Annoncé
comme un événement stratégique et diplomatique crucial, le Conseil
européen qui aura lieu jeudi et vendredi prochains est censé marquer un
progrès en matière de politique de défense et de sécurité européenne.
Il suffit pourtant de lire un récent document du conseil de l’Union européenne (1),
pour se rendre compte que la montagne accouchera une fois encore d’une
souris. Qu’il s’agisse de la phraséologie employée, des mesures
proposées ou des orientations implicitement induites, tout indique
qu’une fois encore l’Europe autoproclamée se prépare à une grande
démonstration ostentatoire dont il ne sortira rien de concret.
Les objectifs stratégiques annoncés par Bruxelles prêtent en premier lieu à sourire. L’UE « est appelée à assumer des responsabilités accrues en matière de maintien de la paix et de la sécurité internationales (…) afin de garantir (…) la promotion de ses valeurs et intérêts »,
affirme le document. Jusqu’ici tout va bien. Mais puisqu’il s’agit ici
de défense, d’intérêts vitaux communs, de ceux qui méritent qu’on se
batte voire qu’on meurt pour eux, encore faudrait-il se montrer un peu
plus précis. Quels sont ces valeurs et ces intérêts ? Démocratie, paix,
droits de l’homme sont cités : Logique. C’est, théoriquement, l’ADN même
du projet européen. La bonne gouvernance ensuite. Voilà qui prête à
sourire de la part d’une organisation persistant à appliquer à la lettre
les politiques d’austérité prônées par le Fonds Monétaire International
alors que ce dernier a reconnu que les résultats de ces dernières
étaient inefficaces, pour ne pas dire désastreuses sur le plan
économique et social. Et ensuite ? Rien. En dehors des grandes valeurs «
universelles » censées faire consensus parmi 500 millions d’Européens
rejetant de plus en plus le modèle de société qui leur est proposé, il
n’est nulle part fait précisément mention de nos intérêts vitaux.
De défense, c’est-à-dire de guerre pour
sortir du politiquement correct, il n’est d’ailleurs guère fait mention
dans ce texte, qui est bien plus une déclaration d’intention
diplomatique qu’une feuille de route stratégique. Tout au plus se
borne-t-on à proposer une série de mesures très générales, qui ne sont
que le prolongement des politiques engagées de longue date et qui toutes
relèvent du vœu pieux.
L’UE, affirme ce document doit coopérer
avec les Nations Unies, l’OSCE, l’Union Africaine, l’OTAN. On enfonce
des portes ouvertes : Les Etats européens de l’UE sont membres de ces
entités ou coopèrent avec elles depuis leur création. En revanche alors
que Bruxelles affirme vouloir « assumer ses responsabilités accrues en tant que pourvoyeur de la sécurité (…) en particulier dans son voisinage »,
il n’est nulle part fait mention d’un éventuel dialogue avec
l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), visiblement
inconnue au bataillon. Il est vrai que selon les récents propos de
l’ancien ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine, la
Russie n’est plus une puissance qui compte dans la mesure où elle ne
conserve qu’«un pouvoir de nuisance périphérique et résiduel »
et ne mérite donc guère qu’on s’y attarde que ce soit en Ukraine ou
ailleurs…Cette déclaration ayant le mérite de signifier clairement que
la guerre froide est terminée compte tenu de la disparition de l’ennemi
principal ramené au rang de puissance régionale, encore faudrait-il
savoir comment l’Europe va défendre ses intérêts –à identifier – en
Afrique, au Moyen-Orient, ou en Asie-Pacifique…Or l’UE ne compte rien
faire.
Avec un aplomb admirable, compte tenu de
l’échec total de l’Europe de la défense jusqu’à ce jour, le document
propose de « s’appuyer sur les résultats obtenus jusqu’à présent », se
félicitant « des missions et opérations de gestion de crise menées dans
le cadre de la PSDC » (2).
L’UE claironne qu’elle est prête à renforcer ses moyens dans les
Balkans occidentaux – où il n’existe plus aucune crise de haute
intensité – et souligne qu’elle « déploie plus de 7 000 personnes
réparties entre douze opérations civiles et quatre opérations militaires
». Le ratio, d’une opération militaire pour trois opérations civiles,
atteste du très faible engagement armé européen. Quant aux effectifs
évoqués ils parlent d’eux-mêmes : Entre le Mali, la République
centrafricaine, l’opération Atalante, la République Démocratique du
Congo (RDC) et ses forces prépositionnées, la France a presque 7 000
soldats en Afrique. Seuls nous faisons autant quantitativement, mieux
qualitativement, que l’UE…Certes cette dernière a effectivement conduit
des opérations de maintien de la paix dans des zones de conflit
difficiles. Ce fût le cas en Ituri, province orientale de RDC, où l’UE a
déployé 2 200 soldats en 2003 pour mettre fin à des massacres
interethniques : 80% des effectifs étaient Français. Et tout le reste
est à l’avenant : dans les faits les opérations engageant les troupes
des nations européennes relèvent du trompe-l’œil. Entre des Allemands et
des Suédois qui ne veulent plus se battre et n’acceptent de s’engager
qu’en multipliant les caveats restreignant au strict minimum leurs
règles d’engagement, le manque de moyens de la plupart des pays,
Français et Britanniques, uniques nations-cadres de l’Union Européenne,
se retrouvent toujours seuls aux commandes de coalitions Potemkine.
