lequel T. Hargot, au moins à trois reprises, n'est pas claire du tout.
1/ « La masturbation pose à mon sens problème (...) quand elle devient un exutoire, un palliatif à un état de mal-être (...), quand elle est vécue dans une soumission à la pulsion de manière compulsive ; quand elle est une perte de liberté. Exactement comme on peut avoir un rapport compulsif avec la nourriture. » (p. 228-229)
Faut-il sous-entendre : si la
masturbation n'est pas compulsive et ne traduit pas un mal-être, mais
est simplement une recherche ponctuelle de plaisir, libre et consciente,
cela ne pose pas de problème ? C'est, selon T. Hargot, exactement comme
le plaisir de manger quand il n'est pas compulsif, mais choisi
librement. Elle ne dit qu'une demi-vérité : certes, la masturbation peut
être un symptôme révélateur d'un mal-être comme elle l'explique très
bien ; elle est alors davantage un problème d'ordre psychologique que
moral : le mal- être atténue en effet, jusqu'à parfois la réduire au
minimum, la responsabilité morale de la personne (cf. CEC n°2352, cité
plus loin). Mais, elle omet de le dire, c'est moralement plus grave,
lorsque la masturbation n'est pas vécue comme un palliatif à un mal-être
mais comme un plaisir pleinement et librement recherché.
2/ Elle semble même affirmer que cela ne lui pose alors aucun problème :« les femmes possèdent un organe [le clitoris] qui a pour unique raison d'être le plaisir. Donc en le stimulant, les femmes ne contrediraient pas sa finalité, au contraire. Il n'a pour but ni le don mutuel ni la reproduction humaine » (p. 226).
C'est exactement comme si je disais :
sous prétexte que les papilles gustatives ont pour seul but le plaisir
et ne sont pas indispensables à l'alimentation du corps, je peux donc
manger pour le seul plaisir en me faisant ensuite vomir pour pouvoir
continuer de savourer indéfiniment de bonnes choses ! Si les papilles
gustatives sont placées dans la bouche, c'est bien pour que le plaisir
du goût accompagne et facilite l'acte de se nourrir. De même pour le
clitoris situé dans les parties intimes de la femme : il ne peut être
stimulé que lors de l'union des époux, pour traduire dans la chair la
joie de s'aimer et de transmettre la vie. Sinon je ne respecte pas la
nature, je la détourne pour un plaisir égoïste et solitaire qui ne
laisse que frustration et tristesse. Pas besoin d'être chrétien pour en
être convaincu. Le catéchisme ne fait donc que rappeler la loi naturelle
inscrite dans le cœur de tout homme en affirmant que « la masturbation
est un acte intrinsèquement et gravement désordonné. » (CEC 2352).
3/ T. Hargot commente ainsi cette affirmation :« Écrire dans le catéchisme que la masturbation est un acte intrinsèquement et gravement désordonné (...), c'est moraliser une découverte normale et même nécessaire pour se donner à l'autre, c'est ignorer le fonctionnement de la sexualité et condamner un symptôme plutôt que les raisons qui conduisent à rechercher ce plaisir. » (p.225)
Oui, vous avez bien lu : la masturbation serait une expérience nécessaire pour se donner à l'autre !
Et après cela, elle publie sur son blog, en réaction à mon article,
qu'elle a parlé de la masturbation « sans JAMAIS — c'est elle qui met
des majuscules — pourtant en faire l'éloge » ! De plus, est-ce bien
honnête d'écrire que le catéchisme fait ainsi preuve d'ignorance et de
condamnation injuste, en omettant de citer la suite du même n°2352, que
Mgr Gobilliard (p.227) a heureusement tenu à rappeler (mais dans
l'ancien libellé de ce numéro, dont voici le texte définitif) :
« Pour former un jugement équitable sur la responsabilité morale des sujets et pour orienter l'action pastorale, on tiendra compte de l'immaturité affective, de la force des habitudes contractées, de l'état d'angoisse ou des autres facteurs psychiques ou sociaux qui peuvent atténuer voire réduire au minimum la culpabilité morale. »
Il faut donc toujours tenir à la fois
l'aspect objectif intrinsèquement mauvais de l'acte et les dispositions
subjectives de la personne qui agit.
