
Allemagne-USA : le grand schisme
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Edward Snowden a peut-être réussi ce qui semblait impensable dans
l’organisation actuelle du monde et précisément du bloc BAO depuis la
fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il s’agit des relations entre
l’Allemagne et les USA, qu’on jugeait, toujours dans “l’organisation
actuelle du monde et précisément du bloc BAO”, figées dans une
soumission complète de l’Allemagne vis-à-vis de ses vainqueurs de 1945.
La crise ouverte entre l’Allemagne et les USA depuis la révélation de
l’écoute spécifique des communications d’Angela Merkel par la NSA, et la
révélation des activités de la NSA dans le même sens antiallemand qui a
accompagné l’événement, semblent établir un nouveau climat et une
nouvelle situation, durables, extrêmement résilients, de la part des
Allemands vis-à-vis des USA. Une interview d’un parlementaire allemand
important, Hans-Peter Uhl, porte-parole du parti CDU/CSU pour les
affaires intérieures et membre de la commission de contrôle et de la
commission des affaires internes du Bundestag, nous paraît
significative de ce climat et de cette situation qu’on peut commencer à
considérer comme structurels entre l’Allemagne et les USA. (Bien
entendu, cette signification, pour se justifier, doit être vue à la
lumière de tout ce qui a déjà été dit et annoncé du côté allemand à
l'encontre des USA depuis les révélations Snowden.)
Uhl est interviewé à l’issue d’une visite de travail à Washington qui
relève certainement d’une politique générale de la direction allemande,
concernant la crise de la NSA et ses répercussions sur les relations des
USA avec l’Allemagne. Voici quelques extraits de ce texte, une
interview de Gero Schliess, de DW (Deutsche Welle), le 10 décembre 2013. On notera la netteté et la dureté des propos, jusqu’à cette expression de “digital occupier” pour désigner la “présence” US en Allemagne, via la NSA, dans cette phrase si péremptoire : «We cannot tolerate America ruling Germany as a digital occupying power.»
Deutsche Welle: «You've
had discussions with Congress and the Obama administration in
Washington. The primary topic was the NSA and the surveillance scandal.
What was your message to the American officials with whom you spoke?»
Hans-Peter Uhl: «The
message is relatively simple. On the one hand, we have to fight
terrorism alongside American agencies. We've been successfully doing so
for years and that must continue. On the other hand, and this is
something people in the US still have to learn, data protection is an
issue - not just for citizens, but also for businesses and for the state
as a whole. We cannot tolerate America ruling Germany as a digital
occupying power.»
Deutsche Welle: «Do
you have the impression that Chancellor Angela Merkel's statements, in
which she clearly expressed her frustration weeks ago, have reached the
members of Congress and the government here?»
Hans-Peter Uhl: «It
would surprise me if they've reached them. There's a different type of
concern here. Foreigners' data is not seen as being of any particular
importance. The question is: How damaging are the actions of American
intelligence services to the US economy? The European and, in
particular, German market is of great significance to the US. Recently,
major IT providers in the US, from Google to Microsoft and Yahoo, banded
together and issued an urgent appeal, warning the US administration,
“Cut it out! You're damaging our interests and American economic
interests.” That message is getting through.»
Deutsche Welle: «Is that also your message to Germans: Avoid Yahoo and Google and use domestic providers?»
Hans-Peter Uhl: «It
goes without saying that American companies whom we know to be
delivering data to the NSA will not receive any state contracts that
involve confidential communication. It's no longer possible to grant
such contracts to the subsidiaries of American companies.»
Deutsche Welle: «You
seem to be also referencing a contract given to Cisco to develop a
secure, internal communications system for the German military. One
might say you could compare that with just handing over a copy of the
relevant security data to the NSA. Now Cisco has it in its hands…»
Hans-Peter Uhl: «…but
not for long. The contract expires next year. And then we'll consider
what steps to take next. Things can't continue like they have been.» [...]
Deutsche Welle: «You
appear to be privy to much more as a member of the parliamentary
Committee on Internal Affairs as well as the parliament's Control
Committee. Do you consider yourself as having an overview of the extent
of the NSA's surveillance activities and acquisitiveness in Germany?»
