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samedi 20 septembre 2014

La mission impossible de Manuel Valls à Berlin



 Thibaut Madelin
 
Le Premier ministre tentera, la semaine prochaine à Berlin, de rassurer sur sa volonté de réformer, et de retisser les liens avec l’Allemagne. Une tâche ardue, tant l’image de la France s’est détériorée outre-Rhin.
Chateau


Armé de la fragile confiance de l’Assemblée nationale, Manuel Valls se rend lundi et mardi en Allemagne. Il y rencontrera pour la première fois la chancelière Angela Merkel dans sa fonction de Premier ministre, mais aussi le vice-chancelier allemand Sigmar Gabriel. Ce déplacement est stratégique. Le Premier ministre veut convaincre le gouvernement allemand du travail accompli, et obtenir son soutien implicite pour pouvoir reporter ses objectifs de déficit. Par ailleurs, il veut obtenir de l’Allemagne qu’elle « assume ses responsabilités » et contribue davantage à la croissance européenne. La tâche relève de la mission impossible, tant l’image de la France est détériorée outre-Rhin. Quand ils regardent l’Hexagone, les Allemands ont le sentiment d’être au bord d’un abîme économique, politique et social.

Le plus grand défi pour Manuel Valls sera de convaincre ses partenaires que son gouvernement agit. Dans l’opinion publique allemande s’est cristallisée l’idée d’une France qui « refuse de se réformer » (« Reformverweigerer »). C’est la vision d’un économiste comme Jörg Krämer (Commerzbank), d’un député comme Michael Fuchs (de la CDU conservatrice) ou d’organes de presse influents comme le « Spiegel » ou « Handelsblatt ».



Comment s’en étonner ? En enclenchant des réformes sans les assumer ni les expliquer, le président de la République et son équipe ont adressé à leurs partenaires un message inconsistant. Et en attaquant l’Allemagne pour son « austérité », des ténors du gouvernement ont décrédibilisé la parole politique française à Berlin. Il faut le savoir : même l’homme de la rue se sent victime d’une injustice quand il entend les critiques sur son pays et les met en miroir avec les sacrifices qu’il a faits depuis les réformes des années 2000.

Pourtant, la plupart des observateurs méconnaissent les évolutions qui sont à l’oeuvre en France. La rupture conventionnelle, qui est un outil de flexibilité et a été utilisée 320.000 fois en 2012, est inexistante dans le débat public. Idem pour le gel des retraites. Ou encore l’accord interprofessionnel et la loi de juin 2013 qui permet d’allonger le temps de travail en cas de coup dur, et s’inspire du dialogue social allemand en introduisant une forme de cogestion. La France et son gouvernement sont en train de vivre le destin d’un groupe coté en Bourse dont l’action ne cesse de plonger malgré des annonces de restructuration. Les investisseurs, en l’occurrence les Allemands, gardent les yeux rivés sur les chiffres du chômage deux fois plus élevés que chez eux, le déficit récurrent ou les symboles qu’ils jugent négatifs comme les 35 heures ou les premières mesures de François Hollande, à commencer par la taxe à 75 %.

Parlant couramment la langue de Molière et suivant scrupuleusement le débat français, les conseillers d’Angela Merkel, du ministre des Finances Wolfgang Schäuble ou du ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier sont parfaitement conscients de la limite de ces symboles. Il savent que les Français travaillent en moyenne plus que 35 heures par semaine (et selon des statistiques plus que les Allemands) ou qu’ils partent en moyenne à la retraite à 62 ans. Surtout, ils constatent une évolution de fond et voient se dessiner une « méthode Hollande », qui tente de réformer la France sans la révolutionner, avec le soutien des partenaires sociaux. Ils se félicitent que, grâce au rapport Gallois, le terme de compétitivité ne soit plus tabou au Parti socialiste. Enfin, ils voient dans le départ d’Arnaud Montebourg et dans le trio Valls-Sapin-Macron le gage d’une nouvelle cohérence, l’espoir d’une accélération et d’une meilleure pédagogie des réformes.

Tout en restant tétanisés par « le patient français » (« Handelsblatt »), les décideurs allemands veulent lui faire confiance. Ils savent qu’ils ne peuvent pas compter sur une UMP au moins aussi divisée que le PS et, à choisir, préfèrent soigner un partenaire fragile que de le livrer au Front National dont la montée en puissance les effraie. Ils savent, surtout, que rien en Europe ne peut fonctionner sans le tandem franco-allemand. Ainsi, Wolfgang Schäuble et Michel Sapin viennent de présenter à leurs collègues une proposition commune pour relancer l’investissement en Europe. Frank-Walter Steinmeier et Laurent Fabius oeuvrent main dans la main pour la paix en Ukraine ou au Moyen-Orient. François Hollande et Angela Merkel affichent un front uni face à Vladimir Poutine - un point fondamental pour la chancelière.

Pour autant, la partie n’est pas gagnée d’avance pour Manuel Valls. D’abord parce qu’en annonçant des baisses d’impôts qui menacent de creuser le déficit et en semblant lui aussi opter pour la confrontation avec l’Allemagne, le Premier ministre menace de brouiller le message. Ensuite parce que, si le gouvernement allemand est prêt à faire preuve de flexibilité, il veut éviter que les nouvelles règles du pacte de stabilité et de croissance ne soient d’ores et déjà obsolètes.

Selon toute vraisemblance, Angela Merkel soulignera lundi à son interlocuteur que la décision d’accorder un délai supplémentaire à la France pour réduire son déficit appartient à la Commission européenne. C’est peu dire qu’à Berlin, on est curieux de voir comment le nouveau commissaire Pierre Moscovici, qui doit prouver qu’il n’est pas l’affreux dépensier dont les Allemands ont l’image, se dépatouillera de cette responsabilité.
 
Source:

Les Echos