
Il y a vingt-trois ans aujourd’hui disparaissait Saint-Loup. En la mémoire de ce héros, nous publions un texte de Pierre Vial, L’Homme du Grand Midi, paru dans Rencontres avec Saint-Loup, publié par l’association des Amis de Saint-Loup. C’est du même ouvrage que sont extraits les illustrations de Marienne.
L’Homme du Grand Midi par Pierre Vial
J’ai découvert Saint-Loup en décembre
1961. J’avais dix-huit ans et me trouvais en résidence non souhaitée,
aux frais de la Ve République, pour incompatibilité d’humeur avec la
politique qui était alors menée dans une Algérie qui n’avait plus que
quelques mois à être française. On était à quelques jours du solstice
d’hiver – mais je ne savais pas encore, à l’époque, ce qu’était un
solstice d’hiver, et ce que cela pouvait signifier. Depuis j’ai appris à
lire certains signes.
Lorsqu’on se retrouve en prison, pour
avoir servi une cause déjà presque perdue, le désespoir guette.
Saint-Loup m’en a préservé, en me faisant découvrir une autre dimension,
proprement cosmique, à l’aventure dans laquelle je m’étais lancé. à
corps et à cœur perdus, avec mes camarades du mouvement Jeune Nation.
Brave petit militant nationaliste, croisé de la croix celtique, j’ai
découvert avec Saint-Loup, et grâce à lui, que le combat, le vrai et
éternel combat avait d’autres enjeux, et une toute autre ampleur, que
l’avenir de quelques malheureux départements français au sud de la
Méditerranée. En poète – car il était d’abord et avant tout un poète,
c’est-à-dire un éveilleur – Saint-Loup m’a entraîné sur la longue route
qui mène au Grand Midi de Zarathoustra. Bref, il a fait de moi un
païen, c’est-à-dire quelqu’un qui sait que le seul véritable enjeu,
depuis deux mille ans, est de savoir si l’on appartient, mentalement,
aux peuples de la forêt ou à cette tribu de gardiens de chèvres qui,
dans son désert, s’est autoproclamée élue d’un dieu bizarre – « un
méchant dieu », comme disait l’ami Gripari.
J’ai donc à l’égard de Saint-Loup la plus
belle et la plus lourde des dettes – celle que l’on doit à qui nous a
amené à dépouiller le vieil homme, à bénéficier de cette seconde
naissance qu’est toute authentique initiation, au vrai et profond sens
du terme. Oui, je fais partie de ceux qui ont découvert le signe éternel
de toute vie, la roue, toujours tournante, du Soleil Invaincu.
Chaque livre de Saint-Loup est, à sa façon. un guide spirituel. Mais certains de ses ouvrages ont éveillé en moi un écho particulier. Je voudrais en évoquer plus particulièrement deux – sachant que bien d’autres seront célébrés par mes camarades.

Au temps où il s’appelait Marc Augier, Saint-Loup publia un petit livre, aujourd’hui très recherché, Les Skieurs de la Nuit. Le sous-titre précisait : Un raid de ski-camping en Laponie finlandaise.
C’est le récit d’une aventure, vécue au solstice d’hiver 1938, qui
entraîna deux Français au-delà du Cercle polaire. Le but ? « Il fallait,se souvient Marc Augier,
dégager le sens de l’amour que je dois porter à telle ou telle
conception de vie, déterminer le lieu où se situent les véritables
richesses. »
Le titre du premier chapitre est, en soi,
un manifeste : « Conseil aux campeurs pour la conquête du Graal. » Tout
Saint-Loup est déjà là. En fondant en 1935, avec ses amis de la SFIO et
du Syndicat national des instituteurs, les Auberges laïques de la
Jeunesse, il avait en effet en tête bien autre chose que ce que nous
appelons aujourd’hui "les loisirs" – terme dérisoire et même nauséabond,
depuis qu’il a été pollué par Trigano.