Hans-Peter Uhl: «No
one can know that yet. We will know it with greater certainty in a few
months. What's certain is that many pieces of information are going to
come to light that will be uncomfortable for the US.»
Deutsche Welle: «Do
you expect that future agreements with the NSA and the American
government will really be reliable? Or should the conclusion not be,
instead, that Germany needs to very quickly and effectively build up its
own security systems?»
Hans-Peter Uhl: «Once
trust has been lost, it's hard to get it back. There's a German
proverb: “Lie once, and no one believes you. Even if you speak the
truth.” The US is now in that position. I think that Germany should win
back its sovereignty in the area of IT. Germany can do that. It's very
much in the position to do so technologically. And we will do that.»
Rien de tout cela n’est dit selon un engagement partisan, par exemple
par estime pour Edward Snowden. Manifestement Uhl n’a pas de sympathie
particulière pour Snowden. Dans l’interview, il expédie son cas en une
réponse assez sèche et même assez méprisante, signifiant que les
Allemands n’ont nul besoin de voir ni d’entendre Snowden pour savoir de
quoi il retourne, et même que Snowden lui-même ne réalise pas
précisément la signification gravissime de ce dont il dispose. («Incidentally,
he also misinterpreted the data that he took with him. So Mr. Snowden
doesn't know all that much that he can share with us. We don't want to
bring him to Germany.») C’est le signe qu’on a affaire, avec Uhl, à
un politicien allemand qui ne dissimule pas son arrogance, celle qu’on
retrouve chez certains dirigeants allemands en raison du succès
économique de leur pays, et cela à l’intérieur du bloc BAO ; ce ne sont
pas des paroles de dissident ou d’antiSystème, mais bien d’un homme du
Système, ce qui rend d’autant plus significative la brutalité de ses
propos vis-à-vis, ou plutôt à l’encontre des USA. Les affirmations de
Uhl, dans la citation ci-dessus, relaient certainement des estimations
des services de renseignement allemands avec lesquels Uhl est en contact
du fait de ses positions au Bundestag, substantivant ses
affirmations selon lesquelles on est très loin d’en avoir fini avec les
révélations sur la NSA en Allemagne, et qu’il faut s’attendre à des
développements importants qui seront encore plus dommageables pour les
USA. («What's certain is that many pieces of information are going to come to light that will be uncomfortable for the US.»).
D’une façon générale, Uhl estime que la partie US est loin d’avoir
compris l’ampleur des effets causés par la crise Snowden/NSA dans les
pays alliés, et donc sans doute loin d’envisager des mesures qui
pourraient amoindrir ces effets. («But they don't see the
monstrosity of conducting surveillance on an entire government's actions
and listening in on the chancellor's cell phone.»)
Mises à part diverses affirmations précises selon lesquelles
l’Allemagne va prendre, ou est d'ores et déjà en train de prendre des
mesures très concrètes et sévères pour se protéger contre la NSA dans
divers domaines, pour protéger son économie, pour restreindre l’accès
des grandes sociétés civiles US du domaine, etc., il y a un ton général
de désenchantement et de vive rancune contre les USA, qui est
extrêmement marquant. Il y a le constat, dit explicitement par ailleurs
dans l’interview, d’une certaine naïveté allemande vis-à-vis des USA («The thought was always: “They're our allies. They wouldn't do something like that.”»), qui laisse place désormais à une défiance systématique, qui deviendrait structurelle («Once trust has been lost, it's hard to get it back»).
Ce que Uhl semble annoncer, c’est bien un changement substantiel, dans
le chef des Allemands, des relations entre l’Allemagne et les USA, avec
cette affirmation étonnante de la part d’un officiel allemand vis-à-vis
des USA, de la nécessité pour l’Allemagne de “regagner sa souveraineté”
face aux USA : c’est un problème posé, dans les relations
germano-américaines, depuis 1945, et qui n’avait jamais été soulevé par
un officiel de cette façon, et cette affirmation qu’il faut le résoudre à
l’avantage de l’Allemagne et que ce sera fait («And we will do that») est aussi sans précédent.