Une phrase de Thérèse citée en dehors de son contexte, et sa pensée déformée ?
« Heureusement que vous avez la masturbation ! répond-elle à des religieuses, c'est le seul moment où votre corps est touché, vos pulsions évacuées, votre sexe considéré. » (p. 79).
Certes, T. Hargot précise qu'elle dit cela « pour provoquer ».
Oui, il faut interpréter cette phrase
dans son contexte. L'interprétation la plus bienveillante serait : “si
vous n'avez pas un rapport sain avec votre corps, il n'est pas étonnant
que celui-ci se rattrape et s'impose à vous par des pulsions que vous ne
parvenez pas à canaliser”. Mais pourquoi ne pas l'avoir exprimé
ainsi avec simplicité, plutôt que de plaisanter lourdement sur une
difficulté humiliante, en précisant de façon indiscrète qu'il s'agit
d'une religieuse ? En outre, cette réponse déplacée peut aussi
se comprendre de la façon suivante : “si vous n'avez pas la possibilité
de laisser votre corps et vos émotions s'exprimer, alors mieux vaut que
celles-ci puissent s'extérioriser par la masturbation, c'est un moindre
mal, et même peut-être un soulagement nécessaire”, ce qui serait
inacceptable. C'est pourquoi je me suis permis d'écrire que
Thérèse suggérait la masturbation aux consacrés. Ce n'est peut-être pas
ce qu'elle a voulu dire, mais sa phrase peut très bien être comprise
ainsi, surtout si on tient compte de l'ensemble de l'ouvrage, dans
lequel, nous venons de le voir ci- dessus, les propos de T. Hargot sur
la masturbation ne sont pas clairs du tout. N'était-ce pas à
Thérèse d'éviter d'ironiser de façon si malvenue et ambiguë sur un sujet
aussi délicat et douloureux touchant des consacrés afin d'éviter une
éventuelle déformation de sa pensée par les lecteurs ?
Une vision méprisante de l'Église
N'est-il pas choquant de publier dans un
livre édité à des milliers d'exemplaires et destiné au grand public des
détails appris lors de consultations avec des prêtres et des
religieuses ayant des difficultés avec la chasteté ? « Je prends ma
douche hyper rapidement, (...) me confiait cette sœur qui souffrait d'un
rapport compulsif à la masturbation » (p.79). Bien que le secret
professionnel ne soit pas directement violé, ces révélations — car il y
en a d'autres — sont vraiment odieuses et ridiculisent lâchement les
consacrés. Les lecteurs ne se laisseront-ils pas — hélas ! — davantage
toucher par les anecdotes “croustillantes” de la sexologue que par
l'humble sagesse de l'évêque ?
Et au sujet d'un prêtre qui détourne le
regard en croisant une splendide femme, Thérèse commente : « Détourner
ou baisser son regard, c'est un aveu de faiblesse » (p.207). N'est-ce
pas un jugement un peu hâtif et simpliste, voire méprisant ? Oui, cela
peut parfois traduire une peur scrupuleuse et un certain manque
d'équilibre. Mais dans d'autre cas, cela ne peut-il pas aussi être
l'expression d'une belle force d'âme et d'une grande liberté intérieure :
“Merci Seigneur pour cette splendide femme ! Mais je ne suis pas
obligé, malgré mon attirance naturelle, de tourner la tête pour la voir
une seconde fois. Je veux rester libre avec mes yeux. Et surtout, j'ai
choisi par amour de renoncer à la joie de l'amour humain pour réserver
mon cœur au Christ et à tous les mal-aimés que la providence mettra sur
ma route.” Jésus n'a-t-il pas dit : « Quiconque regarde une femme avec
convoitise a déjà commis l'adultère avec elle, dans son cœur » (Mt 5,28)
? Thérèse ne s'arrête pas là, elle poursuit : « Détourner son regard,
c'est refuser de voir en face la dimension sexuelle de son existence. La
peur de sa propre sexualité peut rendre profondément agressif, pas
seulement fuyant. On accuse l'autre d'être trop séductrice, trop
vulgaire, trop aguicheuse sans reconnaître que l'autre n'est pas
responsable du trouble qui naît en moi » (p.207). Thérèse ne serait-elle
pas en train de se trahir en s'auto-justifiant ? En effet, il est
évident qu'une femme, non pas simplement attirante, mais volontairement
séductrice et aguicheuse, est responsable du trouble qu'elle provoque
chez l'homme ; c'est du simple bon sens, nul besoin d'être sexologue
pour en être convaincu !
