Depuis la révolution industrielle, outre l’évolution technique de ses moyens de production et la division du travail, l’entreprise a œuvré pour un changement radical de sa représentation auprès du consommateur. La dépréciation de la valeur d’usage au dépend de la valeur d’échange, l’obligation de maximiser ses profits
afin de contenter investisseurs et actionnaires a poussé le monde
entrepreneurial à investir une part significative de ses avoirs en
campagnes marketings. Le passage de la simple réclame au matraquage publicitaire constitue un tournant décisif, celui de la transition du capitalisme paternaliste vieux style, où l’on pouvait encore considérer l’humain comme mesure de toute chose, au capitalisme ultra libéralisé, prédateur et carnassier. Un systématisme magnifiquement décortiqué par le sociologue Werner Sombart dans l’ouvrage intitulé Le Bourgeois :
Le gain, aussi élevé que possible, étant le seul but rationnel de l’entreprise capitaliste, la production de biens a pour critère et pour mesure, non la nature et la qualité du produit, mais uniquement le volume de leur vente possible. C’est pourquoi l’entrepreneur n’éprouve aucun scrupule à produire des marchandises de mauvaises qualités… Cette tendance fébrile convulsive à élargir le marché a engendré tout un ensemble de procédé ayant pour but d’attirer le public, de l’allécher, de le pousser à l’achat. Le client est recherché et pour ainsi dire, pris d’assaut : procéder aussi familier au capitaliste moderne qu’il est étranger au capitaliste vieux style. On éveille l’attention du client en lui criant dans les oreilles aussi fort que possible, en frappant ses yeux par des couleurs criardes. Et on le pousse à acheter en l’assurant que la marchandise qu’on lui offre est d’une qualité extraordinaire. Inutile de dire également que la poursuite inconsidérée de ce but est exclusive de tout sentiment de convenance, de bon goût, de distinction et de dignité. »
Une inconvenance
totalement normalisée aujourd’hui puisque le consommateur de la société
contemporaine croit avoir fait une bonne affaire en achetant un smart
phone à 400 euros ou une paire de baskets à 100 euros…
Les buts cachés de l’entreprise
L’organisation du travail normé et bureaucratisé, la mise en place de méthodologie à tous les niveaux de l’entreprise, la multiplication des rapports de soumission par la surreprésentation des postes hiérarchiques
n’auront eu pour ultimes effets que réduire la part de créativité et
d’humanité dans un travail qui n’a jamais cessé de se vouloir supérieur.
Loin des grandes aspirations de l’entreprise et de ses « valeurs morales »,
il n’aura jamais été question d’associer en son sein liberté
d’initiative et structures mais bien d’amoindrir toujours plus le
pouvoir décisionnel de ses forces productives.
Ce renversement de la position dominante
du travailleur, autrefois maître de son œuvre, trouve sa justification
dans le fait que l’entreprise veuille s’affranchir d’une dépendance
manifeste de ses employables. Si l’entreprise tient à faire la promotion
de ses spécialistes et de ses talents, elle est également partagée
entre sa volonté de rendre sa main d’œuvre substituable,
donc peu qualifiée, et son désir de pouvoir rendre exécutable des
opérations plus spécifiques. Les tâches complexes et variées sont à
cette fin ramenées à un ensemble restreint de séquences substituables,
assimilables rapidement, afin d’aboutir à une réelle interchangeabilité
des opérants. Alors que l’opérateur déprécie de plus en plus son
travail – sa part réelle à l’apport de valeur du bien à produire
devenant minime -, l’entrepreneur au contraire l’incite à faire preuve
de ferveur, de croyance et d’engagement dans la mission qu’il lui a été
confiée. L’application d’une politique de culture d’entreprise plaçant
la motivation, la dynamique de groupe et l’enthousiasme au sein du
dispositif de production prétendent contrebalancer son désengagement. Au final cette nouvelle organisation du travail favorise la liquidation du CDI et fait la promotion du travail intérimaire…
Malaise dans l’entreprise
Les contradictions dressées par le monde de la grande entreprise, contradiction entre le discours publicitaire et la qualité réelle des produits
(bien de consommation alimentaire bourrés d’agents chimiques, appareil
électroménagers obsolescents, hiatus entre l’utilité effective et
réelle de ces produits), contradiction entre la nature
bienveillante et paternaliste de l’entreprise à l’égard de ses
travailleurs et le désintérêt qu’elle manifeste pour leur bien être
moral mais aussi pour leur stabilité sont à la source d’un
malaise profond. Un malaise qui contamine travailleurs et consommateurs
qui ne forment en dernière mesure qu’une seule et même entité. Un
malaise qui perdure par des motifs et des mécanismes conceptuels
clairement mis en évidence par le sociologue marxiste Lucien Goldmann :
La société occidentale moderne, après avoir créé les mécanismes d’autorégulation économique, tend de plus en plus à devenir une société technocratique assurant à ses membres un bien-être croissant à un rythme plus ou moins lent ou rapide, mais enlevant aux hommes non seulement tout domaine de décision autonome mais (ce qui est encore plus grave) obtenant ce résultat tout autant par la suppression des possibilités que par la suppression du besoin de toute décision de cette nature. »
Le prédicat pratiqué dans l’environnement de l’entreprise, prédicat faisant la distinction probante entre le dirigeant qui sait mais ne « fait pas » et l’exécutant
qui « fait » mais ne sait pas, a laissé place à la logique du dirigeant
actuel qui croit savoir et celle de l’exécutant dont le « faire » n’est
plus une fin en soi.
La perte de sens du travail bien exécuté jette tout un pan des structures professionnelles dans les méandres de la bureaucratisation :
chaque travailleur doit justifier le temps qu’il consacre à une tâche
définie et planifiée par ceux qui tentent à un échelon supérieur de
masquer la pauvreté essentielle de ce travail. Pauvreté
retombant à son tour sur le produit dont l’indigence est masquée par
les images heureuses de la publicité. Pour combler le vide qualitatif du
travail en lui-même et du produit issu du manque de finesse de sa
production, sa fiabilité n’étant plus un critère décisif, l’entreprise
met l’accent sur de nouveaux outils : la publicité et le marketing à destination du consommateur, les « team building », la culture d’entreprise et les stages de motivation à destination du travailleur.
Werner Sombart rappelait que les grands
vainqueurs de la course du capitalisme moderne ont su, avec un manque de
scrupule ingénu et naïf, se soustraire à toute entrave morale. John Rockefeller
lui-même, industriel fortuné, aurait un jour résumé son credo en
disant qu’il était disposé à allouer à n’importe qui un traitement d’un
million de dollars à la condition que, tout en possédant les aptitudes
positives nécessaires, « il soit dépourvu de tout scrupule et ait le courage de ne pas hésiter à sacrifier , s’il le faut, des milliers de personnes. » Ceci ne constitue-t-il pas encore aujourd’hui toute la charpente du capitalisme entrepreneurial moderne ?