Rédigé par un moine
L'introït "Jubilate Deo"
est celle du IIIe dimanche de Pâques. Que dit-elle ? « Jubilez pour
Dieu toute la terre, alléluia, chantez un psaume en l'honneur de son
nom, alléluia, rendez gloire à sa louange, alléluia, alléluia, alléluia !
Comme elles sont redoutables tes œuvres Seigneur ; devant la grandeur
de ta puissance, tes ennemis même te confessent. » (Pour écouter cet introit ).
J'aime à dire que de même que le temps de l'Avent a son dimanche de joie (Gaudete), que le temps du Carême a également son dimanche de joie (Lætare),
il est normal aussi que le temps Pascal ait son dimanche de joie et
c'est Jubilate. Cela nous montre en tout cas que la joie n'est jamais
absente de la liturgie de l'Église, que l'Église est toujours en joie,
quelle que soit la couleur de ses ornements, quelle que soit le mystère
qu'elle célèbre. La joie est le sentiment de la perception de la
présence d'un bien. Pour l'Église, on peut dire que la joie lui est
venue de l'Incarnation. Emmanuel, Dieu avec nous. Cette joie est
inamovible, elle ne peut être retirée à l'Église et aux âmes qui veulent
vivre de cette bonne nouvelle. Alors l'Église chante, c'est pour elle
un besoin. Son cœur, sa prière, s'épanchent dans la joie à travers le
chant qui est l'expression privilégiée de son amour pour les grandes
œuvres que le Seigneur a réalisées en son sein. L'Église est mariale
puisque Marie est la première artiste qui ait composé une hymne à
l'occasion du mariage de l'humanité avec la divinité qui s'est consommé
dans la chambre nuptiale de son sein tout pur. Comme Marie, l'Église
porte en elle le Verbe époux, elle le célèbre avec les accents que lui
souffle le Saint Esprit, véritable inspirateur de la beauté créée.
Magnificat ! La première mission de l'Église c'est d'annoncer le message
du salut qui est le Christ et le Concile Vatican II nous précise que
c'est dans la liturgie que s'exerce l'œuvre de notre Rédemption. Voilà
pourquoi la liturgie et spécialement l'Eucharistie est la source et le
sommet de la vie de l'Église. Nous sommes chez nous, en famille, lorsque
nous faisons nôtres les saintes formules qui ont traversé les siècles
et qui constituent comme un immense fleuve auquel se sont abreuvées
toutes les générations. Le chant grégorien est le répertoire privilégié
du chant de l'Église.
Un cachet d'authenticité
Jubilate Deo. Là encore, beaucoup
de grands compositeurs se sont emparés de ce beau verset du psaume 65.
mais l'inspiration grégorienne donne à ces paroles, à ce texte de la
Parole de Dieu, son cachet d'authenticité assurée. Le psalmiste invite
toute la terre à louer Dieu. Si tout le monde s'y mettait, la vie
sociale irait beaucoup mieux et très vite, nous serions en face de la
réalité la plus essentielle, comme des créatures devant leur Créateur,
tout serait dans l'ordre et l'ordre se rétablirait très vite entre nous
et en nous. Mais cette invitation du psalmiste est un défi que doit
relever l'Église missionnaire car l'humanité s'enfonce au contraire dans
les ténèbres d'un relativisme qui n'est absolu que sur un point :
évacuer Dieu de la pensée de l'homme. Il y a donc encore du travail pour
que le monde entier se mette à jubiler pour Dieu. Mais confiance, le
Seigneur fait toujours de grandes choses, il fait germer le témoignage
de la louange là même où on n'ose pas l'espérer.
Ce
chant a bien quelque chose de triomphal. D'abord il est universel, il
s'adresse à tout le monde, pas seulement à l'Église, pas seulement aux
chrétiens, mais à tous les croyants et même à tous les hommes de bonne
volonté. Ensuite il invite à chanter et à chanter rien de moins que la
gloire éclatante de Dieu. Le tout ponctué de ces alléluia qui trouvent
là toute leur expression. Le verset de l'introït renchérit en
mentionnant le côté terrible, redoutable, de l'action divine dans
l'humanité. Notre Dieu est un feu dévorant, un Dieu jaloux dont l'amour
est capable de merveilles comme le passage de la mer rouge. Ce verset
est donc typique de la spiritualité de l'Ancien Testament qui nous
montre un visage de Dieu impressionnant voir même terrifiant. Mais il y a
aussi dans l'Ancien Testament, un autre visage de Dieu, un visage de
tendresse. Eh bien ces deux visages de Dieu dans l'Ancien Testament,
l'un terrifiant et l'autre intime, on les retrouve en Jésus. Le visage
terrible de Jésus, on le trouve dans son pouvoir absolument surhumain et
multiforme. Il commande à la mer, ce qui jette les apôtres et Pierre en
particulier dans un effroi sacré. Il maîtrise les éléments naturels, il
guérit les malades, il résout le problème de la faim, il ressuscite les
morts, il expulse les démons, il remet les péchés. Et puis il y a un
autre visage de Jésus qui constitue vraiment ce qu'on peut appeler le
mystère de Jésus et que l'on voit notamment dans les trente années de
vie cachées à Nazareth ou dans le fait qu'on est en présence d'un Dieu
qui ne se défend pas et qui meurt sur la croix de façon scandaleuse.