Par ailleurs, Thérèse se rend-elle
compte qu'en reprochant à l'Église d'être « donneuse de leçons » (p.35),
elle ne cesse tout au long de l'ouvrage de regarder l'Église de haut en
lui faisant la leçon : « oui, c'est certain ! » répond-elle au
journaliste lui demandant si l'Église n'aurait-elle pas plus à apprendre
qu'à enseigner en matière de sexualité. « Juger avant même de
comprendre, juger par méconnaissance ; c'est là que l'Église souvent
fait du mal » se permet-elle d'affirmer (p.34). Il faut relire aussi le
rappel (cité plus haut) qu'elle adresse aux prêtres concernant la façon
dont ils doivent exercer le ministère de la confession, ainsi que les
injonctions faites à l'Église : « qu'elle se taise » (p.32) ou « qu'elle
se forme » (p.35). Thérèse Hargot, la nouvelle sainte Catherine de
Sienne du XXIè siècle ?
Une vision anachronique et faussée de l'Église
Thérèse, ne seriez-vous pas un peu
ringarde ? À l'entendre, l'Église serait encore en plein jansénisme ou
puritanisme, où il ne serait question que de refoulement et de gêne
vis-à-vis de la sexualité ! « Ras-le-bol d'entendre des curés nous faire
des leçons de morale (...) Le discours de l’Église raisonne dans nos
esprits comme une litanie d'interdits. » (p.33) Ce fut sans doute
parfois le cas durant la première moitié du XXè siècle, mais le problème
actuel de bien des prêtres dans leur ministère au sujet de la morale
sexuelle n'est-il pas plutôt au contraire un certain relativisme, par
exemple en permettant le préservatif ou la contraception dans certains
cas, en niant la gravité intrinsèque de la masturbation, ou en donnant
leur bénédiction au remariage civil de divorcés remariés et à des
couples homosexuels le jour de leur “mariage” civil, etc., s'écartant
ainsi du magistère de l'Église ?
Écoutons encore Thérèse au sujet de l'éducation chrétienne des adolescentes (p.203-204) :Mère de famille et éducateurs se sentent investis d'un divin devoir : maîtriser la libido féminine à coups de messages culpabilisants (...). On leur donne pour modèle la Vierge Marie, “Celle qui a conçu sans péché” (sic!), ou dans un autre style Jeanne d'Arc, pucelle, guerrière, habillée en homme, brûlée sur le bûcher, ou encore sainte Thérèse de Lisieux, entrée au carmel à quinze ans, et morte neuf ans plus tard. De quoi envoyer du rêve aux jeunes filles ! (...) le message instillé aux fillettes c'est l'idée que la sexualité serait quelque chose d'impur, qui relève du péché et qu'il vaut mieux ne pas avoir de relations sexuelles, désirer et jouir pour entrer plus directement au Paradis. Quelles sont les saintes dont on sait qu'elles avaient une vie sexuelle régulière et un amour conjugal durable ? Les époux Martin béatifiés en 2015, qui avaient d'abord décidé de vivre dans une continence perpétuelle, ont finalement eu cinq filles, toutes entrées au couvent et ont “seulement” eu 19 ans de mariage avant que la maladie n'emporte Zélie. Voilà pour les modèles.
