Cercle non conforme
Le flot est incessant, interminable,
infini. Tout autour, ils sont là, nos contemporains, enfin ceux qui
bossent. Mines de zombies, lymphatiques ou aggressifs, ils passent une
bonne partie de leur vie dans les embouteillages à attendre afin de
rejoindre leur boulot, telle une procession de moutons vers l’enclos.
Bien peu se questionnent sur leur présence sur ces autoroutes ou
périphériques bondés. Le visage crispé, le cerveau vide, ils considèrent
ça normal quelque part sans toutefois y trouver un quelconque plaisir,
comme les zombies du supermarché dont nous avons parlé ici.
Parce que, franchement, se retrouver quotidiennement dans les bouchons
sans réaliser que l’on vit dans un monde de fous (et un monde de merde)
relève de la métaphysique… 

On passera sur le fait que la majorité
des emplois actuels sont du vent et ne servent concrètement à rien
hormis à enchaîner encore plus l’homme moderne à sa servitude. Mais cela
ne suffit pas, tous les jours, il faut passer un temps fou avant de le
rejoindre, cet emploi. Pendant ce temps, qui est, quoi qu’on en dise,
« un temps de cerveau disponible », la société continue insidieusement à
pourrir l’esprit des gens. Dans les bouchons, on écoute la radio du
Système, ses mensonges, sa publicité ou alors de la musique de
supermarché, produit marchand et non artistique visant simplement à
promouvoir les valeurs du libéralisme qu’il soit sexuel ou sociétal. Ce
temps perdu dans la bagnole, c’est du pain béni pour le Système et sa
propagande, d’autant que l’individu perd aussi l’occasion de davantage
aspirer à autre chose qu’à son destin d’homo economicus. Plus
le temps de faire du sport, de s’instruire ou de se divertir
intelligemment. Non, le soir venu, après le boulot inutile et aliénant,
après les heures passées dans la caisse, on est las, complètement las.
On a envie de ne rien faire. On est à nouveau disponible pour s’abrutir
devant la chose la moins fatigante qui soit : la télé. On n’a plus le
temps de voir les gens, de tisser ou d’entretenir des liens sociaux
véritables hors les collègues du boulot (qui sont souvent des
imbéciles). Et l’on s’étonne de la fin des communautés réelles
aujourd’hui ?
Et puis, qui dit communauté, dit avoir
un enracinement commun, une vision de la vie proche, vivre dans le même
lieu. Aujourd’hui, l’habitat est éclaté comme jamais, la France se
couvre de lotissements périurbains sans âme peuplés par des gens sans
identité les quittant tous à la même heure pour rejoindre des « pôles
d’emploi » où tout le travail est concentré. N’y a-t-il pas un problème
entre l’étalement urbain infini et la multiplication de zones entières
vides d’activités professionnelles ? Alors que dans le passé, on vivait
et travaillait dans la même zone, ce qui simplifiait la vie et
permettait à la communauté d’exister, aujourd’hui, on vit rarement près
de son travail et, de ce fait, on perd un temps infini dans des trajets
occupant au final une bonne partie de notre temps journalier.
Tout le monde (ou presque) utilisant sa
voiture, plus par commodité que par désaveu de transports en commun où
règnent souvent saleté et insécurité, le marché des carburants par
lequel on tient tant les Etats que les simples particuliers, se tient
bien, merci pour lui. En plus de l’essence utilisée pour les trajets en
eux-mêmes s’ajoute celle que l’on crame inutilement dans les bouchons,
tout le monde n’y perd pas, n’est-ce pas ? D’autant que la volonté des
pouvoirs publics à juguler le fléau des bouchons qui sévit depuis 40 ans
dans certaines zones est loin, on s’en doutait, d’être une priorité. En
plus d’être gérée par des traîtres, la France l’est aussi par des
incapables sans aucune vision d’avenir et sans aucun remède pour le
présent. Prenons l’exemple lillois. Cela fait bientôt 20 ans que l’on
parle, que l’on fait des rapports, que l’on se réunit pour traiter du
problème épineux de la circulation dans la métropole… Et que fait-on ?
On laisse de côté les rapports existants depuis belle lurette sur les
moyens possibles de désengorger réellement la métropole et on décide de
baisser la vitesse pour soi-disant fluidifier le trafic, de qui se
moque-t-on ? Sans compter les larmes de crocodile à propos de la
pollution… L’écologie, ça sert avant tout à faire culpabiliser le
chaland et à lui faire accepter de nouvelles taxes. La planète et tout
et tout, on s’en tape royalement en réalité.
Il ne nous reste plus qu’à repartir
travailler en empruntant ces routes encombrées par des gens prêts à se
trucider pour une place ou quelques mètres et dont l’âme de voyeur est
souvent réveillée par le moindre accident mais qui, en cas de réel
problème, vous laisseront crever sur le bord de la route et qui jamais,
au grand jamais, ne vous porteront assistance en cas de panne. Notre
époque est merveilleuse !
Rüdiger et Ann