Depuis
quelques années, la plupart des milieux nationalistes et identitaires
ont fort heureusement – bien que tardivement – repris conscience de
l’importance de la question sociale dans leur combat politique. Cette
redécouverte s’est notamment traduite par la mise en place, à plus ou
moins grande échelle (et avec plus ou moins de sincérité et de
permanence), d’actions « caritatives » (soupes populaires, « maraudes »
sociales, distributions de biens de première nécessité, soutien
scolaire…), accompagnées d’une inflexion du discours vers une remise en
cause du modèle capitaliste et financier. Ces deux tendances ne sont
d’ailleurs pas simplement complémentaires, mais indispensablement liées,
car si l’on se borne à la première, on se mue en une « bonne œuvre » se
contentant de palier les déficiences de l’État et de poser des
sparadraps sur les plaies causées par un système sans remettre en cause
celui-ci, et si l’on se limite la seconde, on s’enferme dans une posture
intellectualiste et attentiste, forgeant des concepts et aspirant au
grand soir tout en regardant quotidiennement crever les éléments les
plus faibles de son peuple.
Cette
fondamentale évolution a en tout cas définitivement – du moins peut-on
l’espérer – rompu les liens avec la droite tatchéro-reaganienne et
occidentaliste dont les mouvements radicaux ont trop souvent été les
supplétifs, bénévoles ou stipendiés.
Mais
la nécessaire et fondamentale lutte antilibérale et anticapitaliste ne
doit pas se borner à un néo-marxisme déjà daté ni à un ouvriérisme
romantique ne correspondant plus aux réalités socio-économiques
contemporaines. Même le socialisme français à la Proudhon ou Berth, s’il
est une source majeure d’inspiration et de réflexion, ne peut
constituer, en tant que tel, un « projet » et ne doit pas être perçu
comme un « modèle » mais comme une source, parmi d’autres, de
constitution d’un corpus idéologique nouveau, adapté aux enjeux actuels.
À situation inédite, solutions nécessairement nouvelles.
Il
est notamment aujourd’hui nécessaire d’enterrer la fallacieuse « lutte
des classes », morte avec la disparition des classes en tant
qu’entités-monde ayant leurs propres valeurs et leur propre rapport à
autrui (Quel est le rêve d’un employé ou d’un ouvrier si ce n’est de
vivre comme un parasite du C.A.C. 40 ? Les enfants de prolos et ceux de
cadres supérieurs écoutent-ils une musique différente, vont-ils voir des
films dissemblables ?), et de traduire politiquement la « lutte des
imaginaires » qui sépare les individus complètement phagocytés par la
logique de la marchandise et ceux qui en sont – plus ou moins
complètement – émancipés (les uns comme les autres pouvant désormais se
trouver dans la quasi-totalité des « catégories socio-économiques » à
l’exclusion de l’hyper-classe mondialisée). La vraie césure, la
dichotomie fondamentale se situe désormais certainement ici.
Et
une fois que l’on a été convaincue de cette primordiale
« décolonisation des esprits », énoncée par Alain de Benoist, il
convient de s’atteler à l’amorcer.
Car il est tout aussi vain de faire l’éloge itératif du Cercle Proudhon que de vanter sans cesse la « common decency
», si l’on ne réfléchit pas parallèlement aux moyens concrets – c’est à
dire politiques – de conserver l’esprit du premier pour refonder la
seconde. Les « programmes », les « résolutions en vingt points »,
n’ont pas bonnes presse, on se plaît même à les moquer – parce qu’ils
discriminent, clivent, figent, simplifient et segmentent… -, ils n’en
restent pas moins indispensables, voire vitaux, si l’on ne veut pas se
limiter au stade du constat puis de l’incantation. Pour beaucoup, dans
les milieux contestataires, il s’agit là d’un travail beaucoup plus
frustrant et « bassement » pragmatique que la fréquentation des écrits
des intellectuels et des philosophes mais c’est néanmoins l’impérieuse
prolongation de celle-ci pour ne pas être qu’un lecteur (ce qui, il est
vrai, de nos jours, est déjà quasi exceptionnel…) mais aussi un
« acteur politique », c’est-à-dire un militant. Plutôt que d’opposer
systématiquement – et avec un mépris réciproque – les deux figures, il
est grand temps de les réconcilier et d’en affirmer la complémentarité.
Une
complémentarité qui d’ailleurs, si elle ne se développe pas forcément
au sein d’un seul et même individu (il est normal que certains
spécialistes se consacrent uniquement à un domaine d’étude), doit naître
d’un dialogue permanent et d’influences multiples et réciproques au
sein d’une communauté. La justice ne peut en aucun cas être abandonnée
aux seuls juristes, pas plus que l’économie confiées exclusivement aux
diplômés en sciences-éco…
Propositions
de lois et de réglementations, projets de traités, manifestes
esthétiques, œuvres alternatives, expériences communautaires… faire de
la politique c’est aussi – et surtout – proposer un arsenal d’éléments
tangibles permettant de dessiner concrètement un nouveau cadre sociétal.
C’est notamment ce qu’a compris le mouvement CasaPound Italia avec, parallèlement à son travail de terrain et de proximité, la rédaction et la promotion du « Mutuo Sociale » (proposition de loi sur l’acquisition du logement) et le « Tempo di essere madri »
(proposition de loi sur l’aménagement du travail des femmes enceintes)
et qui explique sans doute en partie son succès et l’intérêt qu’il
suscite en Europe, chez des sympathisants comme chez des adversaires. Il
est désormais impérieux de formuler clairement et de façon concrète et
audible nos solutions aux divers maux sociaux que nous ne cessons de
dénoncer.
Et
le fait que l’on soit « à mille lieues d’arriver au pouvoir » n’a
strictement rien à voir avec cela. À moins que l’on n’ait pas la moindre
intention d’y parvenir un jour, sous quelque forme que ce soit…
Zentropa