Quelle caricature injuste ! Et où donc
éduque-t-on ainsi des jeunes filles aujourd'hui ? Peut-être dans de
rares établissements en marge de l'Église ? Toujours est-il que ces
propos déforment complètement la réalité.
Tout d'abord, il n'a jamais été
question de Marie « qui a conçu sans péché » parce qu'elle a conçu Jésus
en demeurant vierge — par pitié, qu'elle se forme, Thérèse ! —, mais de
Marie qui est conçue sans péché, c'est-à-dire conçue elle-même
dans le ventre de sa mère sans hériter comme nous d'une nature blessée
par le péché originel. Concernant la sexualité, la conséquence pour
Marie fut d'hériter d'une sexualité non pas abîmée comme la notre, mais
spontanément saine : pour elle, ce domaine est parfaitement paisible,
elle n'éprouve aucune gêne ni aucun trouble concernant ce qui touche à
la sexualité ; ce n'est pas un terrain glissant, ce n'est même pas un
lieu d'effort : elle peut admirer la beauté de la sexualité humaine avec
encore plus de liberté et de facilité qu'Adam et Ève qui « étaient nus
l'un devant l'autre sans en avoir honte » (Gn 2,25). Et sa résolution de
demeurer vierge ne l'a pas empêchée d'être amoureuse de Joseph
probablement vers l'âge de 14 ans ! Voilà donc un top modèle pour
l'épanouissement des adolescentes !
Quant à Jeanne d'Arc, elle est aussi un
magnifique modèle : étant la seule femme le soir au campement près du
champ de bataille et ne pouvant retirer seule sa lourde armure, elle se
faisait aider par Jean d'Aulon, son compagnon d'arme. Ce dernier a
témoigné combien elle avait de belles formes et combien il était
stupéfait de n'éprouver aucun trouble en la voyant presque nue. On
devine avec quelle simplicité et dignité, fraîcheur et noblesse d'âme à
la fois, Jeanne dut retirer ses vêtements de guerre, pour qu'un guerrier
gaulois puisse la regarder avec un tel respect ! Je cite souvent cet
exemple aux fiancées, afin qu'une fois mariées, elles aident leur mari à
poser un beau regard sur elles.
Passons à sainte Thérèse de Lisieux qui a
écrit des lignes prophétiques, malgré l'influence janséniste encore
très présente, pour éviter de se focaliser excessivement sur les péchés
contre la chasteté : « C'est étonnant comme les âmes perdent facilement
la paix à propos de cette vertu ! (...) Et pourtant, il n'y a pas de
tentation moins dangereuse que celle-là. Le moyen de s'en délivrer,
c'est de les regarder avec calme, ne pas s'en étonner, encore moins les
craindre. Habituellement, à la première attaque, on s'épouvante, on
croit tout perdu : c'est justement de cette peur, de ce découragement
dont le diable se sert pour faire tomber les âmes. Pourtant, soyez sûre
qu'une tentation d'orgueil est bien plus dangereuse — et le bon Dieu
bien plus offensé quand on y succombe — que lorsqu'on fait une faute,
même grave, contre la pureté (...). Une tentation d'orgueil devrait être
crainte plus que le feu, tandis qu'une tentation contre la pureté ne
peut qu'humilier notre âme et par là lui faire plus de bien que de mal. »
Encore un beau modèle !
Enfin, écrire que l'Église n'a rien
d'autre à proposer comme modèle d'amour conjugal que les époux Martin,
ce n'est pas seulement de l'ignorance, c'est aussi du mauvais esprit !
Déjà, Louis et Zélie Martin sont un magnifique modèle de délicatesse et
de tendresse pour les époux. Ne leur a-t-il pas fallu un très grand
amour conjugal pour surmonter ensemble tant d'épreuves, dont le décès en
bas- âge de 4 de leurs 9 enfants ? Ensuite, le document hagiographique
le plus ancien que nous possédons concernent deux jeunes mères du début
du IIIè siècle, Félicité et Perpétue, dont le récit du martyre nous
livre avec une simplicité et une fraîcheur étonnante des détails
concernant leurs soucis maternels de grossesse et d'allaitement.