Voilà le mystère de Jésus. Alors je dirais que notre introït évoque les
deux aspects que l'on vient de relever : il a quelque chose de
triomphal, mais il suppose toute l'œuvre rédemptrice que vient d'opérer
Jésus sous nos yeux. Le mystère pascal est une œuvre grandiose mais
accomplie par un homme doux et humble de cœur. Pour les ennemis du
Seigneur, les soldats romains ou les Juifs, la résurrection du Christ
est une réalité terrifiante ; pour les apôtres, les saintes femmes, pour
Marie, quelle douceur ! Et c'est cette douceur qui imprègne toutes les
mélodies grégoriennes du temps Pascal.Le mode de la plénitude
Alors on peut se pencher sur cette mélodie
justement. Elle est très ferme, très enthousiaste aussi. C'est un
huitième mode, mode très souvent employé dans la liturgie pascale. C'est
le mode de la plénitude, de la solennité et ici le message est bien
solennel, comme on l'a remarqué. La plupart des cadences sont en Sol, la
tonique du 8ème mode. La mélodie évolue le plus souvent entre le Sol et
le Do qui est la dominante. C'est le cas de la première phrase qui ne
descend qu'une seule fois en passant, sur le Fa grave, mais ce Fa est
précisément la sous-tonique, ce qui donne une assise encore plus forte à
ce 8ème mode. Le La joue bien son rôle pour conduire au Do à l'aigu ou
au Sol au grave. L'intervalle Sol-Do revient assez souvent. Je note
d'ailleurs ce petit trait plus anecdotique qu'autre chose, mais sur omnis terra, on a exactement la même mélodie que le début de l'alléluia du Messie
de Haendel. C'est probablement fortuit mais c'est amusant et j'y pense à
chaque fois qu'on chante cet introït, et après tout, on ne sait jamais,
Haendel a pu baigner dans un contexte musical, une culture musicale
d'où le chant grégorien n'était pas exclu.
La pièce se compose de quatre phrases. Les
deux premières sont ponctuées par l'alléluia, l'un attiré simplement
vers la tonique et l'autre davantage mis en lumière avec sa longue sur
la dominante. Il y a donc un renchérissement de la deuxième phrase sur
la première. Cette deuxième phrase commence comme elle se termine,
psalmum faisant écho à alléluia. C'est le centre de la pièce, c'est la
phrase la plus ferme. Elle est encadrée par la première phrase qui est
vive et très légère, et la troisième qui retrouve ce tempo léger du
début. Quant à la dernière phrase, elle est magnifique avec ses trois
alléluia très bien monnayés. Le premier est plutôt grave et un peu
large, avec une montée progressive de l'intensité sur la syllabe finale
avec la belle alternance entre Ré et Fa (Fa-Ré-Fa-Ré-Fa). Le second
alléluia monte à partir du Do grave jusqu'au La qui est une note de
conduit, ce qui laisse présager l'explosion à l'aigu du troisième
alléluia. On sent venir le Do aigu, on y monte avec tout l'enthousiasme
possible et on finit dans la puissance, sans trop ralentir sur la
cadence finale qui doit être très nette, très ferme, et doit bien lancer
le verset.
Une certaine gratuité
Tout au long de la pièce on ne descend
au-dessous du Fa que dans cette dernière série d'alléluia, sur les deux
premiers. Le reste est situé vraiment dans la lumière du mode de sol,
avec des intervalles très clairs. Par ailleurs la mélodie ne monte pas
au-dessus du Do, la dominante du mode. Il y a donc en même temps une
certaine sobriété dans l'enthousiasme. Fermeté et sonorité claire,
légèreté du tempo, tout respire la joie, mais une joie saine, maîtrisée
et non débridée. Un chant de louange très sûr, dans lequel l'âme ne se
regarde pas. C'est une invitation lancée par l'Église, là encore il n'y a
pas de prière de demande. La seule demande qui est exprimée s'adresse à
tous les hommes : qu'ils louent le Seigneur, qu'ils s'oublient
eux-mêmes dans cette louange et que par là ils accèdent à la vraie joie
qui est dépossession de soi-même en vue du don plénier. Jubilate, comme souvent, le premier mot de l'introït donne le ton de toute la pièce et même de toute la messe. Jubilate,
c'est tout un programme et cela suppose une disposition de l'être
envers le Seigneur. Pour Jubiler il faut être libre, détaché de son
égoïsme, de son amour propre, qui rapporte toujours tout à lui. La
jubilation est une notion très proche de celle de don. Au fond des deux
notions, il y a une certaine gratuité. Jubilate, Alléluia, tout
le temps pascal est là dans cette joie de la louange. L'Église, par son
chant, nous apprend à aimer Dieu, à lui faire de la place, la meilleure
place. Dieu premier servi. Ce chant d'entrée est facile à apprendre,
facile à retenir en totalité ou en partie. La première phrase est toute
simple et la mélodie des trois derniers alléluia chante si bien la
légèreté de l'âme heureuse de la résurrection du Christ. Quand le chant
liturgique nous accompagne ainsi toute la journée et pourquoi pas toute
la semaine, il se produit quelque chose en nous, à notre insu. La
ressemblance du Christ se façonne dans notre âme. Marie préside à ce
renouvellement des enfants de Dieu. Magnificat, Jubilate, Alléluia !
Pour écouter cet introit :
