Les
«Trente Glorieuses», période faste de notre histoire nationale,
s'effacent dans l'histoire... Devrait-on en faire définitivement notre
deuil? Que cache le peu d'intérêt de nos élites au pouvoir, alors qu'une
grande partie de la population se sent enlisée dans les "30 piteuses"
qui ont suivit. Une étude nous révèle, fort à propos, combien les 30
dernières années (1983-2014) ont paradoxalement été exceptionnellement
glorieuses pour une petite frange de la population française.
Si on se réfère à un travail de recherche publié récemment par des économistes français autour de T. Piketty ici en lien : Entre 1983 et 2014 le revenu moyen par adulte en France s’est accru de 35 % en termes réels (en enlevant l’effet de l’inflation). Cependant, -comme ça ne nous aura pas échappé-, cette croissance cumulée ne s’est pas répartie de la même manière sur les différentes parties de la population...
Le
graphique ci-dessus, -certes un peu complexe à lire-, atteste de la
disparité, on va le décrypter. Il rend compte de la courbe d’incidence
de la croissance du revenu cumulé.
- On note pour la courbe verte, une trajectoire croissante impressionnante sur la partie supérieure de la distribution des revenues!
- La croissance accumulée entre 1983 et 2014 est de 31% pour les 50% qui sont dans la tranche des revenus les plus faibles de la population, 27% pour les 40% suivant et 50% pour les 10% qui ont les revenus les plus élevés.
- Le plus remarquable est que la croissance cumulée est en dessous de la moyenne de l’ensemble jusqu’au 95ième centile de la distribution et ensuite, elle s’accroît brutalement à 100% sur les 1% des revenus les plus élevés et encore 150% pour les 0,01% au top.
Cette
évolution marque un enrichissement très important qui s'accumule sur les
revenus les plus élevés et particulièrement sur une franche très
étroite de la population... Cette frange que les media nous vantent
quotidiennement.
Le contraste avec la période précédente de 1950-1983 est particulièrement fort (voir la courbe bleue)
- Durant les «30 Glorieuses» la croissance en moyenne annuelle a été importante (3,5%/an) pour la quasi totalité de la population (95%),
- mais pour les 5% qui disposaient des revenus les plus importants, cette croissance a été plus de la moitié moindre que pour les autres.
Un tel retournement nous indique qu'il y a eu ainsi un effet de correction
particulièrement accusé dans la second période de l'étude. Il a corrigé
l'effet d'appauvrissement sur 1950-1982 relatif des 5% les mieux lotis.
La "compensation" cependant n'a pas été reportée sur les mêmes
générations de Français, mais sur d'autres cohortes suivant l'expression des démographes ; et c'est là que le bas blesse.
On peut ajouter une autre observation : la période la plus favorable à une relative diminution des disparités 1950-1982 va de pair avec une croissance d’ensemble beaucoup plus importante
: près de 3,5% par an contre à peine plus de 1% sur la période suivante
1983-2014! Le contexte ayant changé, difficile d'en tirer une
conclusion radicale...
Ces différents contrats entre les deux périodes clefs de la dynamique des revenus en France expliquent assez facilement les fractures générationnelles que l’on voit dans la population : Le clivage est net entre ceux qui ont eu une activité durant la période faste et ceux qui subissent chômage et difficultés professionnelles, se reportant sur leurs revenues dans la seconde période.
On peut
avancer l'hypothèse qu'un tel clivage a joué aussi un rôle dans
l’explication des votes au sein des classes d’âges de la population. Les
classes jeunes «sacrifiées» votant massivement pour des programmes de changement par le souverainisme à droite comme à gauche.
Les autres ayant bénéficié en leur temps du souverainisme des 30
glorieuses pour se constituer un patrimoine, ont pu gérer avec plus de
degrés de liberté la période suivante. Ils ont ainsi mieux pu profiter
d'options ouvertes par des politiques néolibérales 1983-2014 (ex.
placements boursiers ou immobiliers). Point de surprise qu'ils préfèrent
continuer dans la voie de l’accumulation personnelle disons de
l’«égoïsme», l’individualisme de notre société aidant à
la manip. L'inertie comme moyen pour se prémunir de l'inconnu pour les
esprits les plus âgés accuserait aussi ce trait.
De tels clivages expliquent en particulier l’incompréhension entre les générations qui mine notre société. Dans le monde agricole elle se révèle de façon la plus criante. Partir à l’étranger
n’est pas pour les agriculteurs -derniers bastions de défense de notre
territoire-, une solution de survie bien envisageable... Alors c’est partir tout court
qui explique les morts toutes les semaines...Ils meurent de solitude ;
incompris, rejetés même par leur famille car soit disant «moins
compétents ou travailleurs que leur père». Ils sont les boucs-émissaires d’une économie qui tue leur travail... En leur mémoire, une vidéo, «J’avais un rêve», a été faite pour mieux nous faire comprendre le sentiment d'abandon qui les mine (ici le lien avec la video) (4).
