
La mise en place de la fausse gauche
Des chrétiens de gauche à la «culture culturelle»
Jacques-Yves Rossignol
Ex: http://metamag.fr
Un
type de militantisme inédit apparaît à la « libération ». Plus ou moins
issu de la « résistance », comme tout ce qui s’invente alors, il est
aux antipodes du militantisme « rationaliste » du Parti communiste ou de
l’adhésion sincère et joyeuse aux mouvements d’Action catholique. C’est
un militantisme élitiste, un militantisme du libre examen qui initie à
l’art d’éluder les vraies questions, un militantisme qui n’aime pas les
hommes aux vertus simples, un militantisme qui sait brasser du vent,
méthode promise à un bel avenir. On aura reconnu le christianisme social
et certains mouvements « socialistes » extrêmement ambitieux.
Sous
deux étiquettes différentes, on a création d’une mouvance d’ensemble
qui invente une nouvelle forme d’intervention politique. Une bourgeoisie
émergente fait fabriquer ses intellectuels, ses clercs, son personnel
politique. Le recrutement mord largement dans les rangs de l’Eglise. Les
idées qui vont être développées dans ces sphères ont conquis entre 1945
et 1980 une bonne moitié des jeunes prêtres français. Ils deviendront
les porte-paroles de la bourgeoisie la plus faisandée.
On
a l’invention d’un mode de militantisme politique nouveau dont les
produits paraitront au grand jour quelques années plus tard. Des
militants auront acquis une longue pratique commune de l’art du
consensus, de l’art d’éluder et d’écarter la réalité sociale, de l’art
d’éliminer les gêneurs qui seraient bien capables de viser à autre chose
qu’au maintien d’une immense chape d’hypocrisie dissimulant des
intérêts de caste. C’est essentiellement par la formation et l’entretien
de consensus veules et onctueux, confusionnistes, entre initiés de même
obédience que le personnel politique du nouveau capitalisme obéira à
ses commanditaires. L’obédience ? Disons un moralisme confusionniste
très dégradé et malléable se pliant à toutes les exigences du marché.
Une osmose entre chrétiens de gauche, fausse gauche et capitalisme culturel
Les
militants des mouvements d’Action catholique venus doubler le «
christianisme de paroisse » vont développer des types d’intervention
dans le monde issus ni de la doctrine sociale de l’Eglise ni d’une
politique doctrinale cohérente et réfléchie. Ils agissent dans l’espace
qui leur est socialement concédé, quelque part entre le sérieux des
luttes de la classe ouvrière et le sérieux de la préservation des
intérêts dynastiques de la bourgeoisie la plus traditionnelle.

La
grande bourgeoisie en cours de mondialisation va disposer là d’un stock
permanent de petits bourgeois activistes bardés de discours éthiques
aussi creux que prétentieux. Au gré des besoins, ces petits bourgeois
goberont sans broncher le tiers-mondisme et tout le fatras idéologique
confusionniste dirigé contre l’Europe civilisée. Ils deviendront des
militants « politiques » directement formés et téléguidés par le
capitalisme mondialisé le plus âpre, qui saura d’ailleurs les
récompenser : par une culture aliénante qui viendra à la fois égayer et
redoubler leur domestication.
Entre
les chrétiens de gauche, la fausse gauche et le capitalisme culturel,
l’osmose est parfaite. Les chrétiens de gauche moralisateurs et
zélateurs vont intimider, faire taire et finalement, chasser les très
rares militants populaires égarés dans les rangs de la fausse gauche.
C’est tout à fait artificieusement qu’ils vont aborder les problèmes
économiques. Ils vont ajouter un peu de flou et de nauséeux dans les «
débats » et les « programmes ».
Ayant
pris de l’assurance en passant à la « politique », ils courront voir
leurs curés et leurs évêques avec plein d’idées nouvelles et généreuses à
mettre en œuvre : très exactement celles du capitalisme à son stade
mondialiste culturel. On aboutira à l’Eglise néo-bourgeoise, celle qui
se pâmera devant les embryons et les cellules embryonnaires et qui
adulera l’art contemporain. Cette Eglise qui aime tant « la vie »
embryonnaire toisera, jugera et méprisera les braves gens. Très vite, ce
sera la fin du catholicisme populaire. Réseaux soudés, aplomb, à propos
dans l’infiltration et le noyautage, hypocrisie consommée et
pharisaïsme rassis, ces jeunes vieillards vont attendre leur heure dans
l’ombre.
Un état mental anté-doctrinal et anté-politique
Catholiques
et communistes : étrange association dans la désignation des
adversaires à éliminer dira-t-on ! C’est pourtant un point capital.
On
ne peut pas comprendre vraiment l’histoire récente si l’on refuse de
considérer qu’a été inventée sur mesures une fausse gauche n’ayant rien à
voir avec la tradition de critique sociale qui fut au fondement du
mouvement socialiste dès le XIXe siècle. La gauche culturelle est
fabriquée pour invalider l’esprit humain bien en-deçà des possibilités
d’exercer un choix fondé entre des conceptions du monde cohérentes. La
gauche culturelle est chargée d’entraver le développement de l’esprit
humain de manière à rendre impossible une réflexion politique autorisant
un engagement réfléchi quel qu’il soit. Elle intervient avant le
développement d’un sens politique de manière à interdire son émergence,
elle maintient les hommes dans un état mental anté-doctrinal,
anté-politique et c’est là le spécifique de sa fonction.
Une élite politico-mondaine contre les vivants
Le
capitalisme culturel mondialisé a fabriqué une structure sociale, une «
élite politico-mondaine » et ses petits pédagogues, parallèle aux
pouvoirs et élites en place, et totalement contradictoire avec ceux-ci.
La confrontation ne pouvait être qu’un duel à mort entre les vivants et
les sophistes suréquipés en ratiocination spécieuse et en hypocrisie
pleurnicharde : effectivement la droite parlementaire s’est trouvée
ridiculisée par son « inculture » et son goût oldschool et le Parti
communiste a été carrément éradiqué. Pour le crétinisme culturel, la
voie est devenue libre.
Le
capitalisme mondialiste a offert à des sots triés sur le volet d’abord
une solide formation à la sophistique et au vide mental, ensuite les
postes clefs de l’Etat en échange de leur participation à la mise en
place d’un Etat culturel hégémonique. Participation à laquelle
précisément leur solide formation à la sophistique et au vide mental les
préparait on ne peut mieux.
La vie intellectuelle et spirituelle anéantie
Nul
n’était politiquement formé pour s’opposer à la révolution culturelle
fomentée par le néo-capitalisme : une droite parlementaire tatillonne,
obnubilée par les sempiternelles geignardises de son électorat
archéo-bourgeois « libéral » étriqué, égoïste et mesquin, ne pouvait
développer des stratégies culturelles permettant de prévenir ou de
limiter la catastrophe ; le parti communiste refusait de sortir de ses
analyses économistes pour apercevoir l’horreur culturelle qui se
profilait à l’horizon. Le danger a été perçu par quelques isolés,
marxistes conséquents d’une part, contre-révolutionnaires d’autre part.
Lorsque
ce pouvoir fondamentalement « culturel » apparaîtra à visage découvert
en 1981, après des années d’incubation discrète, il ne trouvera en face
de lui aucun adversaire équipé pour lui résister. En quelques années, la
vie intellectuelle et spirituelle va se trouver anéantie.