Marc Augier s’en explique, en interpellant la bêtise bourgeoise :
« Vous qui avez souri, souvent avec
bienveillance, au spectacle de ces jeunes cohortes s’éloignant de la
ville, sac au dos, solidement chaussées, sommairement vêtues et qui
donnaient à partir de 1930 un visage absolument inédit aux routes
françaises, pensiez-vous que ce spectacle était non pas le produit d’une
fantaisie passagère, mais bel et bien un de ces faits en apparence tout
à fait secondaires qui vont modifier toute une civilisation ? La chose
est vraiment indiscutable. Ce départ spontané vers les grands espaces,
plaines, mers, montagnes, ce recours au moyen de transport élémentaire
comme la marche à pied, cet exode de la cité, c’est la grande réaction
du XXe siècle contre les formes d’habitat et de vie perfectionnées
devenues à la longue intolérables parce que privées de joies,
d’émotions, de richesses naturelles. J’en puise la certitude en
moi-même. À la veille de la guerre, dans les rues de New York ou de
Paris, il m’arrivait soudain d’étouffer, d’avoir en l’espace d’une
seconde la conscience aiguë de ma pauvreté sensorielle entre ces murs
uniformément laids de la construction moderne, et particulièrement
lorsqu’au volant de ma voiture j’étais prisonnier, immobilisé pendant de
longues minutes, enserré par d’autres machines inhumaines qui
distillaient dans l’air leurs poisons silencieux. Il m’arrivait de
penser et de dire tout haut : "Il faut que ça change… cette vie ne peut
pas durer" ».
Conquérir le Graal, donc. En partant à
ski, sac au dos, pour mettre ses pas dans des traces millénaires. Car,
rappelle Marc Augier, « au cours des migrations des peuples indo-européens vers les terres arctiques, le ski fut avant tout un instrument de voyage ». Et il ajoute : « En
chaussant les skis de fond au nom d’un idéal nettement réactionnaire,
j’ai cherché à laisser derrière moi, dans la neige, des traces nettes
menant vers les hauts lieux où toute joie est solidement gagnée par ceux
qui s’y aventurent ». En choisissant de monter, loin, vers le Nord, au temps béni du solstice d’hiver, Marc Augier fait un choix initiatique.
« L’homme retrouve à ces
latitudes, à cette époque de l’année, des conditions de vie aussi
voisines que possible des époques primitives. Comme nous sommes
quelques-uns à savoir que l’homme occidental a tout perdu en se mettant
de plus en plus à l’abri du combat élémentaire, seule garantie certaine
pour la survivance de l’espèce, nous avons retiré une joie profonde de
cette confrontation [...]. Les inspirés ont raison. La lumière vient du
Nord… [...] Quand je me tourne vers le Nord, je sens, comme l’aiguille
aimantée qui se fixe sur tel point et non tel autre point de l’espace,
se rassembler les meilleures et les plus nobles forces qui sont en moi ».
Dans le grand Nord, Marc Augier rencontre des hommes qui n’ont pas
encore été pollués par la civilisation des marchands, des banquiers et
des professeurs de morale.
Les Lapons nomades baignent dans le chant du monde, vivent sans état d’âme un panthéisme tranquille, car ils sont :
« en contact étroit avec tout un
complexe de forces naturelles qui nous échappent complètement, soit que
nos sens aient perdu leur acuité soit que notre esprit se soit engagé
dans le domaine des valeurs fallacieuses. Toute la gamme des croyances
lapones (nous disons aujourd’hui "superstitions" avec un orgueil
que le spectacle de notre propre civilisation ne paraît pas justifier)
révèle une richesse de sentiments, une sûreté dans le choix des valeurs
du bien et du mal et, en définitive, une connaissance de Dieu et de
l’homme qui me paraissent admirables. Ces valeurs religieuses sont
infiniment plus vivantes et, partant, plus efficaces que les nôtres,
parce qu’incluses dans la nature, tout à fait à portée des sens,
s’exprimant au moyen d’un jeu de dangers, de châtiments et de
récompenses fort précis, et riches de tout ce paganisme poétique et
populaire auquel le christianisme n’a que trop faiblement emprunté,
avant de se réfugier dans les pures abstractions de l’âme ».

Le Lapon manifeste une attitude
respectueuse à l’égard des génies bienfaisants, les Uldra, qui vivent
sous terre, et des génies malfaisants, les Stalo, qui vivent au fond des
lacs. Il s’agit d’être en accord avec l’harmonie du monde :
« passant du monde invisible à
l’univers matériel, le Lapon porte un respect et un amour tout
particuliers aux bêtes. Il sait parfaitement qu’autrefois toutes les
bêtes étaient douées de la parole et aussi les fleurs, les arbres de la
taïga et les blocs erratiques… C’est pourquoi l’homme doit être bon pour
les animaux, soigneux pour les arbres, respectueux des pierres sur
lesquelles il pose le pied. »
C’est par les longues marches et les
nuits sous la tente, le contact avec l’air, l’eau, la terre, le feu que
Marc Augier a découvert cette grande santé qui a pour nom paganisme. On
comprend quelle cohérence a marqué sa trajectoire, des Auberges de
Jeunesse à l’armée européenne levée, au nom de Sparte, contre les
apôtres du cosmopolitisme.
Après avoir traversé, en 1945, le
crépuscule des dieux. Marc Augier a choisi de vivre pour témoigner.