Si l’on tient compte du temps qui s’est écoulé depuis que le cas Merkel
a éclaté (22 octobre), l’on peut admettre que, selon l’expression
consacrée, “les passions se sont apaisées”. Par conséquent, Uhl ne parle
pas dans un climat polémique, mais bien selon une appréciation
rationnelle et mesurée, qui ressort d’une politique désormais avérée de
la direction allemande. Compte tenu de ces éléments, on peut avancer que
jamais, depuis 1945, des voix officielles allemandes ne se sont
exprimées avec autant de dureté à l’encontre des USA, – et Uhl est
pourtant du parti qui est réputé comme le plus atlantiste et le plus
pro-US, dans un ensemble politique où l’on fait en général assaut de
surenchère atlantiste. Ce qui est également remarquable dans ces propos,
c’est l’expression de réelle surprise choquée qu’on y trouve, comme si
le monde politique allemand croit (avait cru) réellement à la loyauté et
à l’équilibre des relations entre les USA et l’Allemagne ; l’on ne
serait d’ailleurs pas si loin d’y croire, tant le domaine de la
fascination des USA est vaste et fécond, notamment chez leurs alliés
européens ... La rancune est donc à mesure et devrait effectivement
susciter une réaction durable et profonde, qui va profondément modifier
les rapports entre l’Allemagne et les USA. On sent d’ailleurs dans les
propos de Uhl que c’est certainement un domaine où va s’exercer la
nouvelle conscience allemande d’occuper une position de puissance,
notamment à cause de ses supposées performances face à la crise et de sa
stature d’incontestable leader européen facilitée par l’effacement grotesque de la France.
C’est justement avec la mention de ce dernier point que surgit une
autre question. Il est évident que la réaction allemande vis-à-vis de la
crise Snowden/NSA est extrêmement forte, au moins aussi forte que celle
du Brésil ; elle est de ce point de vue complètement différente de la
réaction française (quasiment inexistante, la France estimant sans doute
que ses engagements guerriers l’exonèrent de toute nécessité de dignité
face aux USA) et de la non-réaction britannique évidente et sans
surprise (les Britanniques sont aussi coupables que les USA, avec leur
GCHQ, supplétif de la NSA). On peut alors admettre que cette crise
Snowden/NSA va creuser à termes assez rapprochés des différences très
grandes entre les trois grands pays européens, et surtout avec le
Royaume-Uni, qui dépasseront la seule polémique conjoncturelle, avec des
différences d’appréciation politique par rapport aux USA, des
différences de législation, des différences de conceptions de la
souveraineté, voire des différences de structures techniques qui vont
rendre la coopération notamment militaire et de renseignement, beaucoup
plus difficile, – et, enfin, jusqu’à un antagonisme direct entre une
Allemagne qui se juge hégémonique en Europe et un Royaume-Uni qui ne
peut rien imaginer de supérieur au Royaume-Uni. Il s’agit d’un cas
certainement très remarquable dans sa structuration, c’est-à-dire avec
un passage d’une situation conjoncturelle polémique à une situation
structurelle politique, des effets fratricides dévastateurs que suscite
la crise Snowden/NSA, et cela au cœur du bloc BAO, impliquant ses
principaux acteurs (Allemagne, USA, UK, Europe). Transcrit dans un
langage-Système, on dira que c’est une sorte de structuration d’un effet
antiSystème, qui entraîne comme conséquence une dynamique de
déstructuration à l’intérieur du bloc BAO selon la technique, dans le
chef de la cause initiale de l’acte de Snowden, de l’inversion vertueuse
du “faire aikido (voir le 2 juillet 2013).
De ce point de vue, la condescendance de Uhl vis-à-vis de Snowden n’est
absolument plus justifiée, car l’effet antiSystème est remarquablement
efficace ; peut-être que, techniquement, Snowden n’est pas aussi doué
qu’il pourrait sembler l’être, mais politiquement et métahistoriquement
c’est un véritable maître, – qu’il l’ait voulu ou non.