Perpétue, envoyée en l'air par une vache furieuse, prit soin de rabattre
sa tunique sur sa cuisse et de se recoiffer dans un geste féminin plein
de charme, avant de tendre la main à sa compagne pour mourir avec elle.
Il serait facile de trouver d'autres exemples dans la littérature
chrétienne, comme celui de Saint Louis, tellement amoureux de son épouse
Marguerite de Provence, qu'il fit construire un escalier secret pour
pouvoir retrouver celle-ci en échappant à la surveillance jalouse de sa
mère Blanche de Castille ! Plus proche de nous les bienheureux époux
Quatrocchi nous ont laissé de précieux témoignages de leur amour
conjugal avec de très belles pages concernant la sexualité, ainsi que
sainte Jeanne Beretta Molla qui préféra donner sa vie pour mettre au
monde son quatrième enfant. L'Église propose aussi en exemple de
nombreux jeunes — comme les bienheureux Karl Leisner et Pier Georgio
Frassati, déclarés patrons de la jeunesse par S. Jean-Paul II — nous
parlant avec réalisme de leur combat pour conserver la chasteté.
Un ton volontairement cru et arrogant
Il n'y a pas seulement le fond, mais
aussi la forme qui pose problème. Car l'essentiel, dans ce domaine si
délicat, ne consiste pas seulement dans ce que l'on dit, mais aussi dans
l'atmosphère de beauté et de finesse avec laquelle on en parle. Or,
dans ce dernier livre, T. Hargot multiplie une fois de plus les
provocations, comme par exemple en parlant des évêques et des prêtres
rencontrés en septembre 2017 lors de la préparation du synode sur les
jeunes : "on pense que dès lors qu'on porte une robe, on n'a plus de
sexe !" (p.39) ; ou en parlant de « celles et ceux qui pénètrent ou se
font pénétrer sexuellement » (p.27) ; ou encore : « le mariage, c'est
une affaire de sang, de sperme, de sueur, de peau à peau... » (p.105).
Faut-il vraiment parler un langage aussi cru pour “bien passer” auprès
des jeunes ? Pensez-donc !, cela ne choque que les moines et les bonnes
sœurs, me répondra- t-on, les jeunes n'en sont plus à ça près, avec tout
ce qu'ils voient et entendent ! Mais précisément, parce qu'ils sont
déjà abreuvés de paroles et d'images obscènes par leur environnement, il
est très important de faire contre-poids en leur parlant de sexualité
de façon belle et délicate, surtout de la part de ceux qui sont chargés
de leur éducation, qui plus est, dans des établissements catholiques.
Or, ici, aucune délicatesse, le ton reste volontairement cru. On est
très loin de l'art de s'aimer chastement décrit avec tant de finesse par
Gabrielle Vialla, dans Confidences Billings à un frère prêtre, ou Recevoir le féminin,
qui vient de paraître en mai 2018. Le discours de Thérèse ne
risque-t-il pas d'écœurer les jeunes sur le mystère si fragile de la
sexualité, ou du moins de les empêcher de voir la dimension sacrée
qu'elle contient ?
Un certain malaise ressenti par beaucoup
Avant même la publication de ce dernier livre, plusieurs
parents et élèves du collège Stanislas à Paris, où T. Hargot est
intervenue pendant plusieurs années, m'avaient confié leur gêne
vis-à-vis de la façon dont Thérèse parlait aux élèves de la sexualité,
en jouant avec eux une certaine provocation. Depuis mon article
sur le Salon Beige, nombreux sont ceux qui m'ont dit que, tout en
appréciant la justesse de certains propos de Thérèse, ils avaient
pourtant pressenti quelque chose qui sonnait faux dans son discours : «
sa mise en scène “jeuniste” » et « sa crudité confinant à la vulgarité
», pour reprendre les expressions de ceux qui m'ont contacté. Ils m'ont
donc remercié d'avoir mis des mots sur ce malaise qu'ils avaient éprouvé
en l'écoutant.
