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vendredi 28 août 2015

L'Eglise et Sciences po face au FN: pourquoi c'est un phénomène inquiétant



 Bruno Roger-Petit
 
L'évêque de Toulon invite Marion Maréchal-Le Pen a une université d'été catholique. Des étudiants veulent implanter une antenne FN à Sciences po. Deux phénomènes inquiétants, qui ne déclenchent que de faibles réactions des institutions touchées.

Après l’Eglise, Sciences po. Après l’invitation lancée à Marion Maréchal-Le Pen par des institutionnels catholiques, l’annonce que de jeunes militants frontistes entendent subvertir une des plus grandes écoles de la République.

Ce qui frappe, c’est la faiblesse des institutions confrontées à ce phénomène. Faiblesse de l’Episcopat français face à l’initiative dramatique prise par les organisateurs de l’université d’été catholique du Var. Faiblesse, aussi, des dirigeants de l’Institut d’études politiques de Paris qui ne disent rien, ne font rien.

Le journal La Croix rappelle ce jour qu’il fut un temps où les plus hauts représentants de la hiérarchie catholique condamnaient, sans ambiguïté aucune, le Front national porté par Jean-Marie Le Pen : "Quand je lis des propos qui manifestent de toute évidence une défiance par rapport aux étrangers, une manière de vouloir le rejet des immigrés qui ne me paraît pas respectueuse de leur personne (…), je dois dire tout simplement devant l’Évangile que je ne suis pas d’accord", déclarait le cardinal Albert Decourtray à l’Heure de vérité, sur Antenne 2 en 1985.

Las, de fortes durant les années 80 et 90, ces condamnations se sont faites tout à la fois plus rares et moins déterminées au tournant des années 2000. La dernière en date fut formulée, durant l’entre deux tours de l’élection présidentielle 2002, par l’évêque de Saint-Denis, Mgr Olivier de Berranger : "Le FN est infréquentable." C’était clair et net.

Il est patent, à voir l’invitation faite par des membres de l’Eglise à Marion Maréchal-Le Pen, qu’une partie de l’établissement catholique a (re)basculé dans la bienveillance à l’égard de l’extrême-droite, dans la mesure où celle-ci porte le message ultra et réactionnaire à laquelle, depuis Vichy, cette branche là du catholicisme français, peu patriote en vérité, n’a jamais renoncé, comme l’avait si bien diagnostiqué ce catholique pratiquant qu’était De Gaulle. Rien de moins étonnant.

Ces "portes d’entrée maléfiques"

Comment s’en étonner dès lors que l’évêque de Toulon, Mgr Rey, juge bon de justifier l’invitation faite à Marion Maréchal-Le Pen comme s’il s’agissait d’une rencontre entre amis ?

Et comment s’en étonner encore, quand, sur le site du diocèse dirigé par l’évêque Rey, on pouvait lire jusqu’à ce jeudi passé que la franc-maçonnerie, le yoga, l’homosexualité, le tarot, internet, les ostéopathes, les kinésithérapeutes, le chamanisme et les arts martiaux sont des "portes d’entrée maléfiques" qui mènent droit à Satan? Les responsables du site ont fini par retirer cet article, rédigé en 2010 par un prêtre, afin de procéder à sa réécriture… Trop tard, car de multiples copies en ont été faites, qui attestent que l’idéologie qui imprègne le propos délirant est à ranger à la droite de l’extrême droite…

Que durant cinq ans, un tel texte rédigé par un prêtre catholique (porteur d’une vision du monde aussi farfelue qu’inquiétante) ait pu demeurer accessible au grand public est un puissant révélateur des évolutions de la base catholique réactionnaire…

Décidément non, il n’y a pas de quoi s’étonner. Que les catholiques d’extrême droite se radicalisent à l’unisson de la droitisation qui sévit sur le pays depuis quelques années est logique. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est la faiblesse du reste de la hiérarchie catholique, pourtant confrontée au désarroi et à la colère des catholiques modérés et/ou de progrès…