Paris et Londres ont déjà tiré toutes
les conclusions de cet état de fait en matière de défense, notamment sur
le plan industriel. Suite aux accords de Lancaster House, les
deux pays entendent bien collaborer prioritairement sur un mode
bilatéral et ne plus s’engager dans des coopérations multinationales
avec des partenaires qui ne soient pas leurs égaux sur un plan
financier, technologique et possédant une approche des opérations de
combat similaire à la leur. Les programmes A400M et Eurofighter, menés
sur un plan multilatéral entre partenaires inégaux souhaitant tous tirer
les marrons du feu se sont traduits par trop de surcoûts et de délais.
Il est hors de question de les reproduire.
A cette aune les propositions du document en matière de politique industrielle prêtent à sourire tant elles relèvent du « wishful thinking ». Il faut, assure le texte, «
favoriser la mise en place d’une base industrielle et technologique de
défense européenne plus intégrée, durable, novatrice et compétitive dans
toute l’UE ». L’objectif est noble, mais il est déjà condamné. Il suffit d’en analyser les termes.
« Intégrée» ? EADS, le modèle tant
vanté, vient d’annoncer qu’il comptait licencier 5 800 salariés de son
pôle défense, actif qu’il n’a jamais réussi à développer à hauteur des
ambitions initialement affichées. L’heure n’est plus aux fusions
transnationales géantes, du Big is beautiful, l’échec du rapprochement
EADS-BAE Systems le démontre. Certes les fusions permettent
théoriquement de « rendre le secteur de la défense moins fragmenté (…) et (d’) éviter les doubles emplois ». Mais les entreprises préfèrent aujourd’hui mettre en place des joint-ventures ou des consortiums ad hoc
correspondant à des programmes précis qu’elles gèrent de concert via
des plateaux virtuels communs. Cette stratégie permet de sauvegarder
l’emploi, toujours le grand perdant des fusions, ainsi que de garantir
la pérennité des bureaux d’étude et leur diversité (3).
« Durable » ? S’il s’agit de «
développement durable », il est toujours possible de produire des chars
avec un bilan carbone moindre. S’il s’agit de faire durer, c’est-à-dire
sauvegarder des entreprises dont la plupart des experts s’accordent à
constater qu’elles sont trop nombreuses et provoquent des surcapacités
sur la plupart des segments, ce sera difficile. Au demeurant pour
maintenir le tissu industriel et créer de l’emploi, objectif affiché par
le document alors que toutes les industries de défense sabrent dans
leurs effectifs, il faudrait déjà que les Etats européens lancent des
programmes d’armement pour que les industriels aient des contrats et
embauchent…L’UE encourage ses Etats membres à investir. L’intention est
louable. Mais avec quels moyens compte tenu de ceux que nous autorise
notre modèle de gouvernance tant vanté ?
Quoi qu’il en soit ce débat est purement
rhétorique. Car il faut savoir aussi lire entre les lignes. Les
investissements dans la défense permettraient « de renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe et, par là même, sa capacité à agir avec des partenaires ».
Notons qu’il n’est pas question
un seul instant pour l’UE d’agir seule, malgré la revendication d’un
objectif d’autonomie stratégique. Cela reviendrait à se comporter comme
une puissance, ce qu’elle refuse par nature. Un ADN de commerçant ne
sera jamais un ADN de combattant. Non, mieux vaut « agir avec des partenaires. »
Or du point de vue militaire et politique il n’y en a qu’un qui réponde
aux besoins européens en termes de crédibilité militaire et de
conformité politique : l’OTAN, c’est-à-dire les Etats-Unis.
Le futur conseil européen n’a donc
aucunement pour ambition de parler de défense européenne. Celle-ci est
vouée à l’échec tant que l’OTAN existera. Il s’agira bien davantage
d’une discussion de managers gérant la crise : Alors que tout le monde
rogne ses budgets de défense la question sera de savoir comment il est
possible d’intervenir à l’étranger à moindres frais et comment partager
le maigre gâteau du marché de l’armement européen. Rien de plus.
Philippe MIGAULT – RIA NOVOSTI
(1) « Conclusions du conseil sur la politique de sécurité et de défense commune »
(2) Politique de Sécurité et de Défense Commune
(3) Au
demeurant les fusions transnationales relèvent du fantasme pour de
simples questions de modes de gouvernance. Les groupes Français, au
capital majoritairement publics, ne séduisent aucunement leurs
homologues allemands, à l’actionnariat privé, souvent familial. Et
aucune fusion transnationale n’a été couronnée de succès hormis, sans
doute, Eurocopter, dont l’activité est autant civile que militaire.
Philippe Migault est Directeur de
recherche à l’Institut de Relations Internationales et stratégiques
(IRIS). Ses principaux domaines d’expertise sont les questions
diplomatiques et stratégiques, les conflits armés et industries de
l’armement.