Les extrêmes se rejoignent
Enfin, j'ai tenu à rappeler à la fin de
mon article les propos de T. Hargot sur la théologie du corps, publiés
sur son blog en 2015, en réponse à un jeune couple ayant des difficultés
pour vivre de façon harmonieuse l'union conjugale :
La déception dont vous me témoignez est partagée par la majorité des jeunes membres de la communauté catholique à laquelle vous appartenez, biberonnés depuis leur conversion à la théologie du corps selon Jean-Paul II. (...) L’idéal spirituel a aspiré la connaissance indispensable du fonctionnement des pulsions, des fantasmes, des émotions. (...) Retenez qu’il n’y a certainement rien de plus ennuyeux sur terre que de faire l’amour à un être humain angélique ! Rien. (...) Les jeunes chrétiens se mettent la pression pour être à la hauteur de l’idée qu’ils se sont fabriquée de l’acte sexuel (...). Au risque de vous décontenancer, l’enseignement de la théologie du corps peut avoir les mêmes effets désastreux que la pornographie sur la sexualité. C’est une vision partielle et idéalisée de la sexualité qui suscite des angoisses (...).
Ces quelques lignes ne sont elles-pas
une exagération simpliste de la réalité ? Est-ce vraiment « la majorité »
des jeunes couples qui sont « biberonnés » à la théologie du corps ?
Hélas !, celle-ci est au contraire encore trop peu connue, car riche,
très vaste et parfois complexe. Quant au risque d'angélisme, certes, il
peut exister : en voulant remédier au danger si répandu de banaliser et
de réduire l'union des époux à une simple récréation sensuelle, il faut
se garder de tomber dans le danger opposé, celui d'une spiritualisation
exagérée de l'amour et de la sexualité, mystique contre laquelle le pape
François, dans Amoris Laetitia, met en garde. Mais est-ce pour cela
qu'il faille cantonner la sexualité dans le seul monde « des pulsions,
des phantasmes et des émotions » et renoncer à tendre vers ce sommet
lumineux de l'amour tel qu'il a été voulu par Dieu dans la création (et
non « fabriqué » par les chrétiens !) et que S. Jean-Paul II expose de
façon réaliste en tenant compte de la situation concrète, pauvre et
limitée, de la condition humaine ? Quant à oser prétendre que cet
enseignement puisse « avoir les mêmes effets désastreux que la
pornographie sur la sexualité », cela se passe de tout commentaire. Le
lecteur n'aura pas de mal à voir l'ineptie de tels propos.
Toutefois, le plus incroyable, c'est que
lorsque Thérèse essaye de discréditer la théologie du corps auprès des
couples chrétiens, de l'autre côté, certains catholiques jettent aussi
le discrédit sur cette même théologie du corps, mais pour des motifs
inverses : l'une trouve que cet enseignement met trop de spiritualité
dans l'union conjugale, et les autres estiment qu'il donne trop de place
à la dimension charnelle au détriment de la spiritualité ! Pour notre
sexologue c'est de l'angélisme, et pour les autres c'est du sensualisme
et du laxisme ! “In medio stat virtus”, le juste équilibre de la vertu
se trouve comme un sommet entre ces deux extrêmes ; merci saint
Jean-Paul II !
Je me contenterai de poser trois questions :
Est-ce vraiment opportun de faire appel à Thérèse Hargot pour parler d'éducation affective et sexuelle aux élèves et aux parents d'élèves dans des établissements catholiques ?
Est-ce prudent que des prêtres l'invitent à venir parler à leurs paroissiens ou lui envoient des jeunes et des couples en difficulté ?
Est-elle la personne idoine pour aider des prêtres, des séminaristes et des religieux à vivre sereinement et joyeusement leur célibat consacré ?
Père Louis, prieur du Barroux
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