Face à l’affaire de Toulon, Mgr Ribadeau-Dumas, porte-parole de l’Episcopat, a apporté une bien émolliente réponse : "Un certain nombre de points développés par le Front national ne sont pas conformes à la vision que l’Évangile nous invite à défendre" dit-il, mais sans remettre en question le principe de l’invitation lancée à Marion Maréchal-Le Pen. Or, aux yeux de nombreux catholiques de progrès, ne pas condamner cette invitation, c’est déjà s’inscrire en rupture avec le message de l’Evangile. Il est patent que le porte-parole de l’Episcopat n’ose prendre de front les catholiques réactionnaires du Var. Et c’est bien cela qui est inquiétant.

Pourquoi cette démission des plus hautes voix de l’Eglise de France sur la complaisance du diocèse de Toulon vis-à-vis du FN ?

Militer avant d'étudier

Faiblesse aussi à Sciences po, où de jeunes militants récemment admis au sein de l’école de la modération et de la tempérance ont claironné leur intention de s’y implanter de manière militante, officielle et reconnue. Le tout dirigé par David Masson-Weyl, qui entend monter la petite entreprise FN avec des transfuges venus de la droite sarkozyste, du PS ou de la gauche de la gauche… Signe des temps et des mouvements en profondeur, invisibles aux yeux des médias mainstream, qui s’opèrent au sein de la société française.

Ces jeunes Frontistes entendent militer avant d’étudier, ce qui en dit long sur leur volonté de gangréner le système, comme pour mieux le détruire de l’intérieur, à l’exemple de leur mentor, Florian Philippot, l’énarque alibi de Marine Le Pen.

Cependant, contrairement à ce qu’ils racontent à des journalistes qui ne vérifient pas ce que la propagande du FN leur raconte, ils ne sont pas les premiers de l’histoire du FN à tenter de pénétrer Sciences po. En 1990 déjà, le FN avait déjà tenté de s’implanter dans cette école qui fournit cadres supérieurs du public et du privé à la société française. Avec les mêmes mots. Avec les mêmes objectifs. Avec les mêmes méthodes. Avec la même détestation d'un président socialiste.

Antenne 2 avait alors consacré un reportage à cette tentative, déjà emblématique.

On prend les mêmes et on recommence


De manière surprenante, certains membres de la direction de Sciences po de l’époque avait réagi à ce reportage en mettant en cause, non pas le FN, mais le journaliste qui avait réalisé le reportage en question, au motif qu’il avait filmé le représentant du FN dans les jardins de l’école sans demander la permission… En revanche, sur la volonté du FN de s’implanter, déjà, à Sciences po, pas un mot… Et comme l’affaire fit long feu, le FN retomba dans l’oubli à Sciences po, jusqu’à cette semaine où des militants astucieux ont vendu à des médias peu enclins à la vérification la légende du FN s’implantant pour la première fois aux alentours de la Péniche, symbole de l'institution …

Aujourd’hui, on prend les mêmes et on recommence. Silence de la direction sur la revendication FN d’implanter à Sciences po un laboratoire frontiste. Même pas une invitation lancée aux étudiants de l’Ecole à bien y réfléchir avant d’accorder leur parrainage qui aboutirait à la création d’une association politique qui s’inscrit à rebours de toutes les traditions de l’Ecole. Rien n’est dit. Rien n’est fait.

La faiblesse de l’Eglise fait écho à la faiblesse de Sciences po.

Ces deux exemples, qui touchent deux établissements de la société française qui, par destination, devraient s’opposer au Front national, démontrent que celui-ci n’est plus combattu, renié, vilipendé comme il devrait l’être par ceux dont c’est la vocation première. Partout règne la faiblesse et le silence. C’est la grande abdication des valeurs humanistes, chrétiennes ici, républicaines là. Ainsi le FN contourne-t-il les lignes Maginot, mentales et politiques, de la société française.

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