Revenons
maintenant à des observations importantes auxquelles se sont livrés des
économistes du blog anglo-saxons RWER (5): La caractérisation de
l’évolution des revenus cumulés que nous venons de décrire n’est pas une
particularité française, elle a été observée aussi en Grande-Bretagne (qui a voté le BREXIT) et aux Etats-Unis (qui ont élu Donald Trump).
La question qu'ils posent pour la France est la suivante : Au premier et second tours des élections présidentielles, comment les Français vont-ils voter ? Vont-ils, comme les anglais et les américains sanctionner la politique économique qui a généré 30 années de croissance «glorieuse» seulement pour les élites?
La question qu'ils posent pour la France est la suivante : Au premier et second tours des élections présidentielles, comment les Français vont-ils voter ? Vont-ils, comme les anglais et les américains sanctionner la politique économique qui a généré 30 années de croissance «glorieuse» seulement pour les élites?
Les observateurs semblent ne pas écarter cette hypothèse...
Cependant
la communication des media aidant avec le degré de détermination qu'on
lui connait, il semble bien qu’une majorité de votants français n’ait
simplement rien vu, rien remarqué et soit prête à continuer cette politique d’enrichissement ciblé.
L’illusion qu’ils font ou feront partis eux ou leurs enfants des nantis
un jour, dans une logique de fuite en avant vers l’argent roi, est
entretenue par les media, maîtres de l’opinion. La société triant les
meilleurs...par l’argent, cela allant de soi!
A cette
étape je voudrais éclairer ceux qui pensent encore ainsi, ceux qui
seraient encore tentés d’adresser des jugements d’incompétence aux
agriculteurs, à eux qui se battent en France pour survivre... L’histoire
n’est pas finie, la crise financière imposera tôt ou tard sa limite à la politique économique qui poursuit ainsi une course folle à la destruction de l’économie réelle,
des entreprises, du travail et des territoires! Cette fois, ce ne sera
pas que les contribuables qui seront sollicités fortement pour payer les
pertes des financiers, mais les épargnants eux-mêmes voire les dépositaires d’assurances vie , c’est écrit dans une loi mise en place en janvier 2016 sous injonction des instances européennes.
La retraite infinie assurée ne sera alors qu’un leurre, un mythe
que certains cultivent les yeux fermés. Un jour le réveil ? Mais il
pourra être trop tard et personne alors sera là pour aider! En tout cas,
pas les générations plus jeunes toujours en quête de travail ou parties
à l'autre bout de la planète... Alors la logique du marché prévoit déjà
sa solution, suicide assisté -non réservé aux agriculteurs- et
l’euthanasie pour tous les déprimés.
Pardon de
dire aussi crument, mais exercer une responsabilité de citoyen et
normalement aussi d’économiste, c’est dire ainsi sans détours et répéter
si besoin est, pour qu’on ne nous disent jamais plus : «je ne savais
pas, je n’ai rien vu!»
Pour finir je m’interroge personnellement :
Thomas Piketty,
économiste du programme d’Hamon, saura-t-il défendre les conclusions de
ses démonstrations économiques avec cohérence ou sombrera-t-il dans le
ralliement à Macron et la complicité avec ce qu’il a dénoncé ? Une
épreuve certaine d’où on pourra voir si le courage existe encore un peu
dans le monde académique en France ou si la peur fait faillir l’honneur
comme en 40. Marc Bloch, l’étrange défaite, en guise de raison c’est le conseil que je me permets de donner ; il est encore temps et voici le lien ici pour éviter de se mettre en marche dans le déshonneur, encore une fois (6).
Notes :
(1) La France de Macron et la France des Plantagenets ici en lien et aussi ici
(2) cf. Jacques Sapir, Deux cartes et une élection, ici en lien et Les leçons du 1er tour, ici en lien.
(3) Un texte diffusé dans le blog économique anglo-saxon RWER, ici le lien
, mérite notre attention.Il porte un regard distancié sur la situation
économique et sociale en France entre ces deux tours de l’élection
présidentielle. Je vous en propose ici une rapide traduction commentée.
(4) La Vidéo "J'avais un rêve" de Radiopulsar Paris (2016) alerte sur le suicide des agriculteurs
(5) op. cit sur Real World Economic Review
(6) Texte de référence : Intégrale de l’ouvrage de Marc BLOCH
Cette édition électronique a été réalisée par Pierre Palpant, bénévole (Courriel: ppalpant@uqac.ca à partir de Marc Bloch (1886-1944) L’étrange défaite, Témoignage écrit en 1940
Société des Éditions Franc-Tireur, Paris, 1946, pages 21-194.
L’édition papier contient un avant-propos de Georges Altman.
Édition numérique complétée à Chicoutimi le 15 août 2005. lien ici en pdf
Cette édition électronique a été réalisée par Pierre Palpant, bénévole (Courriel: ppalpant@uqac.ca à partir de Marc Bloch (1886-1944) L’étrange défaite, Témoignage écrit en 1940
Société des Éditions Franc-Tireur, Paris, 1946, pages 21-194.
L’édition papier contient un avant-propos de Georges Altman.
Édition numérique complétée à Chicoutimi le 15 août 2005. lien ici en pdf