Ainsi est né Saint-Loup, auteur prolifique, dont les livres ont joué,
pour la génération à laquelle j’appartiens, un rôle décisif. Car en
lisant Saint-Loup, bien des jeunes, dans les années 60, ont entendu un
appel. Appel des cimes. Appel des sentiers sinuant au cœur des forêts.
Appel des sources. Appel de ce Soleil Invaincu qui, malgré tous les
inquisiteurs, a été, est et sera le signe de ralliement des garçons et
des filles de notre peuple en lutte pour le seul droit qu’ils
reconnaissent – celui du sol et du sang.
Cet enseignement, infiniment plus
précieux, plus enrichissant, plus tonique que tous ceux dispensés dans
les tristes et grises universités, Saint-Loup l’a placé au cœur de la
plupart de ses livres. Mais avec une force toute particulière dans La Peau de l’Aurochs.
Ce livre est un roman initiatique, dans la
grande tradition arthurienne : Saint-Loup est membre de ce
compagnonnage qui, depuis des siècles, veille sur le Graal. Il conte
l’histoire d’une communauté montagnarde, enracinée au pays d’Aoste, qui
entre en résistance lorsque les prétoriens de César – un César dont les
armées sont mécanisées – veulent lui imposer leur loi, la Loi unique
dont rêvent tous les totalitarismes, de Moïse à George Bush. Les
Valdotains, murés dans leur réduit montagnard, sont contraints, pour
survivre, de retrouver les vieux principes élémentaires : se battre, se
procurer de la nourriture, procréer. Face au froid, à la faim, à la
nuit, à la solitude, réfugiés dans une grotte, protégés par le feu qu’il
ne faut jamais laisser mourir, revenus à l’âge de pierre, ils
retrouvent la grande santé : leur curé fait faire à sa religion le
chemin inverse de celui qu’elle a effectué en deux millénaires et,
revenant aux sources païennes, il redécouvre, du coup, les secrets de
l’harmonie entre l’homme et la terre, entre le sang et le sol. En
célébrant, sur un dolmen, le sacrifice rituel du bouquetin – animal
sacré car sa chair a permis la survie de la communauté, il est symbole
des forces de la terre maternelle et du ciel père, unis par et dans la
montagne –, le curé retrouve spontanément les gestes et les mots qui
calment le cœur des hommes, en paix avec eux-mêmes car unis au cosmos,
intégrés – réintégrés – dans la grande roue de l’Éternel Retour.
De son côté, l’instituteur apprend aux
enfants de nouvelles et drues générations qui ils sont, car la
conscience de son identité est le plus précieux des biens : « Nos
ancêtres les Salasses qui étaient de race celtique habitaient déjà les
vallées du pays d’Aoste. » et le médecin retrouve la vertu des simples,
les vieux secrets des femmes sages, des sourcières : la tisane des
violettes contre les refroidissements, la graisse de marmotte fondue
contre la pneumonie, la graisse de vipère pour faciliter la délivrance
des femmes… Quant au paysan, il va s’agenouiller chaque soir sur ses
terres ensemencées, aux approches du solstice d’hiver, et prie pour le
retour de la la lumière.
Ainsi, fidèle à ses racines, la
communauté montagnarde survit dans un isolement total, pendant plusieurs
générations, en ne comptant que sur ses propres forces – et sur l’aide
des anciens dieux. Jusqu’au jour où, César vaincu, la société marchande
impose partout son « nouvel ordre mondial ». Et détruit, au nom de la
morale et des Droits de l’homme, l’identité, maintenue jusqu’alors à
grands périls, du Pays d’Aoste. Seul, un groupe de montagnards, fidèle à
sa terre, choisit de gagner les hautes altitudes, pour retrouver le
droit de vivre debout, dans un dépouillement spartiate, loin d’une
"civilisation" frelatée qui pourrit tout ce qu’elle touche car y règne
la loi du fric.
Avec La Peau de l’Aurochs, qui
annonce son cycle romanesque des patries charnelles, Saint-Loup a fait
œuvre de grand inspiré. Aux garçons et filles qui, fascinés par l’appel
du paganisme, s’interrogent sur le meilleur guide pour découvrir
l’éternelle âme païenne, il faut remettre comme un viatique, ce
testament spirituel.
Aujourd’hui, Saint-Loup est parti vers le soleil.
Au revoir camarade. Du paradis des
guerriers, où tu festoies aux côtés des porteurs d’épée de nos combats
millénaires, adresse-nous, de tes bras dressés vers l’astre de vie, un
fraternel salut. Nous en avons besoin pour continuer encore un peu la
route. Avant de te rejoindre. Quand les dieux voudront.
Pierre Vial.